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LES PRÉNOMS ONT ÉTÉ CHANGÉS (24)

MONIQUE ET LÉON

Monique et Léon, quelque part dans la jungle des villes, surpris par Daniel Grardel.

Je m’étais enfin décidé, après maints tiraillements, à ouvrir un compte sur Facebook. Pourtant allergique aux nouvelles technologies et souvent dans l’incapacité manifeste d’en faire usage, je m’étais pourtant dit qu’une page bien utilisée pourrait attirer l’attention sur mes écrits et, pourquoi pas, m’amener à entrer en contact avec des gens qui partageraient mes passions. La réalité de l’outil m’avait fait déchanter, bien que je fusse sans enthousiasme, et je me jugeais naïf d’avoir pu croire à un usage raisonné et gratifiant de la chose. Entre demande d’amis émanant de gens que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam la plupart du temps et dessins humoristiques ou courts textes qu’on m’invitait à « liker », je me disais que cet effort d’adaptabilité était dérisoire et que le jeu n’en valait pas la chandelle, sauf à contribuer à faire la fortune des patrons des GAFAM et de leur actionnaires. C’est à ce stade de mes réflexions désabusées que je reçus un message de Monique ou plutôt de Pia, que je n’avais pas revu depuis plus de trente ans, et qui m’invitait à rejoindre son groupe d’amis. Cette invitation n’était pas de nature à me redonner confiance dans le réseau social, mais elle m’avait surpris et, pour tout dire, intrigué.

J’avais connu Monique et Léon au milieu des années 1970. Léon était d’abord un collègue de travail à la Cosmodémoniaque et Monique était sa petite amie. Tous deux étaient devenus proches de moi et on passait des soirées chez eux à regarder des films au magnétoscope ou à écouter des disques, quand on n’allait pas au cinéma, au concert ou au restaurant.

Au restaurant où Léon ingurgitait des quantités impressionnantes de nourriture, et je le revois desserrer sa ceinture, roter et étendre les jambes, comme pour se mettre dans les dispositions idoines à pouvoir reprendre une troisième fois de n’importe quel plat, arrosé de force vins. Mais ce Pantagruel gardait la ligne et son mètre 90 lui donnait presque les allures effilées d’un jeune et élégant bipède. Son amie, Monique, mangeait peu et avait une tendance à l’embonpoint, ce qui l’autorisait à affirmer qu’il n’y avait pas de justice. Tout le monde en convenait.

Monique et Léon fréquentaient aussi un jeune couple d’amis qu’ils m’avaient présenté et chez qui nous allions parfois dîner, le samedi soir. Rosemonde était plutôt proche de Monique, toutes deux originaires du même village de l’Avesnois et copines d’enfance. Le mari de Rosemonde, Laurent, était un universitaire un peu terne, peu causant et qui partait pourtant d’un rire en chasse d’eau à la moindre de nos bons mots. Des soirées agréables, à quatre, où on discutait jusqu’à plus d’heures de politique, de livres, de musique ou de cinéma.

La politique nous divisait souvent, Monique et moi soutenant des thèses radicales et gauchisantes quand Léon et Laurent se voulaient plus réalistes, plus pragmatiques comme ils disaient. Rosemonde n’avait pas trop la tête politique, vaguement écologiste mais plutôt en retrait lorsqu’on parlait de lutte de classes ou de révolution. Les autres thèmes de discussion étaient propices à des batailles d’Hernani et nous pouvions nous écharper aussi bien sur le dernier Lou Reed que sur les films de Bergman ou les romans de Duras ou de Modiano. Chacun finissait par adoucir ses positions et parfois même à adopter les positions de l’ennemi tant nous tenions avant tout à préserver ce doux climat de sympathie et d’amitié.

