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NOTES DE LECTURE 70

HONORÉ DE BALZAC – SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES – Folio / Gallimard

Un roman qui fait partie de La condition humaine, quasiment l’intitulé générique des œuvres complètes de Balzac. On peut lire tous ces volumes sans forcément en respecter l’ordre, comme pour Zola avec ses Rougon-Macquart. Dans ces deux sagas littéraires du XIX° siècle, l’une pour la première et l’autre pour la seconde moitié, on trouve les mêmes personnages, les mêmes lieux et seules les intrigues sont différentes.

Ici, on a Rubempré et son âme damnée Vautrin devenu au hasard des circonstances l’abbé Carlos Herrera. Et des femmes vénales au milieu de ces deux hommes avec un Vautrin cynique, Rubempré l’encourageant par sa passivité et sa faiblesse. L’enjeu, la belle Rachel, une courtisane au zénith de sa beauté. Elle est amoureuse de Rubempré mais un baron richissime – Nucingen – la convoite et les compères, par l’intermédiaire de toute une série d’individus de sac et de corde – espions, indicateurs, flics au service des puissants – sont mêlés à l’affaire et entendent bien prendre leur part de ce qui n’est finalement qu’une vaste entreprise de prostitution de luxe.

Comme toujours chez Balzac, les arrières-plans politiques sont omniprésents, ici ces temps d’après la restauration et Louis XVIII et la montée en puissance du monde de la bourse et de l’argent dans les affaires de l’état. Balzac a toujours su décrire avec minutie les montages financiers, carambouilles et escroqueries de ces milieux interlopes.

Ici, tout est faux-semblant, déguisements, mascarade, simulacre et Balzac s’en amuse. On est presque chez les Pieds Nickelés et on a tendance à se perdre entre les vrais personnages et les contrefaçons, les imitateurs ou les usurpateurs dans leurs machinations. On est étourdi par la virtuosité de Balzac à s’amuser avec des cocottes devenues des mondaines ou des voyous jouant les marquis. Tout cela semble badin, mais c’est l’argent qui est le vrai moteur de tout ce beau monde ; l’argent et l’avidité, la cupidité et la cruauté qui vont avec. On bascule de Feydeau à Darien ou Mirbeau.

Esther fait tourner Nucingen en bourrique, elle prend les millions mais ne couche pas. Rubempré convoite l’héritière des Grandlieu, même s’il ne l’aime pas. Herrera tire les ficelles mais des aigrefins, les domestiques, ont compris le manège et prennent part à ce jeu dangereux, espérant y trouver fortune. L’argent est planqué pour Vautrin par Paccard, son homme de main.

Coups de théâtre ! Esther meurt empoisonnée et Rubempré est emprisonné ; tous deux victimes d’une cabale menée par Corentin et Contenson, deux indicateurs de police manipulés par le procureur général De Granville craignant pour l’honneur de Mme De Cerizy. Collin / Herrera est lui aussi embastillé. S’ensuit une longue description de l’appareil judiciaire de l’époque dont Balzac semble expert.

Une lettre de Esther innocente Rubempré. Il a chargé Herrera avant de se rétracter et se suicide en prison avec sa cravate ; l’administration judiciaire parle de rupture d’anévrisme. Toute cette partie est remarquable sur le fonctionnement de la justice et de sa police et Balzac en connaît tous les rouages. Les belles personnes sont trop mouillées avec les voyous pour cacher la vérité, et c’est là toute l’histoire : l’alliance du crime et de la bourgeoisie couronnée par l’argent.

La dernière partie nous conduit sur les pas de Vautrin et de quelques personnages aussi peu recommandables. Le juge Camusot veut sa peau et est prêt à convoquer tous les malandrins qui ont frayé avec lui quand sa femme entend bien venger toutes ses amies et à la fois maîtresses de Rubempré.

Vautrin / Herrera est inconsolable de la mort de Rubempré. Le crocodile verse de vraies larmes et même le mal ne le concerne plus. Il tire sa peine, identifié comme Jacques Collin ; Balzac en profite pour nous faire un cours sur l’argot, les prisons et ses prisonniers. Vautrin ne pense plus qu’à sauver un jeune corse de ses amis menacé de la guillotine et à se venger du procureur De Granville. Pour cela, il exerce un chantage avec les lettres enamourées envoyées à Lucien par des dames du monde.

