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DEBOUT LES DAMNÉES DE LA TERRE

L’affiche, avec l’aimable autorisation des réalisateurs.

Une petite centaine de personnes pour un ciné-débat organisé par le comité local d’Attac, la LDH, la Fédération des Associations Laïques et le journal Fakir. On joue Debout les femmes, de François Ruffin et Gilles Perret, un documentaire qui rend hommage à ces premières de corvée ou dernières prolétaires travaillant dans les métiers du lien (femmes de lien, femmes de bien, aurions-nous pu aussi bien titrer). En ce 8 mars, journée des luttes pour les droits des femmes, on ne pouvait faire autrement que d’en parler.

C’est d’abord l’histoire, racontée avec l’humour et la drôlerie qu’on connaît à Ruffin, d’une mission parlementaire demandée depuis longtemps par le même François Ruffin dans une commission économique de l’Assemblée nationale. Il veut produire un rapport sur les métiers du lien (service à la personne, Auxiliaires de Vie Scolaire, Accompagnants d’Élèves en Situation de Handicap, femmes de ménage…), qu’on appelle aussi le Care, pour dénoncer leurs conditions de travail et construire un projet de loi qui leur soit favorable.

Un commission parlementaire étant forcément composée d’au moins deux parlementaires de différents partis politiques, on lui flanque celui qui sera l’un des personnages principaux de ce documentaire : Bruno Bonnell. Silhouette rondouillarde, l’air débonnaire et chauve comme un genou, Bonnell est un parlementaire de LREM, chef d’une entreprise de jeux vidéo et, surtout, co animateur d’une émission de télé-réalité de M6Qui décrochera le job ? – calquée sur le modèle américain de The Apprentise, où ont pu triompher Donald Trump et le milliardaire anglais Alan Sugar. You are fired ! (vous êtes viré!), comme dit la formule favorite de Trump.

On comprend les réticences de Ruffin devant le profil de son camarade d’Assemblée. En gros, Bonnell représente tout ce qu’il déteste : la soif de réussite sociale, le goût de la compétition, l’amour du marché et de la finance ; bref, le petit capitaliste dans toute son horreur. En fait, Bonnell s’est engagé dans l’aventure, pas sur les mêmes valeurs que Ruffin on s’en doute, mais parce qu’il a eu lui-même eu un fils gravement handicapé et qu’il a pu constater le travail admirable d’abnégation et de courage qu’a pu effectuer l’Auxiliaire de vie sociale qui s’est occupée de son fils jusqu’au bout. Des motivations personnelles face à des valeurs et convictions sociales et politiques, mais les deux hommes finissent presque par fraterniser, au-delà des clivages et des idéologies. C’est aussi une leçon de ce film, qu’au-delà des idées, des convictions et des valeurs, il y a des hommes (et des femmes).

L’équipage ainsi formé invite des femmes qui ont choisi ces métiers à l’Assemblée ou s’invite chez elles, dans leurs écoles, dans leurs entreprises, chez les personnes âgées handicapées qu’elles soignent… Partout où elles sont visible, ou plutôt invisible, assignées à des tâches ingrates qu’elles exécutent sans se plaindre et avec un goût des autres qui nous touche.

On retiendra cette scène où une AVS fait la toilette d’un petit vieux en fauteuil roulant. Un aspect forcément caché de la vie en société. Le vieux en question semble avoir été trépané à la suite d’un AVC un an avant sa retraite. Il était boulanger, actif, et il doit passer le reste de sa vie en chaise roulante, au bon soin des autres. Son interview est particulièrement révélatrice de cette humanité qu’on trouve chez ces gens qui ne sont rien (Macron dixit).

Toutes ces femmes ont une fonction sociale, ce que Ruffin et Perret mettent bien en lumière, et le but de Ruffin (peut-être pas tout-à-fait celui de Bonnell) est de leur conférer un statut avec CDI, augmentation des salaires, réduction de leur temps de travail, formations initiales et continues, reconnaissance de leur utilité sociale et octroi de droits sociaux comme à n’importe quel salarié. En fait, c’est d’un service public du lien dont rêve Ruffin, et Bonnell, à force d’exemples concrets et de discussions finit presque par en être convaincu.

Il faut dire que leurs conditions de travail et le peu de reconnaissance qu’elles ont de la société a de quoi interroger, pour des femmes dont les métiers du lien sont essentiels au fonctionnement de cette même société. Sans elles, on ne serait pas loin de la maltraitance et de la barbarie telles qu’on a pu les voir s’exercer dans certains EHPAD privés (voir le livre récent de Victor Castanet, Les fossoyeurs).

