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NOTES DE LECTURE (3)

Sérotonine de Michel Houellebecq

César AÏRA – Les Fantômes – Christian Bourgois

Il est comme ça des livres qui vous tombent des mains. Comme disait Céline à Antoine Blondin à propos de ses premiers romans qu’il soumettait régulièrement à l’ermite de Meudon en attendant anxieusement l’oracle : «au moins vos romans sont pas épais, quand ils me tombent des mains, ils me font pas mal au pied ». Ce qui ne dénotait pas un enthousiasme démesuré.

Les Fantômes, d’Aïra, nous sont tombés des mains et ça n’a pas fait trop de bruit, vu leur caractère ectoplasmique. Pourtant, un ami m’avait recommandé l’auteur dont le grand Roberto Bolano avait dit le plus grand bien. Et puis, il faut bien avouer que la littérature sud-américaine regorge de trésors tapis derrière les monuments que sont Borgès, Sabato ou Bioy Casarès, pour se limiter à l’Argentine.

Car Aïra est argentin et, en littérature comme en football, c’est pour moi une référence. On a ici un court roman où l’intrigue est mince : les travaux en cours dans un immeuble en construction où une famille a décidé de s’établir et de fêter la Saint-Sylvestre, même si les finitions de leur appartement sont toujours en cours. Rien que d’assez banal mais, ce qui l’est moins et qui attise la curiosité : des fantômes ont investi le chantier et sortent des murs et des cloisons ; seule la famille Vinas, les primo-occupants, pouvant les voir. Leur fille se laissera emporter par ces fantômes, au final.

Des fantômes aux caractéristiques physiques proches des êtres humains et des êtres humains souvent aussi inconsistants qu’eux, qui épuisent leurs journées en bavardages incessants et en activités aussi dérisoires qu’inutiles. Les quelques 150 pages n’en finissent pas et on s’attend à des rebondissements, des trouvailles, des péripéties. En vain.

L’auteur préfère les longues digressions sur l’architecture ou les différences entre Chiliens et Argentins. Ça doit être de la littérature post-moderne genre « comment sortir de l’impasse du roman ? », mais c’est tout simplement pénible et ennuyeux. Il existe d’autres romans de lui certainement plus réussis, notamment Varamo, que l’on m’a recommandé. On lui laissera une deuxième chance.

Craig JOHNSON – Tous Les Démons Sont Ici – Gallmeister Noire.

Johnson est un honnête artisan du roman policier, pas de la dimension d’un James Elroy, d’un James Lee Burke ou d’un Don Winslow, mais quelqu’un qui sort régulièrement des livres agréables à lire, drôles et enlevés. Le bonhomme a l’air d’un cow-boy jovial avec stetson et chemise western. Il a fait trente-six métiers (flic, charpentier, professeur d’université, pêcheur) avant de devenir un auteur à succès couronné de nombreux prix littéraires aux États-Unis.

On aime lire les histoires du shérif Walter Longmire qui sort parfois de son comté (fictif) d’Absaroka pour tenter l’aventure. Il est flanqué de deux acolytes qui sont aussi ses adjoints : un basque du nom de Santiago Sancho Saizarbitoria et Henry Standing Bear, un indien cheyenne sorti de sa réserve, si on ose dire.  

L’intrigue du roman peut se résumer facilement : le shérif est appelé à convoyer trois truands à travers les montagnes noires et les hautes plaines du Wyoming pour les livrer au FBI. L’un d’eux, Raymond Shade, est un tueur schizophrène d’origine indienne (de la tribu Crow). Il doit montrer à Longmire où il a enterré le corps d’un jeune indien qu’il a occis. Évidemment, le criminel qui entend des voix réussira à s’échapper et le récit raconte sa longue traque dans les Bighorns mountains du Wyoming, ancien territoire cheyenne. Mais là n’est pas l’intérêt principal de ce récit captivant.

Le shérif Longmire communique avec les esprits, notamment un vieil indien crow vêtu d’une peau d’ours dont Shade a en fait tué le petit-fils. Virgil White Buffalo, c’est son nom, parle avec les morts et, comme ses congénères, mélange allégrement le passé et le futur, l’ici et l’au-delà, les vivants et les trépassés. On pense à Dead Man, le film de Jim Jarmush.