À dire vrai, j’en pinçais pour Monique, ses grands yeux noirs pétillants, sa chevelure de jais et ses allures d’andalouse, de gitane. Elle était toujours habillée dans des robes indiennes, avec un turban à la Beauvoir et un maquillage peu discret qui renforçait la beauté de son regard expressif. Elle tenait à la fois de la femme-fleur hippie et de la diva un peu foldingue à la Zelda Fitzgerald. Elle me plaisait beaucoup, mais l’amitié avec Léon dissuadait toute initiative de ma part. Elle se disait d’origine italienne, se prénommant en fait Pia, et était née sous X, adoptée à sa naissance.

Son amie Rosemonde était d’une beauté plus classique, d’une ressemblance troublante avec la chanteuse anglaise Cilla Black (qui s’en souvient?) avec des cheveux auburn en casque, des yeux verts rieurs et un sourire de gamine effrontée. Elle était plus sexy aussi, portant des jupes courtes, des collants sombres et des bottes de cuir montantes, jusqu’au-dessus des genoux. Elle formait contraste avec son boy-friend (ils n’étaient pas mariés à l’époque et chacun de nous s’élevait avec fureur contre cette institution), toujours vêtu sans aucune élégance de chemises à carreau et de jeans trop grands qui bouffaient sur des godillots mal lacés. Au physique, il ne payait pas de mine avec déjà les cheveux rares, une barbe poivre et sel et d’épaisses lunettes d’intellectuel des années d’avant-guerre. Léon lui rendait des points avec son allure athlétique et féline à la fois, ses cheveux longs d’un blond tirant sur le blanc et ses traits harmonieux. Il portait aussi des lunettes d’écaille et une courte barbe taillée qui lui donnait des faux airs de John Lennon période activiste pacifiste.

C’est à cette époque, vers la fin des années 1970, que j’avais rencontré Marie et j’étais venu habiter chez elle de l’autre côté de la frontière, en Belgique. Marie avait été tout de suite adoptée par la petite communauté affective que nous formions et nous étions maintenant cinq à nous voir régulièrement et à parler sans tabous de nos vies, à échanger nos idées, à évoquer nos rêves et à imaginer notre avenir, en commun ou pas.

On était une pléiade, pour reprendre le mot du sinistre Gobineau, des jeunes gens qu’avaient réuni des sympathies mutuelles, des centres d’intérêt communs et des valeurs pas trop éloignées. Il aurait été prétentieux de parler d’affinités électives.

On s’était réunis pour fêter la victoire de Mitterrand dans un restaurant de Roubaix, encore une fois, et nos voisins de table nous avaient lancé toute la soirée des regards obliques en nous priant par leur hostilité visible de cacher notre joie. On s’était retrouvés tous les cinq ivres de joie à la sortie, ne songeant même pas à nous prémunir contre une pluie battante qui nous trempait jusqu’aux os.

Léon et Monique me faisaient part le lendemain de leur décision de s’installer à Paris. Monique n’étant pas très portée sur les choses pratiques, c’est Léon qui s’était mis en quête d’un appartement et ils avaient trouvé un F4 à Barbès, rue Marcadet. J’avais vécu deux ans à Paris et je ne gardais pas un souvenir très glorieux de cette période, ce qui me fit répondre par la négative à leur proposition de les rejoindre. D’ailleurs, Marie n’était aucunement décidée à goûter de la vie parisienne et, n’étant pas fonctionnaire, les demandes de mutation n’avaient aucun sens pour elle.

On était allés les voir dans leur domicile parisien, au début, mais les visites s’étaient espacées, de même que nos relations avec Rosemonde et Laurent devenaient sporadiques, comme si le couple exilé à Paris nous liait plus qu’autre chose avec eux et que leur départ avait marqué une séparation devenue inévitable.

Quelques années plus tard, Monique et Léon avaient un fils et Rosemonde, qu’on savait fragile et fantasque, s’était suicidée en se jetant du sixième étage de leur appartement. Marie et moi étions venus à l’enterrement, tous deux attristés devant un Laurent en pleurs au premier rang de la nef d’une petite église de leur village natal. Monique et Léon n’avaient pas fait le déplacement et cette absence en disait long sur l’état distendu de liens que l’on avait cru plus solides.