Comme jadis un François Vidocq, Vautrin finira chef de la police, en couronnement d’une vie de scélérat de haut vol. Balzac met dans le même sac voleurs et gendarmes, que le hasard met d’un côté ou de l’autre. Et la morale dans tout cela ? Pas son affaire, c’est un cynique.

Trop de digressions et des intrigues par trop rocambolesques. Ce n’est pas le meilleur Balzac, loin de mes préférés (Le cousin Pons ou La duchesse de Langeais), mais bon, c’est Balzac et ce n’est pas rien.

GEORGES SIMENON – LE FOU DE BERGERAC – Fayard / Le livre de poche

Encore Simenon, toujours Simenon. On ne va pas réitérer ici les préventions qu’on a contre le bonhomme, mais il faut bien avouer que peu de gens ont su si bien que lui raconter des histoires passionnantes dans des petits livres écrits sans fioritures, avec des mots simples. Simenon n’a jamais joué au grand écrivain, et c’est ainsi qu’il l’est devenu.

Un Maigret de 1932, l’un des premiers. Maigret se rend chez un ami retraité à Bergerac, Leduc. Dans le train, il est surpris par son compagnon de wagon-lit qui délire et saute en marche. Maigret à sa poursuite, le fugitif lui tire une balle dans le bras. Maigret mènera l’enquête depuis sa chambre de l’hôtel d’Angleterre à Bergerac où il est soigné. Une enquête qui porte sur le meurtre de deux filles avec une aiguille plantée dans le cœur. Le fou, c’est peut-être Maigret qui soupçonne tous les notables de la ville venus lui rendre visite. Le médecin Rivaud puis le procureur Duhourceau, et d’autres encore.

On va s’apercevoir qu’il avait de bonnes raisons de le soupçonner et, une fois n’est pas coutume, Madame Maigret va être utile à son enquête en chambre. Un billet de seconde classe retrouvé dans une chambre de l’hôtel et le fait que Rivaud dit avoir été médecin à Alger le mettent sur une piste. Le billet a été trouvé sur le corps du fugitif du train, que l’un des notables connaissait, et aucun Rivaud n’a jamais exercé la médecine à Alger. Il s’agit en fait d’un certain Meyer dont le père – Samuel – trafiquait des faux-papiers pour des réfugiés de toute l’Europe. Un père devenu fou qui, réfugié à Chicago alors que son fils a fait courir le bruit qu’il était mort, est pris de démence et tue des femmes. Samuel Meyer revient au pays de son fils, à Bergerac, et tue encore deux femmes. Meyer devenu Rivaud doit le faire disparaître avant que le scandale n’éclate. Avec la complicité de sa maîtresse, qui n’est autre que sa belle-sœur, il maquille le meurtre du père en suicide et fait tout pour brouiller les pistes, exerçant un chantage sur Duhourceau, collectionneur de livres cochons qui aurait mis enceinte la belle-sœur de Rivaud, celui-ci lui faisant croire que l’enfant est de lui.

Maigret tendra un piège en faisant revenir la mère de Rivaud, une ex-chanteuse lyrique attirée par une promesse d’héritage. Les notables sont démasqués et la vérité éclate. Maigret, rétabli, n’a plus qu’à aller déguster « truffes en serviette et foie gras du pays » au restaurant de l’hôtel, avec madame et le bon vieux retraité Leduc, le régional de l’étape, qui aura été indispensable à l’enquête par sa connaissance du terrain, des notables du coin et de leurs lourds secrets.

Mais ce ne sont pas les intrigues, souvent embrouillées même si toujours rigoureuses, qui sont les plus importantes chez Simenon, c’est cette fameuse atmosphère, ces ambiances qui sentent la vieille France, la bourgeoisie rance, la vie qui va et quelques figures attachantes, souvent venues des milieux populaires.

Alors, des truffes, du foie gras et un Maigret de canard, pour faire local.

ROGER MARTIN DU GARD – LES THIBAULT – Gallimard / Le livre de poche

On avait quelque réticence à s’attaquer à ce qui reste un monument de la littérature française et surtout le prototype du fameux roman familial dont on nous rebat les oreilles avec des sagas sans trop d’intérêt. Il faut dire que l’œuvre intimide avec pas moins de cinq épais volumes en livre de poche. On en a lu deux et on s’en contentera.