Comme un Tony Hillerman avec ses navajos, Johnson a une vraie complicité avec ses crows ou ses cheyennes, comprenant et s’appropriant la cosmologie et les mythologies indiennes. De plus, Longmire a un exemplaire de La Divine Comédie de Dante dans sa doudoune, et des extraits du livre rythment ce qui prend des allures de descente aux enfers, aux sources du mal.

Le bien triomphera, comme souvent dans les romans, mais le talent de Johnson réside dans cette capacité à faire correspondre sa belle écriture – entre nouveau western et nature writing – avec les délires et les divagations du héros, lesquelles se substituent de plus en plus à sa raison à mesure que se déroule le récit. On notera aussi beaucoup de personnages secondaires croqués de façon cocasse et, surtout, cet humour, entre la farce bon enfant et le grincement cynique, présent à chaque coin de page.

Saluons Craig Johnson, chantre du Wyoming et cow-boy humaniste. Surtout un fin conteur, étoile solitaire du polar américain.

Michel HOUELLEBECQ – Sérotonine – Flammarion (réédité en poche collection J’ai Lu).

Que penser de Michel Houellebecq ? Faut-il d’ailleurs obligatoirement en penser quelque chose ? Pour moi, il y a deux Houellebecq, le Houellebecq des fictions (Plateforme, La Possibilité d’une Île ou Soumission) que je trouve souvent à la limite du ridicule, et le Houellebecq des récits plus ou moins autobiographiques où il nous fait partager sa vision pessimiste de l’existence à travers ses doubles (Extension du Domaine de la Lutte, Les Particules Élémentaires ou ce Sérotonine). Celui-là ne manque pas d’intérêt. Sérotonine est d’ailleurs à mon sens son meilleur roman.

Houellebecq est un peu comme Virginie Despentes, deux chroniqueurs impassibles d’une société qu’ils vomissent. Même quasi absence de style, même fascination – répulsion pour le sexe, mêmes aversions pour ce monde immergé dans ces eaux glacées du calcul égoïste, et même détachement dandy pour cette fourmilière jamais en repos où l’on cherche les meilleures combines pour faire du fric, pour se faire mousser et pour trouver le ou la partenaire de baise. Inlassablement. Une vision du monde cauchemardesque et désespérée mais, comme l’écrit Houellebecq, les conditions du bonheur ne sont plus réunies en ces temps. Soit.

Sérotonine (une substance comme la dopamine ou l’adrénaline  que des anti-dépresseurs peuvent activer), c’est l’histoire d’un « héros» double de l’auteur,  un dénommé Florent-Claude Labrouste, ingénieur agronome ayant travaillé chez Monsanto avant de devenir consultant pour le ministère de l’agriculture et finalement recruté par une collectivité locale pour faire la promotion de fromages AOC de Normandie à travers le monde. Un beau pedigree, d’autant que notre homme a hérité de ses parents, tous les deux suicidés alors que le père était atteint d’un cancer du cerveau. Il a de quoi voir venir et l’auteur le surprend au sortir de vacances en Espagne (ce qui nous vaut un discret hommage à Franco pour ses réalisations touristiques) avec sa compagne japonaise et de décrire leur triste retour à Paris où, après avoir découvert les infidélités d’icelle (partouze et zoophilie), il décide de tout plaquer et de s’établir, en mort en sursis, dans un hôtel de la porte d’Italie. Les derniers jours d’un condamné à vivre.