Elles sont sous-payées (des salaires souvent bien en-dessous du SMIC), avec des horaires à coucher dehors (une amplitude horaire qui peut aller jusqu’à 12 heures entrecoupée de vacations à faire rapidement et avec leurs véhicules personnels), dans des conditions de travail difficiles et soumises à des cadences soutenues.

C’est d’autant plus visible que le documentaire a été tourné pendant la pandémie, avec l’absence de matériel de protection (surblouses, masques, gel…), et on s’amuse à voir en parallèle les déclarations ampoulées de Macron à la télévision ; les désormais classiques « nous sommes en guerre » comme le savoureux «Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune », soit une partie de l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. On voit ce qu’il est advenu de toutes ces belles paroles. En outre, Bonnell finit par être contaminé, laissant seul Ruffin dans la bataille, car c’en est une.

On ne peut qu’être ému devant ces femmes qui forcent l’admiration. Elles sont touchantes, modestes, simples et chaleureuses, souvent gaies et joyeuses malgré tout. Elles ont la volonté de servir chevillée au corps et apportent au quotidien un peu de joie de vivre et de bonheur à des individus souvent en état de mort sociale, en tout cas de grandes souffrances physiques et morales. On ne dira jamais assez ce que la société leur doit.

L’une d’elles dit se contenter de son salaire de 850 € (avec 450 € de loyer!), elle ajoute qu’elle a toujours dû compter et se restreindre et que le peu d’argent qu’elle a est pour sa fille. On lui parle des traders, des actionnaires, des grandes fortunes. Elle répond que tout cela l’indiffère, qu’elle ne les envie pas et que sa récompense est dans l’amour qu’elle peut avoir de son travail, l’amour des gens. L’amour qu’elle donne et qu’elle reçoit. On aurait presque envie de voir en elles des saintes laïques, mais il faut justement éviter ce genre de béatification louche qui sent la culpabilité. Non, juste des femmes courageuses et altruistes qui ont toujours été au services des autres.

À la fin, on voit Ruffin monter à la tribune de l’Assemblée et défendre son projet de loi bec et ongles. Le texte a été remanié par la commission et il ne reste quasiment plus rien, tous les amendements au nouveau texte ayant été mécaniquement rejetés par ces députés « playmobil » qui votent comme à la parade. Ruffin doit même se battre pour remplacer le mot « attractivité » par « dignité ». Ce sera quasiment sa seule victoire.

La secrétaire de séance ironise quand elle voit Ruffin voter contre ce qu’elle estime être son texte (celui de Ruffin), et on assiste à un autre temps fort du film, un cri du cœur du député de la France Insoumise qui engueule l’assistance et stigmatise leur surdité aux problématiques sociales et leur aveuglement devant l’injustice flagrante qui est faite à ces femmes, à leurs droits et à leur dignité. Une insulte publique et nationale à toutes ces mères courage qui ne sont pas les « femmes fortes » louées par une Léa Salamé et devant lesquelles les médias se prosternent. On voit d’ailleurs les duettistes Ruffin et Bonnell invités d’une matinale de RTL et le ton badin, presque méprisant, employé par les journalistes sur le sujet.

Les dernières images sont celles de ces femmes conviées pour quelques heures dans une Assemblée déserte, avec l’une d’elles au perchoir et des prises de parole de toutes celles qui l’entourent. C’est émouvant mais aussi joyeux et festif, avec des cahiers de doléance, des déclarations spontanées qui disent la souffrance, l’injustice et le mépris. Mais aussi des rires, des danses et des chants. C’est admirable et on a envie d’applaudir. On attendra le générique de fin pour le faire, toute la salle étant visiblement ravie par un spectacle généreux qui nous fait retrouver notre belle humanité, celle qui est mise à mal par la pandémie, la guerre, la bêtise crasse et la haine féroce qu’on perçoit chez certains candidats d’une élection présidentielle dont l’issue promet d’être calamiteuse.

Deux petites critiques, puisqu’il en faut. La visibilité des noms et qualités des personnages, même si c’est peu-être ma vue qui baisse. Sûrement même. Plus important, la façon qu’a toujours eu Ruffin, quels que soient ses films (autant Merci patron que J’veux du soleil), de se mettre en scène avec un peu trop de complaisance. Ruffin dans sa bagnole, Ruffin à la pompe à essence, Ruffin à table… Une omniprésence qui fatigue parfois un peu, même si c’est pour la bonne cause.

