Le site de Didier Delinotte se charge

LES PRÉNOMS ONT ÉTÉ CHANGÉS (13)

Sigismond

Dessin de Sigmund Freud, un subconscient vu en coupe ?

La première séance avait été fixée un 9 septembre, le jour même de la mort du président Mao. D’emblée, j’avais rapproché ces deux dates, le décès du grand timonier et mon entrée en thérapie. Le docteur Sigismond Van Der Eycken avait eu ce commentaire qui, j’allais avoir le temps de m’en rendre compte, contenait toute la philosophie de sa pratique :

– Ce n’est pas un hasard. C’est signifiant. Rien n’est fortuit, tout fait sens, tout fait signe.

– Bien sûr, Mao a décidé de mourir le jour de ma première séance de psychothérapie, plaisantai-je, ça se tient. Franchement, la logique m’échappe.

– Vous n’y êtes pas du tout, reprit-il, courroucé. Si vous me parlez de sa mort, c’est qu’elle vous touche quelque part. Beaucoup de gauchistes sont entrés en psychothérapie après la fin des illusions de Mai 68, vous le savez aussi bien que moi. L’utopie a fait place au réel, et le réel, quand on l’a oublié, il se rappelle à vous et ça fait mal.

Van Der Eycken se faisait mordant pour déjouer mes traits d’humour et mes saillies malvenues autant que vaseuses. On n’était visiblement pas ici pour rigoler. Il avait une tête carrée à la mâchoire volontaire, de fines lunettes cerclées et une coupe en brosse. Des yeux bleus translucides qui lui donnaient des faux airs de Steve Mc Queen. Sigismond était Lacanien de stricte obédience et la personne qui me l’avait recommandé m’avait laissé entendre qu’il était homosexuel. La belle affaire.

Les premières séances tournaient déjà au rituel. Lui bien calé dans son fauteuil avec son calepin et son stylo, moi à côté (il y avait bien un divan mais je n’y avais pas droit), soliloquant dans le petit espace qui m’était réservé. Il ne parlait pas, sauf quelques relances du genre « oui », « et alors », « eh bien » et une phrase en fin de séance censée résumer avec brio ce que je venais de dire tout en traçant des perspectives pour les prochaines fois. À l’avenir.

Je m’installais dans sa salle d’attente où je ne croisais jamais personne. Je feuilletais la pile de numéros du Monde et du Nouvel Observateur (il n’y avait que ces deux journaux et on n’était loin des magazines pour salons de coiffure ou dentistes) en attendant que sa secrétaire m’appelle : « le docteur va vous recevoir ». C’était le sésame qui m’ouvrait la porte capitonnée de son lieu thérapeutique, comme il aimait à définir la pièce où il exerçait. Je reprenais aussitôt ma place et c’était reparti avec mon monologue parfois coupé par de sèches remarques censées pointer les incohérences de mon discours, ou du moins ses contradictions.

La première passe d’arme eut lieu après plusieurs séances, quand il me reprochait d’être en congés maladie, attitude jugée par lui confortable et tournant le dos à la réalité, ou plus exactement au travail, un mot sacré pour lui.

– C’est facile pour vous. On vient une fois la semaine pour se rassurer et, le reste du temps, on ne fait rien en attendant que ça se passe.

– Si j’ai des congés maladie, c’est peut-être tout simplement que je suis malade.

– Pas plus malade que moi. Vous vous écoutez. Vous ne prenez pas la mesure de vos responsabilités, des réalités du travail, de la vie. Si vous ne voulez vraiment pas travailler par choix, vous devez en assumer les conséquences et devenir SDF et vous clochardiser, sans le secours de vos parents ou de je ne sais qui…

– Et vous me dites ça vos fesses bien calées sur votre fauteuil, à l’aise dans votre petit costume. C’est très nietzschéen : pas de compassion, vous n’êtes pas malade mais vous n’avez pas le courage de vivre, alors crevez !

– Vous interprétez ce que je viens de vous dire en me donnant le mauvais rôle. C’est tellement facile ! Dès qu’on vous demande un effort, vous vous montrez agressif.

