On aurait pu reparler de Brian Wilson, mais tout a été dit et on a déjà écrit sur les Beach Boys dans ce blog. La disparition, en juin, de Sly Stone – Sylvester Stewart pour l’état civil – a été beaucoup plus discrète et en tout cas moins célébrée dans les médias mainstream. Pourtant, Sly Stone, en marchant sur les brisées de Jimi Hendrix et des Temptations, aura mêlé le psychédélisme à la Soul et au Funk, un genre dont il restera l’un des pionniers, sinon le créateur. La riche histoire d’un lutin électrique cocaïnomane, décédé à l’âge canonique de 82 ans.
I left coca to pepsi, and I’m a connoisseur (Sly Stone)
C’était l’été 1969 et CBS avait sorti son catalogue de nouveautés rock sous le titre alléchant de « Pop music revolution ». Les textes étaient dus au journaliste de Rock & Folk Philippe Paringaux qui faisait l’article au bas des pochettes de disques présentées dans ces pages. Il y avait aussi un 45 tours (3 titres) avec Spirit (« I Got A Line »), Al Kooper (« I Stand Alone ») et un groupe que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam Sly & The Family Stone dont l’hymne antiraciste « Don’t Call Me Nigger, Whitey » m’avait fait l’effet d’un électrochoc, tout en fuzz guitare et en pédale Wah wah, avec des cuivres d’apocalypse et la voix sensuelle du patron, Sly Stone, qui dominait ce chaos sonore inspiré. Inutile de préciser que je chercherai à en savoir plus sur ces émules de l’Experience de Jimi Hendrix et des plus grandes voix de la Soul Music, à commencer par James Brown.
Sylvester Stewart de son vrai nom était né au Texas en 1943 dans une famille nombreuse et ses parents avaient choisi de déménager à Vallejo (Californie) pour échapper au vieux Sud encore largement ségrégationniste. C’est d’abord en famille que se constitue son premier groupe, The Stewart Four, avec notamment ses sœurs Rose et Vaetta et son frère Freddie. Un groupe de Gospel qui sortira un enregistrement sur 78 tours reprenant des classiques du genre. La famille est très religieuse et les enfants Stewart ont fait leurs premières armes dans les églises baptistes du comté de Solano.
Le jeune Sylvester se révèle un surdoué de la musique, jouant du piano dès l’âge de 7 ans et apprenant facilement et simultanément la guitare, la basse et la batterie. Un véritable homme-orchestre. Il forme un groupe au lycée, les Viscaynes, un groupe de Doo-Wap où lui et son ami philippin Frank Arelano sont les seuls noirs parmi des collégiens blancs. Les Viscaynes sortiront deux simples pour le marché local et Sylvester s’en ira jouer avec son frère Freddie sous le nom des Stewart Bros.
On est au début des années 1960 et Sly Stewart, comme on l’appelle maintenant, a dégotté un emploi de disc-jockey sur la radio de San Francisco KSOL. Il est ainsi l’un des premiers à passer les hits du Merseybeat, les Beatles puis les groupes du British Beat, Rolling Stones en tête. La voix de Sly commence à être reconnue chez les teen-agers américains qui vont être amenés à faire plus ample connaissance.
Autumn Records est un label californien fondé par Tom Donahue et Bob Mitchell en 1961 et a déjà eu un hit avec le « Do You Wanna Dance » de Bobby Freeman, un classique du Surf rock. Sly Stewart rejoint le label comme producteur et il sera à l’origine de quelques hits édités par Autumn dont les Beau Brummels, cow-boys mélancoliques, et leur « Laugh Laugh », les Mojo Men dont le « Sit Down I Think I Love You » sera repris par le Buffalo Springfield ou encore Great Society, le premier groupe de Grace Slick, la prima donna du Jefferson Airplane.
En 1966, Sly Stewart devient définitivement Sly Stone à la tête des Stoners, un groupe qui marie le British Beat au Rhythm’n’blues avec Cynthia Robinson et la petite sœur Rosie. Freddie, lui, joue chez les Stone Souls avec le batteur Greg Errico, et les deux groupes vont fusionner. Ces groupes ne seront qu’un brouillon pour Sly & The Family Stone, après avoir recruté le bassiste Larry Graham et le saxophoniste Jerry Martini (saxophone).
Sly et sa petite famille agrandie vont pouvoir commencer à se produire à San Francisco, au Fillmore et à l’Avalon Ballroom où leur mélange tonnant de psychédélisme et de Soul Music ne manquent pas d’attirer critique et public. En pleine vape psychédélique, Sly et sa famille apportent un souffle nouveau, celui des émeutes de Watts et des Black Panthers plutôt que celui des Hippies.
