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NOTES DE LECTURE (16)

JOSEPH CONRAD – UN PARIA DES ÎLES – Autrement

Conrad est ce qu’on appelle un écrivain prodige, ou prodigieux.  Josef Teodore Konrad Korzeniowski est né en Ukraine, d’une famille de la noblesse polonaise. Il apprend le français dans la cellule familiale puis l’anglais au lycée et il adoptera la langue de Shakespeare pour écrire ses romans. Une gageure.

Le paria des îles se place dans une trilogie incluant La folie Almayer (son premier roman) et Rescousse, l’un des derniers. À chaque fois, des histoires de négociants et marins néerlandais venus se perdre dans l’une des milliers d’îles de l’actuelle Indonésie. C’est ici Makassar. Même si Conrad est peut-être plus connu pour Lord Jim (mis en scène par Raoul Walsh) ou encore pour Au coeur des ténèbres, longue nouvelle qui donnera le Apocalypse now de Coppola (sauf que le Vietnam a remplacé le fleuve Congo), cette trilogie est beaucoup plus représentative de son œuvre.

Soit un marin-négociant néerlandais, Peter Willems, le paria (outcast), qui, à la suite d’un vol (« d’un emprunt », prétend-il) est rejeté par sa communauté et doit frayer avec les indigènes, autochtones des tribus insulaires ou des marchands arabes venus s’enrichir en exploitant les ressources locales.

C’est Lingard, un riche capitaine de vaisseau hollandais, qui a signifié sa disgrâce à Willems, et son adjoint, Almayer, a exécuté l’ordre. Des personnages qu’on retrouve dans les trois romans.

Willems a épousé la fille que Lingard a eue avec une autochtone, mais son exil lui fait se rapprocher des indigènes et notamment de Aïssa, la fille d’un chef tribal dont il tombe éperdument amoureux. Il en perd tout jugement, toute dignité et tout sens de ses intérêts pour devenir une brute sentimentale guidée par ses seuls désirs et sa soif de vengeance. On se doute que tout cela finira mal. L’illusion fera place à la triste réalité d’un homme seul et proscrit, et à l’amour succédera la haine.

Mais l’histoire n’est pas si importante et l’originalité de ce livre réside d’abord dans sa construction. Un peu comme chez Faulkner ou Dos Passos, chaque chapitre est raconté du point de vue d’un personnage et à des époques différentes, bousculant ainsi la chronologie linéaire. Une écriture magnifique aussi, dans une langue apprise. Et ce qui frappe le plus est la vision que Conrad a de la nature humaine, sans illusion aucune et complètement désabusé par des pantins animés qui, lorsqu’ils ne sont pas menés par leurs intérêts, le sont par leurs désirs et leurs pulsions, transformés en animaux tristes sans aucune prise sur les événements. C’est le cas de Willems, mais c’est aussi celui, à des degrés moindres, de tous les personnages perdus dans une jungle aussi luxuriante, touffue et menaçante que le sont leurs esprits tourmentés et malades.

En spéléologue de l’âme humaine et en styliste hors-pair, aussi à l’aise dans les dialogues que dans les descriptions des couleurs du ciel ou de la nature, Conrad nous emporte dans son monde et nous y laisse encore après avoir refermé son livre. Nous y laisse tristes et désillusionnés, pour longtemps.

HENRY-DAVID THOREAU – WALDEN OU LA VIE DANS LES BOIS – Spiritualités vivantes – Albin Michel.

On se régale à la lecture des 100 premières pages, soit le long chapitre intitulé « économie », et c’est bien de cela qu’il s’agit. Un traité d’économie visant à éliminer tous nos faux besoins pour en arriver à l’essentiel. On croirait un vieux philosophe du XIX° siècle qui aurait lu à la fois Ivan Illich et Jacques Ellul. Le mot décroissance n’avait pas été inventé, pas plus que celui d’écologie.

Walden est le nom d’une forêt dans les environs de Concord (Massachusetts), et Thoreau a passé deux ans à y vivre dans une cabane, au milieu des animaux et des végétaux, entre 1845 et 1847. Ce livre est la chronique de sa vie sauvage et solitaire dans les bois.

Un vieux moraliste, plutôt, qui cite à tous bouts de champ les philosophes grecs, romains ou les poètes romantiques anglais. On retrouve Milton, Caton ou Homère à chaque coin de page. L’avouerai-je, on s’ennuie par la suite et on peine à finir ces 430 pages où on se situe à mi-chemin entre le Nature writing et les traités de botanique ou de zoologie.

Thoreau est le père de la désobéissance civile, et il a écrit sur ce thème (1). Gandhi ou Mandela le citaient beaucoup. Mais Thoreau, qui fut condamné à la prison pour avoir refusé de payer ses impôts, serait plus un individualiste, voire un libertarien, allergique à toute forme d’autorité comme à toute sorte d’organisation. C’est respectable, mais ça n’en fait pas l’anarchiste qu’on évoque parfois. Mais l’émerveillement devant la nature, même parsemé de riches considérations philosophiques, a ses limites. Comme disait un humoriste, « ah, vous aimez la nature ? Eh bien vous n’êtes pas rancunier ».