Aux dernières nouvelles, Léon raccordait des câbles dans les souterrains de Paris et Monique, après un congé de maternité, avait retrouvé du travail dans un ministère, en tant que vacataire. Elle avait eu un amant pour un coup d’un soir et l’avait avoué à Léon qui, cocu mécontent, s’était promis de la quitter à la première occasion. Une opportunité qui n’allait pas tarder à poindre, et il partait un peu plus tard avec sa nouvelle femme dans une fermette du Gers, près de Nogaro. C’est, dira-t-il, la gastronomie locale qui avait guidé son choix et il avait la garde de son enfant à la suite d’un jugement lui accordant aussi le divorce. Monique n’avait pas supporté la rupture et alternait les séjours en maisons de repos et en hôpitaux psychiatriques, rattrapée par des tendances irrationnelles qui lui faisaient tirer les cartes et prédire la destinée de n’importe qui se prêtait au jeu. Elle avait aussi – elle l’avait confié à Marie car elle ne me parlait plus, m’assimilant à un allié objectif de Léon – des crises d’angoisse et des délires de persécution qui justifiaient ses internements.

Bien plus tard, Léon nous avait invité dans le Gers pour fêter son 40° anniversaire. On avait gardé le contact par un ami parisien qui animait une émission de radio sur une station FM où Léon s’occupait de la technique. On avait fait honneur au pousse-rapière, au salmis de volaille, au foie gras, au magret de canard, au Madiran et à l’Armagnac. Le bonheur était dans le pré. Il nous avait proposé de venir à la condition expresse que nous avions rompu toute relation avec Monique qui, disait-il, la harcelait. Même s’il arrivait à Marie de lui téléphoner encore, on lui avait assuré que toutes les relations étaient éteintes.

Le séjour semblait avoir été pour lui une sorte de cérémonie d’adieu et, après un dernier crochet l’année suivante à l’occasion de vacances dans le Sud-ouest, il ne donna plus aucune nouvelle. J’envoyais encore, presque par politesse, une carte de vœux au Nouvel an mais je mettais un terme à ce qui était devenu une tradition devant l’absence chronique de réponse.

J’avais passé tellement de gens par profits et pertes au cours de mon existence, pourquoi pas Léon qui, avec le temps, me semblait être devenu par trop catégorique, dur et en tout cas intolérant. Je ne comprenais pas qu’il puisse ainsi tenir à l’écart quelqu’un qui avait tellement compté dans sa vie, son amour de jeunesse. Plus tard, je quittais Marie moi aussi et je finissais par comprendre une attitude qui, jugée brutale à l’époque, m’avait parue nécessaire à la survie lorsque vous subissiez, comme moi et comme lui je le devinais, un chantage affectif culpabilisant qui vous mettait dans l’incapacité d’envisager un futur.

Je ne revis plus ni l’une ni l’autre et n’eut aucune nouvelle d’elle comme de lui pendant près de 25 ans, jusqu’à cette invitation sur Facebook.

Elle résidait toujours à Paris, dans le même quartier, et m’avait proposé de venir la voir après un échange de SMS. Elle m’avait raconté sa vie, comment elle avait pu avoir la garde de son fils, comment elle s’était fait agressée et avait rejoint le mouvement Me Too, comment elle avait fondé une association d’enfants nés sous x avec la revendication première de pouvoir identifier clairement leurs géniteurs. Sur la photographie de Facebook, elle avait gardé ses yeux étincelants et ce regard pétillant, mais elle s’était fait teindre en blonde et avait sensiblement grossi. Ce n’était plus l’espèce de gitane évaporée que j’avais connue dans notre jeunesse.