Ça commence par une fugue de deux adolescents dont le «Cahier gris » – un journal où ils s’échangeaient leurs confidences entre amitié et amour – a été découvert par l’institution scolaire comme par leurs parents. Le fils Thibault d’abord, Jacques, qui étouffe avec un père autoritaire, un notable catholique d’extrême-droite respecté dans la société et candidat à l’Institut. La mère est morte à sa naissance. Il a aussi un frère aîné, Antoine, un médecin pédiatre qui le dédaigne, le considérant encore comme un gosse. Plus une petite sœur encore gamine – Gisèle dit Gise – en fait une petite fille orpheline protégée de Mademoiselle, la bonne. De l’autre côté, c’est Daniel de Fontanin, fils de Thérèse et de Jérôme, un mari volage. Ils sont protestants et ont aussi une petite fille – Jenny – que la fugue du grand frère a perturbée. Les deux enfants sont partis à Marseille et, après avoir voulu s’embarquer pour l’Afrique du Nord, sont rentrés piteusement chez eux entre deux gendarmes.

Le retour est difficile dans les deux familles et, pour Jacques, c’est la pension. Ou plutôt un bagne pour enfants, un pénitencier sis aux bords de l’Oise et dont le père Thibault – Oscar – fondateur de l’établissement, préside le conseil d’administration. Antoine a décidé de libérer son jeune frère, et sa visite à l’établissement sera déterminante. Après avoir vanté les bienfaits de l’établissement sur lui, Jacques fond en larmes et fait part de certaines pratiques peu compatibles avec la stricte morale de l’endroit. Antoine essaie de convaincre le père de reprendre son frère, mais celui-ci s’obstine jusqu’à se laisser convaincre par un abbé proche de la famille, Vécard. Jacques et Antoine prendront leur indépendance, hors du toit familial.

Changement de décor, Madame de Fontanin reçoit la visite de sa nièce Nicole. C’est sa sœur, Noémie, qui avait suivi son ex-mari Jérôme jusqu’à Bruxelles avant de le quitter, laissant sa fille à l’abandon.

On retourne chez les Thibault et le médecin a aménagé le rez-de-chaussée de la maison familiale pour y vivre avec son frère, une décision qu’il regrette déjà. Et puis ils aménagent et Antoine fait tout pour que Jacques se reprenne, qu’il retrouve la fierté, l’orgueil des Thibault. Puis Jacques tombe amoureux de la bonne, une Alsacienne qui est la nièce de la concierge, mais il semble que son frère aîné a été plus récompensé pour ses travaux d’approche.

Jacques revoit enfin Daniel mais l’entrevue est spéciale. Il est accompagné par son frère aîné qui séduit Thérèse de Fontanin quand lui se prend un râteau avec Jenny pour se consoler avec l’Alsacienne venue enterrer sa mère. Daniel, lui, a plus de succès avec Nicole. Les adolescents deviennent des adultes.

C’est tout le propos de La belle saison ou plutôt la saison des amours qui se situe cinq ans plus tard. On est en 1910. Jacques est admis à Normale Sup mais n’y va pas et est toujours amoureux de Jenny qui se fait désirer. Il part à Londres d’où il envoie des roses à Gise dont il est aussi épris. On finit par perdre sa trace et on le croit disparu. Son frère Antoine vit des amours tumultueuses avec Rachel, une aventurière et, à peine remis de cet échec, songe lui aussi à Gise, la sauvageonne recueillie par la famille qu’ils considéraient alors tous deux comme leur petite sœur.

La consultation décrit la vie professionnelle d’Antoine Thibault, médecin en clinique comme en libéral et souvent au chevet de son père malade. Il se rend aussi au chevet de Nicole, à l’article de la mort, et reprend contact avec Thérèse de Fontanin. On croise des malades, plusieurs déjà apparus dans les pages, d’autres non. Tous les petits secrets, les hontes et les misères qui défilent à sa porte. On va même jusqu’à lui demander l’euthanasie pour Nicole, ce qui ne va pas sans cas de conscience et doutes éthiques.