Mais bon, tout cela n’est pas bien grave et on retiendra surtout les deux chansons du merveilleux Bourvil : « La tendresse » et surtout « Le bal perdu », deux grands moments d’émotion d’un film qui n’en manque pas. Allez, merci François, c’est du bon boulot, et sans rancune aucune !

8 mars 2022

, femmes de bien, aurions-nous pu aussi bien titrer). En ce 8 mars, journée des luttes pour les droits des femmes, on ne pouvait faire autrement que d’en parler.

C’est d’abord l’histoire, racontée avec l’humour et la drôlerie qu’on connaît à Ruffin, d’une mission parlementaire demandée depuis longtemps par le même François Ruffin dans une commission économique de l’Assemblée nationale. Il veut produire un rapport sur les métiers du lien (service à la personne, Auxiliaires de Vie Scolaire, Accompagnants d’Élèves en Situation de Handicap, femmes de ménage…), qu’on appelle aussi le Care, pour dénoncer leurs conditions de travail et construire un projet de loi qui leur soit favorable.

Un commission parlementaire étant forcément composée d’au moins deux parlementaires de différents partis politiques, on lui flanque celui qui sera l’un des personnages principaux de ce documentaire : Bruno Bonnell. Silhouette rondouillarde, l’air débonnaire et chauve comme un genou, Bonnell est un parlementaire de LREM, chef d’une entreprise de jeux vidéo et, surtout, co animateur d’une émission de télé-réalité de M6Qui décrochera le job ? – calquée sur le modèle américain de The Apprentise, où ont pu triompher Donald Trump et le milliardaire anglais Alan Sugar. You are fired ! (vous êtes viré!), comme dit la formule favorite de Trump.

On comprend les réticences de Ruffin devant le profil de son camarade d’Assemblée. En gros, Bonnell représente tout ce qu’il déteste : la soif de réussite sociale, le goût de la compétition, l’amour du marché et de la finance ; bref, le petit capitaliste dans toute son horreur. En fait, Bonnell s’est engagé dans l’aventure, pas sur les mêmes valeurs que Ruffin on s’en doute, mais parce qu’il a eu lui-même eu un fils gravement handicapé et qu’il a pu constater le travail admirable d’abnégation et de courage qu’a pu effectuer l’Auxiliaire de vie sociale qui s’est occupée de son fils jusqu’au bout. Des motivations personnelles face à des valeurs et convictions sociales et politiques, mais les deux hommes finissent presque par fraterniser, au-delà des clivages et des idéologies. C’est aussi une leçon de ce film, qu’au-delà des idées, des convictions et des valeurs, il y a des hommes (et des femmes).

L’équipage ainsi formé invite des femmes qui ont choisi ces métiers à l’Assemblée ou s’invite chez elles, dans leurs écoles, dans leurs entreprises, chez les personnes âgées handicapées qu’elles soignent… Partout où elles sont visible, ou plutôt invisible, assignées à des tâches ingrates qu’elles exécutent sans se plaindre et avec un goût des autres qui nous touche.

On retiendra cette scène où une AVS fait la toilette d’un petit vieux en fauteuil roulant. Un aspect forcément caché de la vie en société. Le vieux en question semble avoir été trépané à la suite d’un AVC un an avant sa retraite. Il était boulanger, actif, et il doit passer le reste de sa vie en chaise roulante, au bon soin des autres. Son interview est particulièrement révélatrice de cette humanité qu’on trouve chez ces gens qui ne sont rien (Macron dixit).

Toutes ces femmes ont une fonction sociale, ce que Ruffin et Perret mettent bien en lumière, et le but de Ruffin (peut-être pas tout-à-fait celui de Bonnell) est de leur conférer un statut avec CDI, augmentation des salaires, réduction de leur temps de travail, formations initiales et continues, reconnaissance de leur utilité sociale et octroi de droits sociaux comme à n’importe quel salarié. En fait, c’est d’un service public du lien dont rêve Ruffin, et Bonnell, à force d’exemples concrets et de discussions finit presque par en être convaincu.

Il faut dire que leurs conditions de travail et le peu de reconnaissance qu’elles ont de la société a de quoi interroger, pour des femmes dont les métiers du lien sont essentiels au fonctionnement de cette même société. Sans elles, on ne serait pas loin de la maltraitance et de la barbarie telles qu’on a pu les voir s’exercer dans certains EHPAD privés (voir le livre récent de Victor Castanet, Les fossoyeurs).

Elles sont sous-payées (des salaires souvent bien en-dessous du SMIC), avec des horaires à coucher dehors (une amplitude horaire qui peut aller jusqu’à 12 heures entrecoupée de vacations à faire rapidement et avec leurs véhicules personnels), dans des conditions de travail difficiles et soumises à des cadences soutenues.