C’est tout d’abord A whole new thing qui sort fin 1967. L’album se vend mal mais les critiques sont plutôt bonnes. Quelque chose d’entièrement nouveau, c’est bien le cas de le dire, avec déjà ce funk / soul à haute teneur psychédélique qui sent le sexe et la sueur. L’album est paru chez Epic, une sous-marque de CBS.
Clive Davis, leur producteur chez CBS, attend d’eux un hit qui viendra avec « Dance To The Music » en janvier 1968. Le morceau sera la locomotive de leur deuxième album éponyme qui rencontre un succès incontestable. On trouve aussi sur cet album « Higher » et un medley diabolique de 12 minutes qui restitue l’ambiance de leurs concerts de l’époque.
Des concerts qui s’enchaînent avec une tournée américaine où ils se produisent dans des accoutrements dont l’originalité le dispute à l’outrage. Les concerts du groupe sont marqués par une ambiance torride et des interactions constantes avec un public au bord de l’émeute. Une tournée européenne est envisagée mais qui n’ira pas plus loin que Londres où le batteur Greg Errico est arrêté pour possession de marijuana.
En septembre, Life, leur deuxième album, sort, toujours chez Epic. Un album plus apaisé avec un effort mis sur les compositions et influencé par la pop music anglaise au détriment de la folie libertaire et du chaudron soul du premier album. L’album ne rencontre pas un grand succès, contrairement au single « Everyday People » qui se classe n°1 dans les charts.
Il faudra attendre Stand, en avril 1969, pour que le groupe revienne à ses premières amours avec une flopée de hits (« Stand », « Don’t Call Me Nigger, Whitey », « I Want To Take You Higher », « You Can Make It If You Try ») qui prennent d’assaut les hit-parades de l’époque. Stand sera le grand album du groupe, avec un parfait équilibre entre des compositions inspirées et la lave en fusion de leur inspiration funk. C’est à Woodstock qu’ils auront l’occasion d’apparaître en majesté, et beaucoup de spectateurs tiennent leur prestation comme l’événement du festival. Ils avaient déjà fait fort au Harlem Cultural Festival, une sorte de Woodstock noir en juillet de la même année avec Stevie Wonder, Nina Simone et B.B King entre autres. Sly & The Family Stone est avec Creedence Clearwater Revival la révélation de l’année.
Si le groupe est à son zénith, des tensions apparaissent et des membres des Black Panthers essaient de tirer Sly Stone vers une musique, et surtout des textes, plus représentatifs du Black Power et des menées politiques en cours. CBS, de son côté, exige d’eux un nouveau disque mais les énergies sont mises à l’épreuve des drogues diverses qui circulent dans le collectif. Il n’y aura qu’un seul single, mais quel ! « Thank You » et « Everybody’s A Star » sort en décembre 1969 et se classent tous deux très haut dans les charts. Mais plusieurs membres du groupe consomment de la cocaïne et du PCP.
Le groupe fait des apparitions remarquées à la télévision, visiblement drogués et mal embouchés. Sly Stone rate la moitié des concerts. Ils ont viré leur manager et Sly, devenu paranoïaque, embauche quelques copains comme gardes du corps qui se feront remplacer par des mafiosi. Greg Errico quitte le groupe qui négocie avec Atlantic mais sort encore son cinquième album – Riot goin’ on – chez Epic, en novembre 1971. Un album moyen qui montre surtout le degré de pessimisme, de déprime et de parano qu’a atteint Sly Stone qui aurait souhaité marcher sur les brisées politiques d’un Stevie Wonder ou d’un Marvin Gaye, sans toutefois y parvenir.
Après plusieurs départs et d’incessants changements de personnel, on ne sait plus trop si Fresh (juin 1973) est encore un album de Sly & The Family Stone ou un album solo de Sly Stone. Quoi qu’il en soit, c’est un grand disque avec des titres marquants comme « If You Want Me To Stay » ou « Frisky », sans parler de cette reprise du « Que Sera » de Doris Day. La photo de pochette est de Richard Avedon .
Il y aura encore le médiocre Small Talk (1974) avant une dissolution qu’on sentait venir depuis longtemps. Elle interviendra après un ultime concert au Radio City Music Hall, en janvier 1975, où ils jouent devant une salle aux trois-quarts vide.
Sly Stone entamera une carrière solo erratique, gâchée par ses éternels problèmes d’addiction et on ne comptera plus les reformations du groupe, jusqu’en 1982 avec moult live et fonds de tiroir.
Thank you Sly, pour avoir mené l’un des premiers groupes mixtes à un tel niveau de furia sonore et de ferveur musicale. Black is beautiful !
7 août 2025