Le père se meurt d’un cancer de la prostate et d’urémie, soigné par Antoine et sœur Céline. Il s’enfonce dans la sénilité. Antoine découvre par hasard une lettre d’un certain Jélicourt, professeur de littérature à Normale Sup, et il s’agit d’encouragements pour des poèmes de Jacques. Il va le voir et celui-ci lui remet une longue nouvelle de Jacques publiée dans une revue littéraire en Suisse, La Sorellina. Antoine lit la nouvelle à la lumière de ce qu’il sait de Jacques. Il croit y déceler les amours de Giuseppe, un Italien catholique avec Sybil, une Anglaise protestante. En fait, un portrait composite de la petite Jenny et de Gise. La nouvelle décrit aussi métaphoriquement le père et lui-même. Cette démarche du lecteur connaissant l’auteur et y percevant mille choses de leur vie commune n’est pas sans intérêt. Il y a aussi décrit les amours passionnées avec la sorellina, la petite sœur, qui n’est autre que Gise. Le père s’oppose à ces amours incestueuses comme à une possible mésalliance avec une hérétique, une protestante. Antoine retrouve la trace de Jacques à Lausanne.

Il le retrouve et les deux frères semblent s’apprivoiser. Antoine apprend au détour d’une conversation dans un café que Jacques mène des activités politiques. Jacques lui raconte son périple depuis son entrevue avec Jalicourt. Il est passé par la Tunisie puis l’Allemagne, l’Autriche et enfin la Suisse, vivant d’expédients. Jacques accepte de suivre son frère à Paris quand celui-ci lui confie que leur père avait beaucoup d’affection pour lui. C’est la dernière partie du deuxième tome, La mort du père.

L’abbé Vécard accompagne l’agonie du vieux, en attendant le retour des fils. Les fils, le prêtre, le médecin, les religieuses et la domesticité sont réunis autour du lit de douleur. La petite sœur est revenue d’Angleterre et les frères se décident à mettre fin aux souffrances du père avec une piqûre ultime. C’est fini. S’ensuivent les visites, le testament et les lettres laissées par le grand homme qui laissent un éclairage sur ses doutes, ses faiblesses, en dépit d’une image de force et de certitudes. Gise se rend compte que Jacques ne l’aime plus et Antoine, à l’occasion de l’enterrement de son père, se sent proche de lui, le comprend enfin. Jacques qui fond en larmes sur la tombe de son père avant de regagner Paris bouleversé. Au retour, il lit une lettre de Fontanin qui lui fait renouvelle son amitié et veut absolument le voir. Il s’en émeut.

Le tome se referme sur une longue conversation théologique entre l’abbé Vécard et Antoine. Celui qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas. Plutôt ennuyeux. On est en 1913 et la guerre arrive.

Les tomes 3 et 4 ont tous deux pour titre L’été 1914 et on s’est arrêté au tome 2. Ce n’est pas que Martin Du Gard soit un piètre romancier, mais ses romans sont trop bavards, trop verbeux et on sent trop l’écrivain catholique derrière le canevas romanesque, à la manière d’un Mauriac ou d’un Julien Green.

Même s’il a été un grand ami de Gide, il n’a pas son ironie ni son aisance ; pas plus qu’il n’a la profondeur et le désespoir d’un Bernanos.

On a juste un portrait, ou une fresque si l’on est indulgent, de la bourgeoisie française catholique de la Belle-époque, une classe sociale qui sera engloutie par la guerre, celle-ci donnant naissance à une autre bourgeoisie, capitaliste et cynique, mais c’est une autre histoire.

PATRICK DEVILLE – KAMPUCHÉA – Points Seuil

Patrick DEVILLE écrivain, photo Wikipédia. Une bonne gueule en plus.

Tout autre chose avec Patrick Deville dont on a déjà parlé ici. C’était alors le Mexique de Frida Kahlo, B. Traven, Trotski et Artaud. C’est maintenant le Cambodge (qui s’est appelé Kampuchéa démocratique aux temps funestes des Khmers rouges) des Conrad, des Malraux et des Loti. On sait la dilection de Deville pour ces fictions inspirées de personnages et de situations réelles. Un exercice qui va comme un gant à son écriture. Sauf qu’ici, la fiction ne naît pas de ces personnages mais il les évoque tour à tour, comme pour les insérer dans un récit apocalyptique.

Le narrateur se rend au Cambodge pour suivre le procès de Douch, chef du camp S21 de sinistre mémoire, là où des milliers de Cambodgiens ont trouvé la mort au bout des plus horribles tortures. Douch n’était pas du nombre des « Parisiens », soit la bande à Pol Pot, jeunes gens ayant fait leurs études au quartier latin et adhéré au PCF avant de faire régner un totalitarisme de l’horreur dans leur pays.

Les Khmers prennent le contrôle du pays le 17 avril 1975, quelques jours après la chute de Saïgon, et ils seront chassés par l’armée vietnamienne en janvier 1979. Quatre ans de malheur.

