Les historiens du mouvement social ont choisi le 4 octobre 1945 pour la création officielle de la sécurité sociale. 80 ans déjà, une sacrée longévité pour un organisme attaqué de toutes parts et qui reste le cauchemar des libéraux. Un budget supérieur à celui de l’État qui échappe au marché sous couvert de solidarité interprofessionnelle et intergénérationnelle. D’abord un film (Sauve qui peut) puis une brève histoire de la sécu s’appuyant sur un autre film, La sociale de Gilles Perret. En attendant le centenaire, si les capitalistes ne lui ont pas fait la peau d’ici là !
Tout d’abord, le film Sauve qui peut qui, non directement axé sur la sécurité sociale, n’en demeure pas moins précieux comme témoignage sur la santé en France.
Ce film-documentaire de Alexe Poukine, qui nous montre d’abord des jeunes soignants, infirmiers, internes, jouer des scènes basées sur des situations professionnelles et mettant souvent en jeu le rapport patient – soignant . Sous le regard de praticiens plus aguerris, tel doit annoncer à un patient qu’il est atteint d’un cancer à un stade déjà élevé, telle autre doit raisonner une psychotique en crise et la faire patienter, une troisième doit établir un diagnostic après un entretien avec une patiente.
Les techniques utilisées sont celles du Théâtre de l’opprimé (ou du Théâtre Forum), outil d’éducation populaire qui consiste à scénariser des scènes de la vie quotidienne et à les jouer en essayant de trouver des pistes et de solutionner des situations en apparence bloquées. Les actrices et acteurs amateurs engagent leurs émotions et leurs affects en revivant des scènes de leur vie au travail.
La seconde partie nous montre plus précisément un atelier mené par la compagnie NAJE (N’abandonne jamais l’espoir) auprès de professionnels de santé où tous les problèmes qui se posent au quotidien sont évoqués : burn-out, manque de personnel, organisations pathogènes, culpabilisation, poids des hiérarchies, qualité empêchée… Tous les maux (les mots) d’un secteur largement public soumis à la rentabilité et à la marchandisation.
Un documentaire de grande qualité, qui est aussi du cinéma, avec de grands moments d’émotion et d’humanité.
Autre film qui nous permet d’aborder notre sujet, La sociale de Gilles Perret qui fait l’historique de la sécurité sociale, depuis sa création dans le cadre du Conseil national de la résistance jusqu’aux contre-réformes qui en ont amoindri les moyens, la portée et l’efficacité.
C’est l’historien du social Michel Etievent, disparu depuis, qui nous emmène en Savoie pour interroger quelques protagonistes encore vivants de la création des premières caisses de sécurité sociale. Tout le film met d’ailleurs l’accent sur le travail de ces pionniers de la solidarité qui ont toujours eu à combattre les assauts des forces libérales – pouvoirs politiques et économiques confondus – pour « défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la résistance », comme l’a dit Denis Kessler, ancien mao passé au Medef. Il convient de préciser à ce stade que le budget de la sécurité sociale est supérieur au budget global de l’État, autant d’argent qui échappe au marché.
Pour les libéraux et l’extrême-droite, ce système basé sur la solidarité « de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins », selon la formule consacrée, constitue leur pire cauchemar et quelqu’un comme Bernard Friot ne s’y est pas trompé lorsqu’il parle de « déjà là » communiste. De quoi donner des sueurs froides à la haute bourgeoisie et aux milieux d’affaire. On ne va pas raconter ce film que la plupart d’entre vous a certainement déjà vu (trois fois pour ma part), et on va passer à un bref historique de la sécurité sociale avant d’en venir aux principaux dangers qui la menacent.
On peut donc retenir le 4 octobre 1945 comme date de création de la sécurité sociale et nous fêtons cette année son 80° anniversaire, même si, on le verra, la sécu d’aujourd’hui n’est plus celle des pères fondateurs et que les réformes successives l’ont affaibli, même si le principe bismarckien de la cotisation a toujours prévalu. Cotisation contre impôt, le système qui a toujours fonctionné en Grande-Bretagne depuis Beveridge et le National Health Service (NHS).
Elle a été créée par le Conseil national de la résistance et mise en œuvre par le mouvement ouvrier. « un plan complet de Sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail », comme il est écrit sur le programme du CNR. Le patronat français s’est enfoncé dans la collaboration et le PCF, le parti des fusillés, est le premier parti de France avec 26 % du corps électoral. La CGT réunifiée est à la manœuvre pour instaurer les premières caisses primaires, départements par départements. Elle compte 5 millions d’adhérents et constitue la principale force syndicale du pays, loin devant la CFTC et alors que F.O ne sera créera que deux ans plus tard.
