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INTRODUCTION à KIM FOWLEY L’OUTRAGEUX.

DE HOLLYWOOD À BABYLONE

La couverture de son autobiographie, Le seigneur de l’ordure (Kick books).

LORD KIM

Adolescent, je savais très peu de choses sur Kim Fowley. Deux ou trois choses, guère plus.

C’est lui qui se cachait derrière ce Napoléon XIV et son « They’re Coming To Take Me Away », un classique du rock psychotique que le music man du Pop Club nous présentait comme un gag de producteur.

Il y avait aussi cet album des Belfast Gypsies, avec les frères Mac Auley compagnons de route de Van Morrison au sein de Them. Encore eux. Kim Fowley l’avait produit et on se demandait s’il fallait prendre au sérieux cet « Aria For The Fallen Angel » démarqué de Jean-Sébastien Bach.

Ce n’est qu’avec Rock & Folk en la personne de Yves Adrien et de son manifeste punk, le fameux Je chante le rock électrique, qu’on avait une vision plus précise de ce qui tenait à la fois du phénomène de foire et du prince de l’outrage. La pochette de I’m bad illustrait, entre autres fétiches la prose exaltée du journaliste poète, celui qui allait devenir le Lautréamont du rock. On entrevoyait la bête, son regard inquiétant de Frankenstein pop et son front raccourci par une tignasse envahissante.

La même année, en 1973, Best élisait International heroes comme disque du mois et l’album paraissait en mentionnant le trophée. Je ne pouvais qu’acheter le disque, le premier vrai contact avec ce personnage sulfureux qu’on décrivait comme un mégalomane pervers.

Bien m’en prit, car on trouvait une vraie sensibilité et un grand talent d’auteur-compositeur tout au long de ces titres où pointaient aussi l’humour et la dérision. « Internationale Heroes », la chanson-titre, avait tout d’une ballade mélancolique à la Dylan (« yes we’re born to lose ») ; quand son « I Hate You » semblait être la plus belle chanson de haine jamais écrite avec ses inflexions Lou Reediennes et son alacrité. Lou Reed, Dylan… Du Procol grand cru. On pouvait aussi citer John Cale, Ian Hunter ou David Bowie pour un album qui pouvait entrer dans le spectre assez large du rock décadent avec une production singulière qui plaçait Fowley dans le sillage d’un Phil Spector avec lequel tout avait d’ailleurs commencé, au début des années 1960 car le bougre n’était pas un perdreau de l’année, né en juillet 1939 et déjà considéré comme un vieux du haut de nos 19 ans.

Puisqu’il était question d’une tétralogie et qu’on osait la comparaison avec Wagner (lequel rapprochement avait aussi été fait avec Eddie Cochran sous la plume du même Yves Adrien), j’achetais successivement les albums Good clean fun, Outrageous et ce I’m bad qui me faisait fantasmer sur un artiste qui s’affichait sans vergogne comme « mauvais », méchant et perverti dans une génération qui plaçait encore l’amour et la paix parmi ses vertus cardinales. Kim Fowley n’était visiblement pas de la génération hippie et il avait finalement plus à voir avec ces monstres cyniques qu’étaient Frank Zappa ou Captain Beefheart, soit les contempteurs ironiques du Peace and love de San Francisco.

Mais Zappa, aussi bien que Beefheart, n’avaient pas cette filiation au rock’n’roll et au College rock, de même qu’ils n’avaient pas saisi l’essence éphémère, fun et kitsch de cet évangile accordé aux adolescents boutonneux. Lord Kim, lui, savait tout cela et, avec Iggy Pop, il pouvait prétendre au titre dérisoire de parrain du punk, une sorte de prophète des temps nouveaux, des temps d’après les 30 glorieuses, de la prospérité économique et des utopies politiques. Kim Fowley annonçait les enfers, se complaisant dans un rôle de Cassandre prédisant une fin de civilisation et son corollaire d’invasions barbares. Des temps troublés dont il serait la figure emblématique, le symbole.

L’Open Market était ce disquaire punk avant la lettre sis rue des Lombards, pas loin du trou des Halles. En même temps que les disques joués à son plein, on pouvait entendre le bruit envahissant des engins de terrassement et de levage. Le propriétaire était un individu sec et nerveux, mal aimable pour tout dire, une caricature de rocker un peu voyou du nom de Marc Zermati. Il y avait peu de disques dans ces grands bacs à moitié vides, mais un rayon était plein du dernier Kim Fowley, Animal god of the streets . Le dernier, mais aussi les autres, cette tétralogie dont parlait Adrien, un temps engagé là comme vendeur. Zermati et ses quelques comparses avaient fait de Kim Fowley et des Flamin’ Groovies leurs produits phares, des rondelles qui trônaient en tête de gondole devant des originaux des Pretty Things ou des Troggs. Groovy !