Ce jour-là, j’avais omis de ramasser ma feuille d’assurance maladie et il en déduisit que j’étais guéri, avec un sourire en coin qui visait à me montrer que notre prise de bec ne tirait pas à conséquence et qu’il était toujours disponible. Il m’avait déjà dit qu’il pouvait très bien comprendre les réactions agressives de ses patients . Mieux, il était là pour ça, comme une sorte de bouc émissaire, un paratonnerre recueillant les foudres des déséquilibrés et des névropathes, comme pour préserver la société de leurs possibles dérapages.

Un jour, je restais muet alors que le bruit d’une machine à écrire s’entendait fort dans le cabinet. Loin de s’affliger de mon silence, il m’observa avec détachement, sans même me demander ce qui pouvait motiver ce mutisme inhabituel.

– On en reste là ? me dit-il au bout de la demi-heure réglementaire. Libre à vous de ne pas profiter des séances qui vous sont dédiées. Libre à vous de perdre votre temps et de me faire perdre le mien.

– Vous n’avez pas compris que c’était cette putain de machine à écrire ?

– Ah bon ! Vous vous laissez décontenancer par un artefact. Un bruit parasite.

– N’empêche, vous n’hésitez pas à me faire payer la consultation, même s’il ne s’est rien passé.

– Je ne suis pas de votre avis. Il s’est passé quelque chose. Ne serait-ce que la démonstration de votre faible résistance aux aléas, aux hasards.

Ce type m’exaspérait. Il avait réponse à tout et j’étais à chaque fois renvoyé à mon insuffisance, à mon infériorité. Oui, sa supériorité se manifestait à chaque fois avec, me semblait-il, toujours plus d’arrogance, toujours moins de bienveillance. C’était devenu un combat douteux d’où je sortais immanquablement perdant et je ne savais quel masochisme me poussait à continuer à me prêter à cet exercice humiliant et frustrant.

J’avais déjà lu les textes les plus connus des fils maudits du freudisme, Reich et Jung, et je me décidais, pour lui tenir la dragée haute, de me plonger dans l’Introduction à la psychanalyse de Freud. Ça et d’autres ouvrages du même auteur que je déchiffrais péniblement en ayant recours au dictionnaire et aux encyclopédies Quillet que mon père s’était fait un devoir de me procurer.

Fort d’un savoir récemment acquis, mais sûrement mal digéré, je me permettais hardiment d’y aller à mon tour de mes interprétations et de tenter de rivaliser avec lui sur la théorie. Il me renvoyait dans mes cordes en me mettant en garde contre une inversion des rôles et en me conseillant de ne pas chercher à jouer avec des notions qui, en dépit de mes efforts méritoires, n’en demeuraient pas moins absconses pour le néophyte que j’étais.

– Il ne faut pas essayer de tout intellectualiser. C’est plus un appel au ressenti, à la sensibilité. Il s’agit moins du pourquoi que du comment. C’est la façon dont vous vivez les choses qui est intéressante, pas la manière de les expliquer.

– Moi qui essayait de faire un effort pour comprendre un peu mieux ce que je faisais ici. D’ailleurs, ce que je fais ici, je peux aussi bien le faire avec des amis. Simplement discuter de mes problèmes, de mes difficultés…

– Mais vous semblez méconnaître l’importance du lieu thérapeutique et de ce qui est en jeu ici. Il ne s’agit pas d’une conversation de salon mais d’un réel lien entre un patient et un professionnel selon une technique, une méthode qui a fait ses preuves.

Je n’avais pas cherché à le contredire et j’étais devenu moins arrogant, étant souvent tout ouïes devant ses rares paroles, essayant d’en comprendre le sens profond et d’en interpréter le sens caché. J’étais Œdipe devant le Sphinx qui lançait sentencieusement ses oracles. J’étais d’autant plus disposé à poursuivre la thérapie qu’il me semblait progresser dans ma vie quotidienne, avec de meilleurs rapports au travail, à mes collègues et à mon entourage.

Je ne ratais qu’une séance, un jour que je m’étais attardé dans un restaurant avec des collègues et, loin de m’en faire reproche la séance suivante, il me dit avec un large sourire :

– Vous avez enfin réalisé un comportement gratifiant. C’est la preuve que vous êtes vivant.

Sans lui, je n’aurais pas deviné.

