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ARTS : POMPIDOU CHEZ LES FLAMANDS

Jordaens, auto-portrait. Qu’est-ce qu’il tient en main ? Wikipedia.

On profite que l’actualité des médias ne soit pas très dense ce mois-ci (à part le rachat du Parisien de Arnault par Bolloré et les manœuvres de Stérin) pour aller faire un petit tour sous les cintres des musées lillois. D’abord au Grand palais des beaux-arts avec « fêtes et célébrations flamandes », une exposition qu’on a pu voir tout l’été. Ensuite au Tri postal, avec l’exposition Pom Pom Pidou, soit des œuvres du Centre Pompidou Beaubourg décentralisées en province durant sa fermeture.

On commence par les Flamands, leurs fêtes et leurs célébrations.

Des révoltes grondent dans le pays flamand et ce sont souvent les soudards espagnols de l’invincible armada qui sont chargés de les mater. Ce sont donc d’abord des scènes d’émeutes, de batailles, de pillages et de razzias qui nous sont présentées. Puis des images de fêtes, qu’elles soient votives ou célébrant les saisons, un métier, ou un événement fédérateur. Les célébrations ont lieu en l’honneur des visites princières et royales, quand les têtes couronnées de Bourgogne ou des Espagnes viennent faire un tour de piste majestueux pour se rappeler au souvenir de leurs sujets.

Les peintres les plus connus sont bien sûr Rubens, les Brueghel (le jeune et de velours) ou encore Jordaens. Il y a très peu de Brueghel (l’ancien), mais on découvre des peintres de ces temps dont les noms ne vous diront sûrement pas grand-chose : Ryckaert, Mostaert, Snayers, Wranx, De Bie, Van Bredael, Cateels, Teniers et j’en passe.

De Rubens, on a surtout des célébrations, soit des portraits flatteurs des rois et reines en visite comme Charles Quint ou Philippe II ; portraits en majesté, en buste, en pied ou à cheval… Ce n’est pas ce qu’il y a de plus intéressant dans cette exposition. Jordaens est celui qui fascine le plus par ses tableaux où se mélangent joie, liesse et folie. On connaît sans doute Le roi boit, cette toile censée représenter la fête des rois, mais il y en a beaucoup d’autres et Jordaens est, avec Van Dyck et Rubens l’un des peintres les plus admirés de l’époque.

Anvers semble être l’épicentre de ces tableaux où on fête la pêche (un poisson géant crache de l’eau au milieu de la place) les moissons (avec un cheval ailé) ; le tout sous le haut patronage du géant Druon Antigon. On n’oublie pas la tradition des géants en Flandres, dont certains sont toujours fêtés sous nos contrées (Gayant à Douai ou Reuze Papa à Cassel).

Les fêtes sont fastueuses et joyeuses et on peut y croiser des drôles, des idiots, des sorcières, des jongleurs et des musiciens. Il faut souvent scruter ces toiles pour apercevoir des détails drolatiques comme un personnage montrant ses fesses ou nous regardant en nous tirant la langue ou en nous faisant un pied de nez. Évidemment, la bière coule à flots mais la chère est aussi abondante, célébration des nourritures terrestres et les plaisirs des sens.

Ce qu’il y a de fascinant dans cette exposition, c’est la précision avec laquelle les personnages les plus petits et les plus insignifiants sont dessinés. Une science du détail hallucinante, où le moindre motif de bas de tableau a exigé des trésors de finesse.

Inutile de préciser que la plupart de ces peintres ont été influencés par la Renaissance italienne, mais ils la subvertissent avec ce goût de l’énorme, de la farce et du grotesque. Disons de la bouffonnerie.

On ne peut s’empêcher de penser à Jérôme Bosch, lui aussi peintre des Pays-Bas bourguignons un peu antérieur à l’époque étudiée, même si ses fastueuses envolées oniriques ont peu à voir avec la fête. On pense aussi inévitablement à la bande dessinée belge, écoles de Bruxelles ou de Marcinelle, où l’on retrouve cet humour grossier de farce et la précision du trait. Et si les Flandres étaient définitivement le pays de la peinture ?