Accompagné successivement de deux interprètes, le vieux Liem et la belle Nali, le narrateur s’enfonce dans cette histoire, aidé par un vieux policier local qu’il appelle « le commissaire Maigret ». Le récit nous emmène du Cambodge au Vietnam et enfin au Laos en passant par la Thaïlande. C’est tout le Sud-est asiatique et son histoire qui défile dans ces pages, car Deville se fait à la fois historien et géographe. Il parle beaucoup du Français Henri Mouhot, découvreur du temple d’Angkor mais aussi d’explorateurs moins connus tel Auguste Pavie ou un certain Garnier, tous morts tragiquement.

Il n’oublie pas les situations coloniales – Anglais, Français puis Américains – et les invasions – Japonais puis Chinois – qu’ont connu ses contrées, comme s’il pesait une malédiction sur les deux rives du Mékong.

Une malédiction qui fascine, et le plus intéressant dans ce roman est l’évocation de tous ces écrivains attirés par cette région du monde comme la phalène sur la lampe. Malraux et sa Voie royale, condamné pour avoir dérobé des trésors archéologiques, Conrad et son Lord Jim comme son Au cœur des ténèbres, même s’il se situait au Congo mais le film de Coppola Apocalypse now n’avait-il pas été tourné au Cambodge ? Graham Green et son Américain bien tranquille, Pierre Loti et son Pèlerin d’Angkor ou encore Kipling.

Comme le Carlos Fuentes du Vieux gringo sur Ambrose Pierce, Deville semble nous dire que tous ces auteurs sont venus là pour y mourir ou du moins pour y laisser une part d’eux-mêmes, comme s’ils avaient voulu capturer une beauté insoutenable leur ayant échappé.

On remarquera le style de Deville, proche d’un Nicolas Bouvier pour le côté écrivain – voyageur, mais tout aussi voisin des Michon ou Bergougnoux pour la profondeur de sa pensée avec ça et là des fulgurances poétiques elles aussi d’une beauté rare. Un livre qui interroge les révolutions (il parle aussi du Nicaragua), le colonialisme, la barbarie, la chute des civilisations et, plus largement, la condition humaine et sa part d’absurdité. Un livre glaçant par les faits qu’il évoque, même si le ton n’est pas toujours grave et qu’un humour discret y affleure souvent. Un livre-monde inoubliable tant il est marquant et fort. Ce gars-là n’écrit visiblement pas pour passer le temps et c’est ce qui fait le prix de son œuvre. Un prix inestimable.

VICTOR HUGO – BUG-JARGAL – Folio / Gallimard

Un roman méconnu du grand Totor, le plus grand écrivain français selon l’opinion générale. Loin d’être mon favori, souvent trop lyrique, pompeux, digressif, mais tellement plus qu’un écrivain, en regard de l’histoire.

Bug-Jargal est en fait, nous dit la préface, son premier roman. Comme dans Les contes de la bécasse de Maupassant où des chasseurs y allaient chacun de leur récit, le principe est que chaque soldat d’un campement raconte son anecdote pour passer la nuit. C’est donc le capitaine Leopold D’Auverney qui s’y colle alors qu’il était encore jeune homme amoureux dans la plantation de son oncle, à la Dominique.

D’Auverney et le sergent Thadée arrivent à Saint-Domingue où il sont hébergés par l’oncle, un colon planteur. Il se marie avec sa promise – Marie – à qui un mystérieux esclave nommé Pierrot donne l’aubade nuitamment. Le mariage a lieu le 22 août 1791, qui marque l’incendie des plantations et l’insurrection des esclaves menée par Bug-Jargal, un colosse noir qui a sauvé Marie des dents d’un crocodile et a été emprisonné par l’oncle avant de s’évader. Bug-Jargal est bien sûr Pierrot. Bien que D’Auverney eût de l’estime et de l’amitié pour lui, la lutte les oppose. Les insurgés s’attaquent à un fort où Marie est réfugiée mais Bug-Jargal la sauve des combattants déchaînés. L’oncle est tué dans la bataille et D’Auverney est fait prisonnier d’un autre chef insurgé, Biassou. Hugo décrit les insurgés comme on dépeignait à l’époque les sauvages d’Afrique avec sorciers, griots, chefs à plume, tam-tams et poteaux de torture.