Souvent, j’entrais dans son cabinet avec des livres, et il regardait attentivement la jaquette pour me faire remarquer au cours de l’entretien que, par leur truchement, je souhaitais lui communiquer un message. Ainsi, le Tandis que j’agonise de Faulkner lui signifiait que j’allais très mal, ou le Nadja de Breton marquait la volonté d’une aventure amoureuse. Je lui parlais d’une nouvelle d’Edgar Poe, Le démon de la perversité, et c’était ce même démon qui me poussait à faire systématiquement les mauvais choix, à agir contre mes intérêts et il me répondait benoîtement que notre travail consistait justement à réconcilier un inconscient autopunitif avec la volonté du moi. Fort bien.

Mes retards, des plus involontaires, voulaient dire que je ne considérais plus la thérapie comme nécessaire alors que dix minutes d’avance étaient la preuve de son absolue nécessité pour moi. Je lui faisais remarquer à cette occasion que mon psychisme n’allait pas jusqu’à commander le redémarrage imminent du métro en cas de panne, auquel cas il me répondait que, pour éviter les impondérables, j’avais aussi la possibilité de partir plus tôt de chez moi. Réponse à tout.

Un jour que je lui confiais ma peur de devenir fou, j’avais dû dire de « sombrer dans la psychose » ou une formule de ce genre, il me regarda droit dans les yeux en me disant que ça n’arriverait jamais : « vous êtes maître du ça ». « Vous jouez à vous faire peur », ajouta-t-il. « Maître du ça », je ne savais pas exactement ce qu’il voulait dire, mais je croyais comprendre que je resterai conscient et lucide jusqu’au bout. Quelque chose de rassurant mais en même temps de presque décevant. Je ne subirai pas les bouffées délirantes que souffrait ma mère, mais je ne pourrai pas non plus m’échapper, comme elle le faisait parfois, dans un monde chimérique dont elle seule avait la clé. Une folie passagère où son esprit prenait congé, comme on partirait en vacances, une tentative d’évasion d’une réalité faite d’oppressions et de frustrations. Non, je n’avais plus que la ressource de me coltiner le réel, sans faux-fuyant et sans échappatoire. Finalement, compte tenu de sa souffrance, même et surtout dans ces périodes de délire, c’était pour moi une bonne nouvelle et je fêtais la révélation en entrant dans le premier bistrot pour y vider trois whiskies à la suite. J’étais bourré, mais maître du ça. Mon thérapeute me l’avait assuré.

Ma dernière séance eut lieu le 6 mars 1979 et, ce jour-là, un incident de frontière avait vu l’armée chinoise envahir le nord du Vietnam. C’est tout ce que l’actualité avait trouvé pour me faire souvenir de cet ultime rendez-vous. Cette fois, Sigismond Van Der Eycken n’essaya pas de rapprocher les deux événements et il ne fit pas de commentaire. Il aurait pu dire « toujours la Chine… » ou, à la manière de Deleuze, « ma chine désirante » ou « ma chine délirante ». J’étais devenu assez doué pour tous ces jeux de mot oiseux et ces calembours approximatifs. Le mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, comme disait l’autre.

Je n’eus recours aux signalés services de celui que j’appelais maintenant in petto Sigismond que quelques années plus tard, après avoir trouvé une sorte d’équilibre autant affectif que professionnel. J’avais pris des engagements politiques, syndicaux et associatifs et j’étais devenu un citoyen intégré, assez loin du jeune homme paumé s’étant recommandé de son médecin généraliste pour consulter un spécialiste et pénétrer les arcanes de la psychanalyse. On parlait généralement de cures d’une moyenne de 7 années, et j’avais interrompu la mienne au bout d’à peine 3 ans, c’est dire si j’avais encore des efforts à faire pour aller tout à fait bien.

J’étais allé le voir cette fois pour me plaindre de problèmes de couple et je lui faisais part de mon intention de changer de vie. J’avais un livre de David Goodis à la main – Descente aux enfers – l’histoire d’un homme qui, au bout de plusieurs nuits d’insomnie, comprenait qu’il devait tout quitter et accomplir ce pour quoi il était fait. C’est en tout cas de cette façon, aussi sommaire que confuse, que je lui résumais l’intrigue. Il ne comprenait pas trop ce qui motivait ma présence.