C’est d’autant plus visible que le documentaire a été tourné pendant la pandémie, avec l’absence de matériel de protection (surblouses, masques, gel…), et on s’amuse à voir en parallèle les déclarations ampoulées de Macron à la télévision ; les désormais classiques « nous sommes en guerre » comme le savoureux «Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune », soit une partie de l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. On voit ce qu’il est advenu de toutes ces belles paroles. En outre, Bonnell finit par être contaminé, laissant seul Ruffin dans la bataille, car c’en est une.

On ne peut qu’être ému devant ces femmes qui forcent l’admiration. Elles sont touchantes, modestes, simples et chaleureuses, souvent gaies et joyeuses malgré tout. Elles ont la volonté de servir chevillée au corps et apportent au quotidien un peu de joie de vivre et de bonheur à des individus souvent en état de mort sociale, en tout cas de grandes souffrances physiques et morales. On ne dira jamais assez ce que la société leur doit.

L’une d’elles dit se contenter de son salaire de 850 € (avec 450 € de loyer!), elle ajoute qu’elle a toujours dû compter et se restreindre et que le peu d’argent qu’elle a est pour sa fille. On lui parle des traders, des actionnaires, des grandes fortunes. Elle répond que tout cela l’indiffère, qu’elle ne les envie pas et que sa récompense est dans l’amour qu’elle peut avoir de son travail, l’amour des gens. L’amour qu’elle donne et qu’elle reçoit. On aurait presque envie de voir en elles des saintes laïques, mais il faut justement éviter ce genre de béatification louche qui sent la culpabilité. Non, juste des femmes courageuses et altruistes qui ont toujours été au services des autres.

À la fin, on voit Ruffin monter à la tribune de l’Assemblée et défendre son projet de loi bec et ongles. Le texte a été remanié par la commission et il ne reste quasiment plus rien, tous les amendements au nouveau texte ayant été mécaniquement rejetés par ces députés « playmobil » qui votent comme à la parade. Ruffin doit même se battre pour remplacer le mot « attractivité » par « dignité ». Ce sera quasiment sa seule victoire.

La secrétaire de séance ironise quand elle voit Ruffin voter contre ce qu’elle estime être son texte (celui de Ruffin), et on assiste à un autre temps fort du film, un cri du cœur du député de la France Insoumise qui engueule l’assistance et stigmatise leur surdité aux problématiques sociales et leur aveuglement devant l’injustice flagrante qui est faite à ces femmes, à leurs droits et à leur dignité. Une insulte publique et nationale à toutes ces mères courage qui ne sont pas les « femmes fortes » louées par une Léa Salamé et devant lesquelles les médias se prosternent. On voit d’ailleurs les duettistes Ruffin et Bonnell invités d’une matinale de RTL et le ton badin, presque méprisant, employé par les journalistes sur le sujet.

Les dernières images sont celles de ces femmes conviées pour quelques heures dans une Assemblée déserte, avec l’une d’elles au perchoir et des prises de parole de toutes celles qui l’entourent. C’est émouvant mais aussi joyeux et festif, avec des cahiers de doléance, des déclarations spontanées qui disent la souffrance, l’injustice et le mépris. Mais aussi des rires, des danses et des chants. C’est admirable et on a envie d’applaudir. On attendra le générique de fin pour le faire, toute la salle étant visiblement ravie par un spectacle généreux qui nous fait retrouver notre belle humanité, celle qui est mise à mal par la pandémie, la guerre, la bêtise crasse et la haine féroce qu’on perçoit chez certains candidats d’une élection présidentielle dont l’issue promet d’être calamiteuse.

Deux petites critiques, puisqu’il en faut. La visibilité des noms et qualités des personnages, même si c’est peu-être ma vue qui baisse. Sûrement même. Plus important, la façon qu’a toujours eu Ruffin, quels que soient ses films (autant Merci patron que J’veux du soleil), de se mettre en scène avec un peu trop de complaisance. Ruffin dans sa bagnole, Ruffin à la pompe à essence, Ruffin à table… Une omniprésence qui fatigue parfois un peu, même si c’est pour la bonne cause.

Mais bon, tout cela n’est pas bien grave et on retiendra surtout les deux chansons du merveilleux Bourvil : « La tendresse » et surtout « Le bal perdu », deux grands moments d’émotion d’un film qui n’en manque pas. Allez, merci François, c’est du bon boulot, et sans rancune aucune !

8 mars 2022

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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