On achetait des singles par brassée, des imports anglais de Eddie & The Hot Rods ou de Graham Parker plus les premiers albums de Doctor Feelgood ou des Ducks Deluxe. C’était deux ans avant la déferlante punk, mais l’établissement annonçait déjà les formes des choses à venir (shapes of things… to come). Le groupe Bijou répétait parfois dans l’arrière-salle et la poudre blanche passait des lames étincelantes des couteaux aux narines enflammées. Dehors, des filles court-vêtues nous proposaient leurs charmes dans un mélange de provocation et d’arrogance (are you man enough?), et nous avions du mal à ne pas succomber aux chants de ces sirènes à porte-jarretelles et talons aiguille. Sex and drugs and rock’n’roll, comme chanterait Ian Dury, un autre protégé de l’Open Market, un peu plus tard.

Pas très loin de là, La Parallèle était mieux achalandée, mais nous y allions plus pour les livres et la presse underground que pour les disques. L’ambiance était plus bienveillante et chaleureuse, plus du côté des freaks et des baba-cools que de la vague punk encore en gestation.

Au carrefour de l’Odéon, c’est l’ours, un autre rocker rugueux et pas très liant, qui nous accueillait dans son antre de Music Action pour des soldes d’albums américains où on pouvait, en cherchant bien, dégotter un ou deux Kim Fowley. La boutique avait la particularité de mettre à disposition tous les groupes proto-punks américains – Pere Ubu, Modern Lovers, Real Kids… – que Philippe Garnier nous vantait dans ses chroniques américaines de Rock & Folk. On pouvait croiser par moment des critiques rock qui revendaient leurs services de presse pour arrondir leurs chiches fins de mois. Et puis il y avait Dave Music, à République, un véritable musée de l’homme où on pouvait rafler des trésors de tous les garage bands américains des années 1960 tels qu’on les avait découverts avec les albums Nuggets compilés par Lenny Kaye. On allait à la cueillette des singles et à la moisson des albums avec nos grands sacs siglés des différents magasins où l’on pouvait souvent voir des posters des parrains du punk encore à venir : Wayne Kramer dont on demandait la libération, Iggy Pop en mode déconnexion après le fulgurant Raw power, et notre Kim Fowley, maquillé et en fourrure, un sourire narquois accroché à des lèvres boudeuses.

Kim Fowley qui s’occupait d’un Girl group, les Runaways de Joan Jett, comme un proxénète qui aurait lancé ses gagneuses sur le Strip. On était en 1976 et Fowley était l’un des producteurs les plus prisés du rock business, appelé à travailler avec Blue Cheer, Alice Cooper Kiss. Le Dracula du rock commençait à prendre la lumière, ce qui n’est jamais bon pour les princes de l’obscur jetés hors de la crypte. Il s’ensuivait des provocations incessantes, des interviews délirantes qui faisaient les choux gras des gazettes punk, des déclarations ahurissantes de mégalomanie et de suffisance. Notre homme était visiblement gagné par l’hubris et il allait vite se revendiquer comme l’inventeur du Punk-rock, âme damnée précurseur aussi bien des Ramones que des Sex Pistols. Même si la reconnaissance n’a jamais été une valeur très prisée des Punks, la plupart d’entre eux, dans leurs rares moments de lucidité, ont quand même souvent cité Kim Fowley parmi leurs influences, peut-être pas tant dans la musique que dans l’attitude et l’image.

Après divers travaux alimentaires et une semi-réclusion à Hollywood, dont il restera l’une des créatures les plus extravagantes, Kim Fowley mourra d’un cancer de la prostate le 15 janvier 2015, à 75 ans. Il sera accusé d’agressions sexuelles et de viols sur la personne notamment de Jacqueline Fuchs, alias Jackie Fox chez les Runaways durant une party pour le Nouvel an 1976. Triste fin pour un rocker flamboyant qui aura semé son empreinte sur tous les genres musicaux (College rock, Surf rock, Pop, Garage, Psychédélique, Hard-rock, Glitter rock, Punk…) tout au long d’une carrière qui aura duré plus de 50 ans.

Producteur émérite, auteur-compositeur précieux et rocker de tous les excès, Kim Fowley a laissé une trace indélébile dans l’histoire du rock, même si le fumet du scandale a pu minorer son génie incontestable. Un sorcier du son, une pop star de l’ombre, un prince de l’outrage.

2 avril 2024

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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