On s’excuse par avance de vous la faire un peu longue, mais ce bouquin est précieux pour tout ce qu’il nous révèle sur la lente progression de l’extrême-droite en France et aussi sur les moyens de l’enrayer. Un livre citoyen qui nous amène à réfléchir et à agir pour éviter le pire, soit une victoire des Le Pen / Bardella en 2027. Cela valait bien ces quatre pages (et même un peu plus).
Il y a d’abord cette préface de l’historien Johann Chapoutot. Son propos est d’établir un parallèle entre l’extrême-droite et l’extrême-centre de gouvernement, ou comment l’un et le pendant de l’autre dans les urnes. Par deux fois la Macronie a accédé au pouvoir en surjouant le danger R.N et en appelant au sursaut républicain. Or, pour Chapoutot, rien de moins républicain que cette cohorte d’affairistes sortis des écoles de commerce et qui appauvrissent et le débat public, et la république, et la démocratie. Le ton est donné. La première partie s’intitule Conquérir le pouvoir.
Dans L’extrême-droite ou les métamorphoses du néolibéralisme, Stefano Palombarini met en lumière le paradoxe du R.N, un parti qui réclamait dans les années 1980 encore plus de libéralisme, dénigrait la sécurité sociale et les services publics. L’état et ses fonctionnaires étaient les ennemis. Cependant, le Front National réussissait à agréger les classes moyennes inférieures peu rassurées devant la déferlante libérale les déstabilisant. La clé de ce double mouvement réside dans l’idée de faire supporter les difficultés économiques aux étrangers et aux « assistés », chômeurs et exclus. Le R.N a su garder à la fois les classes moyennes inférieures et les ultra-libéraux, mais a aussi pris des voix dans la haute-bourgeoisie et chez les classes populaires. Pas seulement avec un discours attrape-tout, mais certainement des dénominateurs communs qui tiennent au racisme et à la culpabilisation des pauvres.
Classes populaires, marchandisation du travail et vote R.N est le chapitre où Yann Le Lann se réfère au sociologue Robert Castel en s’interrogeant sur la dégradation des conditions de travail et la baisse de protection des statuts à corréler avec le vote populaire pour le R.N, un vote à ne pas surestimer.
L’auteur explique que, si de plus en plus d’ouvriers et d’employés votent R.N, ce sont surtout les ouvriers qualifiés à faible niveau scolaire, de même pour les employés. Les précaires, ouvriers et employés diplômés ont tendance à aller vers la gauche radicale. Par ailleurs, des fractures géographiques se font jour également dans ces votes avec des zones périurbaines qui votent massivement R.N et des banlieues racisées plutôt LFI. C’est aussi, nous dit Le Lann, que ces habitants des zones périurbaines se sentent culturellement reléguées et qu’elles sont souvent propriétaires avec beaucoup d’artisans ou de petits patrons. Les habitants des banlieues sont souvent précaires, chômeurs et stigmatisés racialement. Mais Le Lann conclut en disant que les ouvriers et employés qui votent à l’extrême-droite sont souvent des anciens électeurs de la droite classique et qu’il y a finalement peu d’anciens électeurs de gauche parmi ces catégories qui votent à l’extrême-droite, beaucoup se réfugiant dans l’abstention. À méditer lorsque les médias nous serinent que les électeurs RN seraient des ex PCF.
Félicien Faury fait un focus sur Le vote d’extrême-droite chez les petites classes moyennes, ou les classes moyennes inférieures, autrement dit. Faury fait litière du mythe du vote ouvrier capté par le R.N. Pour lui, c’est surtout un vote de petits employés, d’artisans et de petits commerçants, de petits patrons et de petits retraités. Des Français moyens en fait, souvent en position d’influenceurs dans leur communauté. Ce sont ceux qui ont travaillé dur et qui se plaignent de payer trop d’impôts. Ils sont contre toute redistribution car persuadés qu’elle ne profite qu’aux « assistés ». Ils sont souvent dans des zones reléguées culturellement et craignent pour leur « reproduction sociale » se sentant coincés entre les classes populaires et la bourgeoisie. Ce sont souvent des gens à capital économique, mais peu culturel et, s’ils respectent la bourgeoisie d’affaire et ceux qui se sont enrichis par leur travail, ils détestent les individus à haut capital culturel (journalistes, universitaires, artistes, enseignants…) qui « leur donnent des leçons ».