– C’est d’un romantisme tout ça, vous ne changerez donc jamais. Cessez de vous projeter vers on ne sait quel avenir et sachez apprécier votre quotidien. Vous ne mesurez pas les progrès que vous avez accompli. Vous n’avez actuellement que des problèmes de riche et je ne peux rien contre la délectation morose.

– En fait, vous prêchez la résignation. Suffit de se contenter de son sort. C’est bien ça ?

– Mais pas du tout, je ne suis pas là pour vous conseiller de vous satisfaire de la médiocrité. Si vous vous sentez fait pour vivre autre chose, faites-le. Si vous sentez des potentialités en vous, allez jusqu’au bout. Explorez le champ des possibles. Vous n’avez nul besoin de moi pour ce faire.

– Concrètement, ça veut dire quoi ?

– Ça veut dire que vous pouvez quitter votre travail, quitter votre compagne. Vous pouvez reprendre des études, vous pouvez voyager, vous pouvez tomber amoureux, vous pouvez réaliser vos potentialités créatrices, vous pouvez…

– Mieux vaut encore s’en tenir à un quotidien sécurisant plutôt que d’imaginer un bonheur effrayant, l’interrompis-je dans son envolée lyrique, citant approximativement une phrase d’Antoine Blondin.

Il n’empêche que son « champ des possibles » m’avait rendu aussi euphorique que naguère son « maître du ça », et je retournais dans le même bistrot pour entretenir cette euphorie à coup d’alcools forts. Pour l’entretenir ou pour la contenir, voire la faire redescendre, tant je n’étais pas à l’aise avec ces états proches de l’exaltation qui m’allaient comme un tablier à une vache.

J’avais compris le message, et Sigismond avait encore su me parler. Au début, je voulais surtout qu’il s’intéresse à moi et, à présent, c’est moi qui était désireux de tout connaître de lui. Comment était-il dans la vie courante ? Où faisait-il ses courses ? Qu’est-ce qu’il écoutait comme musique ? Que lisait-il ? Vivait-il en couple ?Son intelligence et sa virtuosité professionnelle me fascinaient. Pour un peu, on aurait presque pu parler de transfert amoureux tant j’avais une furieuse envie de lui ressembler. Contrairement à la première fois, j’étais venu pour une psychothérapie de confort que son éthique n’approuvait pas. Il me l’avait bien fait sentir, sans ménagement, comme à son habitude. La gentillesse n’était pas son fait. Il m’avait conseillé d’écrire, car j’aimais les livres et je parlais bien, m’avait-il dit. J’avais suivi son précieux conseil. « Pour ce qui est de trouver un éditeur, c’est une autre affaire », m’avait-il mis en garde.

Je le revis une dernière fois sur la place de l’ours, à Mouscron, où il sortait d’un bistrot avec des amis. J’avais enfin le privilège de le voir dans la vraie vie, en dehors de son cabinet obscur. Pas tout à fait une dernière fois, car j’impétrais encore de lui une séance après un pétage de plomb au travail qui m’avait paru suffisamment grave pour justifier d’un nouveau recours à ses services. Après que j’eusse résumé l’incident, il haussa les épaules et murmura avec un air de profonde lassitude :

– Euh, si vous alliez voir quelqu’un d’autre ? Vous savez, on se connaît trop.

Je souris et me le tins pour dit. Après tout, mon état n’était pas justifiable d’une nouvelle psychothérapie. C’était juste la vie. Seulement la vie.

17 mars 2021

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Catégories

Tags

Share it on your social network:

Or you can just copy and share this url
Posts en lien

GROOVY!

21 janvier 2026

MAROC CAN

21 janvier 2026

MÉDIATONIQUES 14

21 janvier 2026

L’ONCLE SAM ET SA BASSE-COUR

21 janvier 2026

VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

21 janvier 2026

NOTES DE LECTURE 77

21 janvier 2026

JIMMY CLIFF : DE KINGSTON À LONDON (ET RETOUR)

20 décembre 2025

RETOUR À REIMS 7

20 décembre 2025

ASSOCIATIONS : LES SOLIDARITÉS EN PÉRIL

20 décembre 2025

MÉDIATONIQUES 13

20 décembre 2025