C’est le haut fonctionnaire Pierre Laroque qui institue la sécurité sociale mais le véritable maître d’œuvre est le ministre du travail communiste de l’époque, Ambroise Croizat qui veille à l’application des principes de la sécurité sociale : un système solidaire géré par les travailleurs eux-mêmes (comme disait Marx) sur la base des cotisations salariales et patronales de façon à ce que l’État ne soit pas tenté de baisser les recettes ou d’augmenter les charges comme avec l’impôt. Presque tous les régimes de retraite rejoignent les caisses de sécurité sociale, mais des exceptions demeurent, parmi les agriculteurs, les professions libérales, les indépendants ou les artisans par exemple.
Une utopie concrète, réalisée, mais le patronat, le marché et les politiques à leur service ne vont pas tarder à remettre en question cette pièce maîtresse ou clé de voûte de notre modèle social. D’abord en 1967 avec les ordonnances Jeanneney, ministre des affaires sociales de Pompidou. On parle déjà de rationaliser les dépenses et, si on n’en est pas encore au fameux « trou de la sécu », les ordonnances mettent fin à l’élection des administrateurs et divisent la sécurité sociale en plusieurs branches (maladie, famille, retraites, accidents de travail et maladies professionnelles…) rompant avec le principe d’unicité des caisses officiellement pour mieux contrôler les dépenses. Autre effet des ordonnances, le paritarisme, à savoir l’égalité de représentants syndicaux et patronaux ce qui, dans les faits, laisse la main au patronat du fait des divisions syndicales quand ce n’est pas la collaboration active de certains d’entre eux avec le patronat. Les ordonnances valent au gouvernement une grève générale, un an avant Mai 68, mais elles passent.
Avec la crise et le chômage de masse, la sécu connaît ses premiers déficits dans les années 1970. Plus assez de cotisants pour des dépenses de plus en plus élevées. Un trou qui parfois va se boucher en fonction de la conjoncture, mais la vieille sécu doit absorber trop de dépenses, notamment des cliniques privées et de la médecine libérale et, pour gonfler les recettes, on finira par avoir recours à l’impôt avec la CSG (1991) et la CRDS (1996). On commence par ailleurs à exonérer le patronat de cotisations sociales au nom de la compétitivité des entreprises et la sécu fait un grand bond en arrière avec la loi Juppé qui, même si le recul de l’âge de départ à la retraite a été battu en brèche dans la rue, recèle les lois de financement qui doivent en passer par l’assemblée nationale (Ondam et PLFSS). L’âge de la retraite sera quand même repoussé à plusieurs reprises (2003, 2010, 2012, 2023) en plus de la tarification à l’acte (T2A), sans parler de la fraude sociale principalement des entreprises (entre 6 et 9 milliards d’€).
La qualité des prestations va s’en ressentir (déremboursements, restes à charge, franchises…) et tout sera fait pour promouvoir les mutuelles et les assurances privées assises sur des fonds de pension. La retraite par capitalisation menace la retraite par répartition.
À l’heure où, dans les mouvements sociaux, on parle de plus en plus de sécurité sociale de l’alimentation, voire du logement, les ultra-libéraux au pouvoir n’ont de cesse de détricoter ce modèle social universel pour leurs intérêts. On voudrait une sécurité sociale a minima qui rembourserait un « panier de soin » au plus bas alors que le monde de la banque et de l’assurance prendraient en charge les autres dépenses, mais à condition de payer cher les prestations, sans parler de la retraite à points où le « à chacun selon ses besoins » deviendrait « à chacun selon ses moyens ».
Plusieurs associations, syndicats et partis politiques alertent sur ce dévoiement de la solidarité qui est en train de s’opérer, et le budget Bayrou qu’on nous présentera bientôt ne fera qu’aggraver la situation.
Il est grand temps que les collectifs, les syndicats et les forces politiques s’unissent pour sauver ce qui peut encore l’être en mettant le doigt sur les dérives subies par une institution exemplaire et, surtout, en la rétablissant dans ses droits et ses prérogatives pour plus de justice sociale et plus de solidarité.
La sécurité sociale et la protection sociale ne doivent pas souscrire aux diktats du marché dans le sens où elles sont des biens communs qui visent à rendre possible la vie en société, et même la vie tout court. On parle de plus en plus du 10 septembre, pour la répétition générale.
Profitons de cet anniversaire pour organiser des débats publics, informer par tracts, sensibiliser les médias et interpeller les politiques dont la dernière trouvaille serait cette TVA sociale, l’impôt le plus injuste et inégalitaire qui soit. Nous ne pouvons pas laisser un gouvernement qui s’est délibérément privé de recettes pour complaire à la classe des ultra-riches qui l’a fait élire nous dire avec des mines contrites que les caisses sont vides. Salauds de riches !
8 août 2025
PS : une émission sur le thème sur Radio Campus (Angles d’ATTAC) courant octobre, on vous en dit plus la prochaine fois .