Enfin, Le bloc des droites poussé à l’extrême : le cas italien. Un focus sur l’Italie où l’extrême-droite était marginale. Dans les années 1960 et 1970, son but était de contenir les révoltes ouvrières et de les menées anti-atlantistes, secondant la Démocratie chrétienne. Il y a eu très vite un bloc « social » se revendiquant anti-bourgeois et une majorité libérale atlantiste. Sur les ruines du MSI historique sont apparues des forces néo-fascistes comme l’A.N (Alliance Nationale) ou séparatistes comme la Ligue du Nord, mais c’est Berlusconi et Forza Italia qui a permis leur ascension sur des thèmes sécuritaires, anti- immigration et anti-impôts. La Liga de Salvini et Fratelli d’Italie de Meloni viennent de là et Meloni entretient les meilleures relations avec la Hongrie ou la Pologne illibérales. L’Italie est le laboratoire de l’extrême-droite en Europe. Fratelli a réussi à ne s’inscrire dans aucune coalition gouvernementale tout en concluant des accords locaux. L’effet « on a tout essayé » a donc pu jouer, mais la victoire de Meloni est en trompe-l’œil et l’ascension de l’extrême-droite résistible car elle n’a fait qu’augmenter son nombre de voix avec les électeurs bourgeois du centre-droit de Berlusconi qu’elle a phagocytés.
Gramsci parlait de « révolution passive », lorsque les forces sociales ne sont pas engagées et les auteurs parlent de dépolitisation. Si Meloni réprime les mouvements sociaux, les juges, les journalistes et les mouvements intersectionnels, elle est très atlantiste et orthodoxe sur le plan économique, presque européiste. Son discours est celui de l’apaisement après les troubles des années de plomb, les gouvernements techniques de type Draghi, les crises économiques et le Covid. Le meilleur moyen de lutter contre ce néo-fascisme italien est de re politiser la société sur des bases sociales.
La deuxième partie s’intitule Mettre au pas la société, les combats culturels de l’extrême-droite.Dans Offensive raciste et montée de l’extrême-droite, Hugo Paletha parle du racisme dans la société française qui existait bien avant la création, en 1972, du F.N. C’est la conjonction du racisme et de la crise économique qui a fait son succès, les autres partis ayant souvent dû lui répondre et souvent s’aligner : PCF avec les bulldozers de Vitry, PS avec Rocard « on ne peut pas prendre en charge la misère du monde » ou Fabius « le F.N pose les bonnes questions », sans parler du centre avec Stoléru ou bien sûr de la droite avec « le bruit et l’odeur ». La prouesse du F.N est d’avoir substitué à la question sociale la question raciale, incitant le peuple à passer ses frustrations sur l’immigré ou le chômeur, pas sur le patron ou l’actionnaire. L’islamophobie est devenue l’élément fondamental de l’extrême-droite, exacerbé par les attentats de 2001 aux USA, le Djihad et les attentats de 2015 en France. L’extrême-droite a pu dès lors parler de guerre de civilisation avec une « cinquième colonne » aspirant à remplacer le « Français de souche ». Dans la pensée raciste, l’Islam et les Arabes ont remplacé les juifs. À cela s’ajoute les discours de laïcité récupérés et détournés contre les immigrés, discours renforcés par des officines venues de la gauche comme Le printemps républicain ou le Réseau Voltaire.
Dans le chapitre Genre et extrême-droite, on reparle de cette « panique morale » déjà évoquée pour l’immigration. Cette fois, c’est l’anthropologie et la civilisation qui sont menacées avec les LGBTQ, le mariage pour tous et plus globalement le féminisme. Tout ce que la gauche recoupe sous le terme d’intersectionnalité est diabolisé par l’extrême-droite comme menace permanente contre l’ordre social. La femme ou l’homme trans sont des traîtres à leur sexe et ils mettent en péril les normes sexuelles et la famille. L’extrême-droite les condamne, parfois sous couvert de féminisme. Elle les condamne au nom de l’eugénisme, de la normalité, du natalisme et de l’orthodoxie sexuelle et elle a trouvé l’école comme champ d’action à travers des associations comme « parents vigilant », sans parler de groupes comme Les mères veilleuses (sic) ou Nemesis. Ce qu’elle perçoit comme des aberrations, des perversions et des déviations sexuelles en dit long sur les peurs, les tabous et les refoulements de l’extrême-droite.
Avec Quand l’extrême-droit s’approprie le féminisme, Charlène Calderaro en vient à la question d’une récupération du féminisme souvent opposé à l’immigration et à l’islam. L’autrice parle de fémonationalisme et de féminisme d’état qui, à travers certaines officines, stigmatisent principalement, sous couvert de violences sexuelles pour les uns et de soumission pour les autres, les hommes et les femmes musulmanes. C’est le faux-nez du racisme et de l’islamophobie. Si les hommes d’extrême-droite sont peu féministes, les femmes des jeunes générations le sont, mais elles considèrent que, en Europe, l’égalité homme-femme a été réalisée et que la lutte doit se déplacer vers les racisés identifiés comme auteurs de viol ou d’agressions de rue. C’est ce qu’on appelle précisément fémonationalisme.