C’est une longue tradition de la littérature française (En Joue de Philippe Soupault ou Le Feu Follet de Drieu La Rochelle), ces romans où le personnage principal, aux confins du désespoir et au bord du suicide, revoit les principales étapes de sa vie et celles et ceux qui l’ont habitée. Comme un noyé revoit, dit-on, l’ensemble de son existence en quelques minutes. Ici, quelques maîtresses et compagnes et un seul ami, un fils d’aristocrate qui a décidé de devenir agriculteur – éleveur dans le château de ses ancêtres transformé en ferme . Sa femme, qui le quittera, s’occupe de bungalows pour des touristes, dont les occupants actuels sont un ornithologue pédophile allemand et notre anti-héros qui y a pris ses quartiers. Son but est de reconquérir celle qu’il a aimé devenue vétérinaire dans un bourg voisin. Mais ses derniers espoirs vont vite s’effondrer, alors qu’il songe à tuer le fils de son ex compagne pour la reconquérir, avec un fusil à lunette puisqu’il est devenu champion de tir sous la direction de son ami qui finira tué par les CRS au terme d’une jacquerie paysanne dont il a pris la tête. Presque un suicide.

Car il y a aussi ça chez Houellebecq. Sous des dehors de dandy impassible et désespéré, c’est un remarquable sismographe de la société française, du pays réel. La description qu’il fait du malaise paysan et de la faillite du monde agricole est sidérante de précision. Elle fait penser évidemment aux Gilets jaunes et à cette France périphérique en souffrance, méprisée et ignorée.

C’est là que Houellebecq est grand, en chroniqueur de la France profonde qui quitte la défroque du dandy cynique pour devenir un frère en humanité. On en vient presque à lui pardonner ses réflexes de provocateur réac : les écologistes sont des bobos ignares et les communistes et toute la gauche sont des vestiges navrants d’un monde où l’on pouvait encore espérer. La même haine pour les post soixante-huitards, Freud, Marx et les baba-cools gauchistes responsables de la débâcle générale. Mai 68 et tout fout le camp ! France Insoumise et République En Marche même combat avec cette débauche d’énergie optimiste imbécile. On connaît la chanson. On peut d’ailleurs situer politiquement Houellebecq, qui est un nihiliste de droite, sans risquer l’oxymore ou le pléonasme, quelqu’un qui n’est pas satisfait de ce monde mais qui ne voit aucune possibilité ni aucun intérêt à le changer. Les militants sont des jobards et les politiques des escrocs. Quand aux autres…

Aimer la vie me semble aussi stupide que d’être patriote. – Vive la putréfaction, premier degré vers la sagesse, vive la mort. Cette citation de Chaval, Houellebecq pourrait la reprendre à son compte. Cette vie sans joie et sans but qui ne peut s’illuminer que par le véritable amour, seule éclaircie possible dans une nuit sans fin.

Vers la fin du livre, il y a ce court passage où Houellebecq se désole de ce que les plus grands esprits – il cite Thomas Mann et Proust – en viennent au final à renier des siècles de savoir humaniste au profit d’un beau petit cul. C’est pour lui la défaite de la culture et de la civilisation. On comprend pourquoi Houellebecq a consacré l’un de ses premiers ouvrages à H.P Lovecraft, père du surnaturel en littérature, mais aussi puritain raciste de la Nouvelle Angleterre du XIX° siècle.

Les dernières lignes du roman laissent entrevoir une lueur. Houellebecq, on le sent, a une culture scientifique en surplomb et il n’est pas loin de voir l’être humain comme un ensemble d’organes et de viscères mis en action par de la chimie. Des machines à souffrir ou à jouir. Tout cela n’explique pas des lumières, des fulgurances, des épiphanies, des élans mystiques ou amoureux qui viennent parfois transcender la matière. Il n’est pas loin d’y voir une intervention divine, ultime recours d’un monde déserté par la grâce. On pense ici au Emmanuel Carrère du Royaume ou à tous ces désespérés qui se recommandent à dieu pour ne pas sombrer corps et biens (et âmes).

Houellebecq, peut-être plus qu’un écrivain, est un sociologue doublé d’un philosophe. Il peut être très intéressant, quand il abandonne ses postures d’écrivain « fin de siècle » maudissant son temps, quand il prend la plume du moraliste clairvoyant qui peut être drôle et fraternel. Quand il s’abandonne à une humanité, une bonté que l’on sent parfois poindre sous sa plume, lorsque le vernis du misanthrope réactionnaire vient à se craqueler.

Des moments rares, mais des moments de grâce.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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