J’avais profité d’une réunion associative à Paris pour aller la voir. Arrivé en fin d’après-midi, elle m’avait retenu à dîner et se proposait de m’héberger. Mon billet de train était valable pour le lendemain et j’avais prévu de dormir chez un ami. On avait parlé de tout, de Léon surtout, de son fils qui était devenu adulte et travaillait dans la restauration en attendant d’ouvrir son propre restaurant, de littérature – elle avait toujours beaucoup lu – de politique et de cinéma, les mêmes échanges qu’on avait pu avoir dans notre jeunesse déjà lointaine. La seule différence notable résidait dans ses propensions au mysticisme et j’avais aussi droit à ses préceptes de philosophie indienne, à ses théories sur la métempsychose, l’astrologie, le corps astral ou ces fantômes qui venaient soudain revivre à travers vous jusqu’à vous faire perdre votre identité. C’est d’ailleurs, disait-elle, ce qui lui était arrivé dans ses moments qu’elle baptisait pudiquement de « difficiles ».

En rationaliste que je m’efforçais d’être, ou plutôt en mystique contrarié, j’essayais de faire diversion et de changer de sujet, mais tout la ramenait à l’ésotérisme et au mysticisme. Elle avait gardé quelque chose de la Monique d’avant et je la trouvais toujours aussi belle, ses yeux charbon noir contrastant agréablement avec sa chevelure d’un blond vénitien. Elle était habillée d’un chemisier de soie pourpre et d’une jupe en simili-cuir, loin de cette élégance surannée de préraphaélite qui était autrefois sa marque.

À la fin du repas, j’allais fumer une cigarette au balcon, plus pour échapper à ses éternelles digressions ésotériques que par envie. J’avais d’ailleurs quasiment arrêté, n’était parfois une dernière cigarette avant de me coucher. Elle me proposa ce que je craignais, de me tirer les cartes et je n’étais pas en position de refuser, sauf à me fâcher avec elle et à trancher le fil d’une amitié renaissante. Elle fit défiler les cartes de tarot et me prédit tous les bonheurs. J’allais trouver le grand amour, j’allais voir un de mes romans publiés et j’allais guérir de mes afflictions, de mon diabète en particulier. J’en aurai presque ri si tout cela ne semblait pas aussi sérieux pour elle.

Rentré chez moi, je taisais cette visite impromptue à ma femme. Je passais une nuit blanche à penser à Monique, qui s’appelait maintenant Pia, de son nom italien donné par ses vrais parents. Si c’était d’elle dont j’étais censé tomber amoureux ? Pour un peu, j’aurais cru à un sortilège, à un philtre d’amour ou pire encore, à une malédiction. Franchement, elle aurait pu aussi m’annoncer un carton plein au Loto et le Stade de Reims en finale de la Champions ligue. À l’impossible plus rien n’était tenu.

N’empêche, je réunissais la vingtaine de nouvelles écrites pour les envoyer à un éditeur. J’arrêtais de prendre mes comprimés de Metformine en me promettant de suivre un régime sévère. Elle guérissait peut-être les écrouelles. The gypsy, the acid queen !

Pour le grand amour, je ne m’estimais pas prêt. Les émotions fortes pourraient déstabiliser la vie tranquille d’un petit vieux comme moi et tout cela n’était pas sans danger. Mais puisqu’elle l’avait prédit, on échappe pas à son destin. Alors on laisserait faire les choses. On verrait ça plus tard.

Dans ce monde ou dans l’autre.

20 octobre 2021

Comments:

Oui, je sais depuis aujourd’hui même que tu es sur « fesse-bouc » comme disent les libertaires de « Crapauds et Rossignols ». C’est Hanh, qui y est elle aussi, qui m’a annoncé ton arrivée dans le « club ». Et elle m’a montré ta photo sur son portable .
(personnellement je n’ai toujours ni portable, ni carte bancaire et ne suis sur aucun des réseaux dits sociaux) Et nous avons bien sûr parlé de « l’homme aux mains sales »… Amitiés de Gironde à toi et à « Françoise ».
Signé: Joël

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