Samuel Bouron nous entraîne sur le terrain des faits divers : industrie médiatique et instruments idéologiques de l’extrême-droite. Zemmour a parlé de francocide, soit le meurtre d’un Français par un étranger, illustrationextrême du « grand remplacement ». C’est encore l’immigré qui est à la une des faits divers et le rôle des médias, pas seulement de droite ou extrême, est capital dans ce qui est implicitement un discours raciste, anti-immigration et sécuritaire. Information à bas coût, journalisme de commissariat ou de préfecture, le fait divers joue sur les affects et les émotions et est vendeur. L’information en continu est aussi favorable à l’extrême-droite où ses représentants créent du buzz, du clash et des polémiques, sans parler d’une presse extrême-droitisée (Bolloré) ou droitisée (Arnault).
Les Identitaires savent tirer un maximum de profit des réseaux sociaux, menant des actions symboliques pour les médias et leur viralité. C’est la fameuse bataille de l’hégémonie culturelle récupérée par la droite. C’est aussi pourquoi la gauche est inaudible sur l’immigration. Les médias « mainstream » se prêtent aussi au phénomène et les idées racistes et sécuritaires de l’extrême-droite ne sont plus l’apanage de leur presse ou de leurs médias.
Zoé Carle nous parle du rapport entre écologie et extrême-droite dans le chapitre L’écologie à l’endroit : l’extrême-droite face à la question écologique. D’abord le GRECE et les théories du localisme et du primat de la nature sur la culture dans une optique « néo-païenne » (sous-entendu contre le Judéo-christianisme ). On parle d’éco-fascisme et de rouges bruns, mais l’extrême-droite ne pouvait pas ignorer l’écologie. Son écologie, celle de la Nouvelle droite (Alain De Benoist) ou du Club de l’Horloge (Jean-Yves Le Gallou) mélangent allégrement des valeurs contradictoires : paganisme, retour à la terre (qui ne ment pas), agrarisme, surpopulation, décroissance, anticapitalisme…).
L’extrême-droite va vite mettre bon ordre à tout cela avec les Khmers verts, l’écologie punitive et les écoterroristes. Elle va promouvoir une écologie de marché, le greenwashing et le solutionnisme technique. Une approche assez voisine de la droite classique, avec un vif intérêt pour le patrimoine et, surtout, le paysage, d’où la croisade anti-éolienne.
On entame ma troisième partie : Maintenir l’ordre bourgeois : des réseaux tissés en complicité avec l’oligarchie. L’extrême-droite a réussi à être dominante dans la police, à infiltrer les médias et à investir l’actualité culturelle par des écrivains réactionnaires prisés du grand public.
Dans une interview de Didier Fassin intitulée Une police extrême-droitisée ?, le sociologue nous dit à quel point l’institution est de plus en plus phagocytée par elle. Fassin commence par distinguer deux méthodes policières : celle des bobbys en Angleterre où des policiers sans arme sont proches des populations ; celle des Cops aux États-Unis, armés et violents. La police en France a évolué d’une théorie de prise de distance avec les manifestants à une logique d’affrontement. Les trois-quarts des policiers votent à l’extrême-droite et ceux qui dénoncent les bavures sont isolés et ostracisés.
« Le problème de la police, c’est la justice » comme a pu dire un responsable du syndicat Alliance, alors que la justice n’a jamais été aussi sévère. Fassin pointe aussi le rôle des ministres de l’intérieur successifs qui donnent de plus en plus carte blanche à une police chargée de faire respecter l’ordre social contre des mesures gouvernementales de plus en plus injustes et autoritaires. L’extrême-droite rêvait d’une police aux ordres ne s’interrogeant pas sur ses missions ; une police au service de l’État, aussi autoritaire fût-il, et du capital.
Marlène Banquet déplace la question vers l’économie. Vers la droitisation de la finance ? Les nouveaux soutiens financiers de l’extrême-droite. Un chapitre particulièrement intéressant. Elle commence par faire le tour des gouvernements fascisants ou illibéraux de par le monde, souvent là où la bourgeoisie a lâché la bride à l’extrême-droite devant des situations sociales dégradées. Ces alliances hétérogènes entre bourgeoisie possédante et régimes autoritaires s’apparentent souvent au « plutôt Hitler que le Front Populaire » de 1936.
Dans la plupart des pays d’Europe et aux États-Unis, des secteurs financiers se sont rapprochés de l’extrême-droite. En France, on peut citer Charles Begbeider ou Claude Bébéar . Plutôt néo-libéraux jusqu’aux années 1980, des acteurs de l’économie, financiarisation aidant, se sont rapprochés de l’extrême-droite, estimant plus sûrs des régimes autoritaires. L’exemple de Meloni est édifiant.