C’est d’abord un Américain, comme l’étaient les premiers colons venus d’Europe, souvent des membres persécutés de sectes protestantes en Grande-Bretagne ou aux Pays-Bas. Mais on est heureux, après avoir refermé le livre, de retrouver la conflictualité, les rapports sociaux, la politique et la culture. La civilisation, autant dire, loin d’un vieux phraseur pontifiant qu’une traduction approximative ne sert pas. C’est ce qui s’appelle une descente en règle, la queue et les deux oreilles, normal pour un Thoreau. Allez, restons positifs, on retiendra les 115 premières pages. 

(1) : Thoreau – La désobéissance civile – Mille et une nuits – 1999

STEFAN ZWEIG – LE MONDE D’HIER – Souvenirs d’un Européen – Le livre de poche.

Stefan Zweig en 1912, photo Wikipedia, l’encyclopédie en ligne à qui l’on doit tant.

Autant dire tout de suite que je tiens Zweig pour l’un des plus grands écrivains tous genres et toutes époques confondues. J’aime à la fois le romancier, le dramaturge, le nouvelliste et le biographe. Surtout le nouvelliste, et je considère que des textes comme La confusion des sentiments ou 24 heures de la vie d’une femme sont parmi les plus beaux et les plus émouvants qui soient. Dans l’exercice exigeant de la nouvelle, Zweig n’a d’égaux que Tchekhov, Maupassant ou l’américain Raymond Carver.

Avec ce livre, c’est l’historien qui parle dans ce qui se veut sa biographie, mais Zweig est bien trop modeste pour nous raconter sa vie, fût-elle de grand écrivain célèbre, et c’est de l’histoire de l’Europe en toile de fond de ses lignes de vie qu’il nous entretient. De son enfance à son suicide, en 1941 l’année où il écrit ce livre, Zweig nous parle en fait du déclin de l’Europe et de l’idée européenne depuis l’Empire austro-hongrois des Habsbourg jusqu’à la seconde guerre mondiale. En historien, en humaniste et en pacifiste, il lève souvent le rideau sur les coulisses où se trament les événements en mettant des coups de projecteur sur les hommes d’État, les conseillers, les banquiers, les intrigants et les aventuriers qui conduisent aux désastres. Il se désole de ce qu’est devenue l’Autriche – Hongrie vassalisée par l’Allemagne, dénonce l’absurdité d’une première guerre mondiale qui n’est possible que par un stupide jeu d’alliance et il décrit ces tristes années d’après-guerre en Allemagne autant qu’en Autriche. Malheur aux vaincus ! Et de ne pas trop s’étonner des périls fascistes qui montent, conséquences d’un traité de Versailles inique qui rencontre dans ce moment historique l’ère des foules et de la technique. Mille fois on a raconté la montée du nazisme, mais Zweig en fait un récit bouleversant : la barbarie haineuse qui s’attaque à l’esprit, sous toutes ses formes.

Zweig sent monter le fascisme et le totalitarisme – il n’a aucune complaisance pour le communisme et en perçoit d’emblée les dérives staliniennes – et il combat de sa plume et de ses activités diplomatiques tout ce qui peut asservir et opprimer les individus, et surtout les classes populaires. Avec des consciences de l’Europe comme Romain Rolland, Henri Barbusse ou Paul Valéry, il travaille à l’union des peuples et combat les tendances totalitaires et autoritaires à l’œuvre. Pour une Europe fédératrice et fraternelle. Mais toutes ces consciences humanistes ne parviennent pas à enrayer la montée du fascisme en Allemagne ou en Italie, et le pire advient. Dès 1933, Zweig est banni en Allemagne et ses livres sont brûlés comme décadents et juifs. Il ne survivra pas à cette mise à l’index et à cette Europe devenue folle qui cède à ses démons. Après un séjour londonien où il côtoie Freud se mourant d’un cancer de la mâchoire, il s’exile au Brésil – comme Bernanos de qui il est poche – et se suicide là-bas, à Petropolis (état de Rio), comme ces stoïciens romains dans l’antiquité. Sans drame, sans peur et sans crainte, on imagine.

Mais c’est aussi un riche document d’histoire littéraire, où on suit les emballements de Zweig, ses découvertes et ses longues amitiés avec ceux qu’il admire : Arthur Schnitzler, Emile Verhaeren, Rainer Marie Rilke ou encore Romain Rolland, figure omniprésente dans ces pages et écrivain tellement oublié aujourd’hui.

On dit souvent qu’un écrivain est quelqu’un qui parle du monde à partir de lui-même, alors qu’un romancier a besoin de la fiction pour parler du monde. Ainsi, Proust, Miller, Céline ou Kerouac seraient des écrivains quand Faulkner, Bernanos ou Melville seraient des romanciers. Pour ne citer que les plus grands. Et puis il y a cette catégorie rare d’auteurs à la fois écrivains et romanciers, comme Kafka ou Dostoïevski. Stefan Zweig est de ceux-là. Un génie littéraire au style élégant et précis, qui retravaillait ses manuscrits pour, de 1000 pages, en garder à peine 200. Un génie littéraire avec, encore plus rare, une immense bonté qui éclaire chaque page.

23 octobre 2021

Comments:

Merci pour ces rappels qui me ramènent à mes années d’étudiant à Nanterre en 1968 … plus Kerouac sur qui j’ai écrit mon mémoire de maîtrise en études améicaines, ainsi que Petropolis que j’ai bien connue lorsque j’ai habité à Rio de Janeiro de 1973 à 1977. Vaste tour d’horizon.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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