Tout autre chose avec Pom Pom Pidou au Tri postal, un endroit sympathique près de la gare de Lille.

C’était dans le cadre de la Fiesta Lille 3000 avec des œuvres du musée Beaubourg qui circulent en province durant la fermeture.

On sait que les époux Pompidou étaient amateurs d’art, Claude Pompidou en amie des artistes et Georges en bourgeois gentilhomme ami des arts. L’exposition est sous-titrée « récit renversant de l’art moderne ». Une promenade dans les arts picturaux du XX° siècle, depuis Dada et les mouvements artistiques d’après la première guerre mondiale jusqu’aux artistes mariant les arts plastiques avec les nouvelles technologies. Une promenade assez déroutante, mais non dépourvue d’intérêt.

On commence par les époux Delaunay, Robert et Sonia, avec leurs grandes toiles rondes et colorées. Pas ce qu’il y a de mieux. Dans le même style, on retiendra plutôt Kupka dont les tableaux sont sombres et profonds. Un peu comme Gontcharova dont le style est voisin, elle qui fut une grande décoratrice de théâtre et d’opéra. L’histoire ne dit pas si elle était l’épouse de Gontcharov, immortel auteur du sublime Oblomov.

Une salle est consacrée aux futuristes italiens, dont le chef de file était Marinetti, lequel a fait allégeance à Mussolini. Excès de vitesse ? Les peintres exposés ici avaient pour but de rendre perceptible la beauté de la vitesse et certaines de leurs œuvres ont ce côté vertigineux et déstabilisants.

L’art de ce début de siècle est marqué par le développement de l’industrie et de la machine. Beaucoup de fer, de clous, de vis, d’écrous… Il y a bien sûr Fernand Léger et son Ballet mécanique. Art industriel pour gens industrieux…

Vient ensuite Dada, avec ses manifestes signés Tristan Tzara, ses affiches et ses provocations. On connaît l’histoire de ces desperados de l’art ayant fomenté leur complot au Cabaret Voltaire de Zurich. Dada souhaitait donner une réponse artistique aux horreurs de la guerre, au machinisme et à l’industrie. Plus que la volonté de choquer le bourgeois, Dada voulait en finir avec l’art, la civilisation et la culture, même si les dadaïstes auront été les précurseurs des surréalistes, ouvrant les voies de l’inconscient.

On se régale de Cieslewicz et de son obsession du cirque, comme on apprécie Steinbach et l’étrangeté de ses œuvres, réunion d’objets prenant un tour inquiétant.

On passe aux nouveaux réalistes, un mouvement mené par Arman et Yves Klein. Il s’agit de revenir à la figuration avec des œuvres parfois proches du Pop art. On peut ajouter à ce courant des gens comme Jean Tinguely ou Nikki De Saint-Phalle.

Puisqu’on a parlé de Pop art, une salle entière y est consacrée avec des œuvres des grandes figures du genre, à commencer par Andy Warhol. Le Pop art, on le sait, s’inspire de la publicité, des bandes dessinées, du cinéma de série B avec une touche de vulgarité et de kitsch, manière de refléter un monde qui, derrière des postures et des attitudes humanistes est guidé par des motivations beaucoup moins nobles, aux États-Unis comme ailleurs.

Pop art, Op art ou « optical art », un jeu avec l’optique et ses illusions. Motifs géométriques et couleurs vives pour désorienter le regard et provoquer des effets visuels. Jeu aussi avec Fluxus, un mouvement artistique caractérisé par son sens de la dérision et un humour féroce. Fluxus, comme Cobra (absent ici, dommage), fut un mouvement subversif qui s’en prenait aux institutions avec un discours très politique, lequel s’exprimait par des performances et des happenings où il s’agit de mettre l’art dans la rue et dans la cité. L’art au service de la révolution.

On ne connaissait pas François Morellet, un artiste conceptuel dont on présente ici les constructions avec des néons. Une forme d’art électrique ou de jeux lumineux assez fascinants.

On termine avec des artistes qui se collent aux nouvelles technologies avec des installations originales mais on est déjà au XXI° siècle . On en a vu assez et trop d’art peut tuer l’art. Finalement, on a préféré les Flamands et leurs bacchanales.

22 octobre 2025

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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