Mais le rapport de force s’inverse. Bouckmann, un leader insurgé, est tué et le sorcier Obi prédit la mort imminente de D’Auverney toujours sans nouvelles de son épouse.

Biassou s’amuse à terroriser ses prisonniers mais il promet la vie sauve à D’Auverney pour le peu qu’il corrige en bon français une lettre de reddition écrite par lui-même, estimant possible un revers des esclaves et la victoire finale des colons. D’Auverney refuse. Il est sauvé par Pierrot alias Bug-Jarval qui le libère et l’emmène dans une grotte où il a abrité Marie. Les deux amants se retrouvent au grand dam de Pierrot, amoureux fou de la dame. Mais D’Auverney avait promis à Biassou de revenir et il en fait une affaire d’honneur, bien que Marie comme Pierrot lui interdisent de les quitter.

Biassou veut sa mort qui pourtant signifierait l’exécution de dix autres noirs dans un autre endroit. Le sorcier s’avère être l’ancien bouffon de l’oncle qu’il avoue avoir tué. Il veut maintenant prendre la vie de D’Auverney qui sera sauvé d’abord par le chien de Bug-Jargal – Rask – puis par Bug-Jarval lui-même. Épilogue : D’Auverney tuera Bug-Jarval accidentellement dans le feu des combats.

C’est le Victor Hugo romantique – et encore monarchiste – qui rêve d’Espagne. Dans un roman d’aventure proche d’un genre plutôt maîtrisé jusque-là par les Anglo-Saxons (de Defoe à Stevenson en passant par Melville ou même Poe), il restitue ce qu’ont dû être les révoltes d’esclaves d’après la Révolution, avec des personnages comme Toussaint Louverture en Haïti. On sent le Hugo lyrique et humaniste, même si ce court roman n’a pas encore toutes les qualités qu’on lui connaît. Une œuvre de jeunesse, on l’a dit, mais déjà le grand Hugo perce sous le jeune romancier, comme « Napoléon déjà perçait sous Bonaparte » (La légende des siècles). « T’as tort Totor tu t’entêtes et t’as tort », dit la chanson. Elle ne s’applique pas à Hugo, lui qui a toujours concilié le vrai, le bon et le beau (comme l’antique!).

Comments:

Tous les tomes des « Thibaut » m’avaient été offerts par un collègue qui adorait cette saga littéraire. Je l’ai plus ou moins appréciée. Plus que moins, tout de même. Au lycée, mes ami(e)s s’étonnaient de me voir lire Balzac, réputé ennuyeux sous prétexte qu’il faisait partie du programme scolaire. Quant à Simenon, j’en suis une admiratrice inconditionnelle !

Le camp S21 n’était pas destiné à torturer des Cambodgiens ordinaires qui se seraient montrés récalcitrants ou méfiants à l’égard de l’Angkar (« l’organisation », autrement dit le parti que dirigeait Pol Pot) mais à faire avouer sous la torture à des Khmers rouges, donc à des partisans de Pol Pot, qu’ils avaient dévié de la ligne politique du parti, qu’ils étaient des traitres, des révisionnistes, etc. Autant de « tares » qui justifiaient leur disparition. Le moindre faux-pas, réel ou imaginé,, le moindre soupçon de ces malheureux Khmers rouges leur était. fatal.
Je me souviens avoir visité ce camp en 1984, la première fois que je suis allé travailler au Cambodge. . Je suis sorti de là, complètement sonné, dans l’impossibilité de dire le moindre mont.. J’ai encore en mémoire la première phrase que j’ai entendue une fois à l’extérieur du camp. C’était dans le marché qui jouxtait ces bâtiments fermés cinq ans plus tôt. avec l’arrivée des Vietnamiens.. Une gamine souriante qui vendait des piles électriques m’a interpelé d’un « Batterie, Monsieur, batterie » ! Ces trois mots de cette jeune innocente me ramenèrent à la vie..

Le film « Apocalypse Now » n’a pas été tourné au Cambodge mais aux Philippines.

Enfin, pour qui veut savoir ce qui s’est passé vraiment sous les Khmers Rouges, le meilleur livre (j’en ai lu des dizaines) est « L’utopie meurtrière » du Cambodgien Pin Yathay. C’est un récit fascinant de la vie dans le « Kampuchéa Démocratique » mais aussi un récit passionnant de son évasion de cette prison à ciel ouvert qu’était alors le Cambodge tout entier.

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