La deuxième financiarisation est celle qui veut passer outre les réglementations bureaucratiques de l’Europe et des États. Elle se dit libertarienne, en fait libertaro-autoritaire, tablant sur les valeurs de la tech et les crypto-monnaies. Cette extrême-droite peut séduire avec son côté anti-système.
Pauline Perrenot, d’Acrimed, nous parle des médias dans Médias et extrême-droite, de la banalisation à la promotion. On ne dira jamais assez le rôle des médias dans l’essor de l’extrême-droite.
Outre la presse et les médias Bolloré, c’est un nouveau modèle médiatique qui se met en place avec les talk-shows, les plateaux de « toutologues » et une information télévisée low-cost où l’extrême-droite prend place. Les médias mainstream subissent cette contamination. Ainsi, Zemmour a été lancé par une émission de France 2 et il n’est pas inutile de rappeler que la plupart des journalistes de Valeurs Actuelles ont débuté au Point ou à l’Express. L’appauvrissement du débat public ouvre un boulevard à l’extrême-droite et on ne compte plus les émissions où des interlocuteurs de gauche sont violemment ramenés à leur supposé angélisme ou leur naïveté. C’est aussi une restructuration des médias qui s’adapte à une opinion façonnée par les réseaux sociaux et la presse people.
Vincent Berthelier pose la question : l’extrême-droite est-elle stylée ? Réflexions militantes à partir de la littérature réactionnaire. De Barrès à Houellebecq en passant par Céline, un panorama de la littérature réactionnaire. Barrès et Maurras d’abord, estimant que les idées surpassent le style puis Céline et les auteurs collaborationnistes qui, eux, ont souvent fait du style populaire et de l’argot leur marque de fabrique. L’extrême-droite littéraire, déconsidérée après la Libération, a renoncé aux idées et s’est attachée au style. C’est ainsi que les Hussards justifient souvent la collaboration et le soutien à la révolution nationale sous domination allemande par des fictions légères où les personnages apparaissent comme ballottés par l’histoire, mais la période plus récente a réhabilité la pensée réactionnaire avec des auteurs comme Houellebecq, Begbeider ou Yann Moix. La pensée d’extrême-droite ne se cache plus derrière le beau style.
Mathieu Molard aborde Le compromis nationaliste : un pacte tacite entre le R.N et les groupuscules violents. Dès l’origine, le F.N a souhaité renouer avec le compromis nationaliste maurassien, soit unifier toutes les tendances de l’extrême-droite. La vitrine officielle du F.N s’est donc accommodée des groupuscules violents, la double appartenance étant possible. Des faits divers, en 1995, comme l’assassinat d’un colleur d’’affiche comorien ou la noyade d’un maghrébin le 1° mai, ont eu pour effet une prise de distance avec les éléments les plus radicaux, sans négliger des relations avec le GUD ou des antisémites comme Alain Soral ou Dieudonné. La dédiabolisation a accéléré cette prise de distance avec les identitaires, mais la ligne du F.N, après le virage « social » de Florian Philippot, est revenue aux fondamentaux anti-immigrés, sécuritaires, racistes et ultra-libéraux, sous un vernis social qui n’abuse plus personne.Toutefois, les groupuscules nazillons prennent toujours la rue, collent des affiches et font occasionnellement le coup de poing sous le regard bienveillant du R.N.
La post-face est de la députée insoumise Clémence Guetté. Thèses stratégiques pour vaincre l’extrême-droite. L’extrême-droite menace nos corps, nos vies et notre avenir, écrit-elle. Elle résume le livre et insiste sur les rapprochements dangereux entre la droite classique, l’extrême-centre et l’extrême-droite.
Parmi les solutions et les ripostes, elle incite d’abord à bien connaître et à bien comprendre l’extrême-droite, à en souligner les contradictions et les faiblesses (discours peu solide et cohérent, divisions internes, incapacité d’être un parti de masse sur l’ensemble du territoire et d’établir des liens avec le monde universitaire…).
Pour Clémence Guetté, la gauche ne doit surtout pas concéder quoi que ce soit au programme du R.N et il a progressé quand elle l’a fait. Elle doit au contraire faire preuve d’audace et de radicalité. Surtout, elle doit construire un nouvel imaginaire et un nouvel horizon qu’elle appelle « écologie collectiviste », soit l’articulation entre démocratie, social et écologie.
Même si on ne peut être que séduit par ces propositions, elles sont certes nécessaires, mais pas forcément suffisantes face à la progression de l’extrême-droite au niveau mondial. Il faudra réconcilier les classes moyennes et populaires avec le désir de gauche. Tout un programme !
UGO PALHETA (coordonné par) – EXTRÊME-DROITE : LA RÉSISTIBLE ASCENSION Institut La Boétie / Éditions Amsterdam.