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FRIOT : MARX DES TEMPS MODERNES OU GOUROU ILLUMINÉ ?

Marx en bas à droite, pour une fois, et en bonne compagnie. Installation d’art plastique indienne.

C’est ainsi que conclut sa tribune l’économiste atterré Henri Sterdyniak publiée par Médiapart (3 juin 2021). À peine exagéré. Toujours est-il que la plupart des critiques émises paraissent fondées et pertinentes. L’émission Lignes d’Attac (Radio Campus Lille) du 19 juin a cherché à aller plus loin avec un invité membre du Réseau salariat, Xavier Maurin. Loin de l’aspect polémique assumé du texte de Sterdyniak, il nous parle d’un système possible et désirable, en recensant plusieurs structures déjà existantes, le fameux « déjà là ». Petit résumé non exhaustif des arguments en pour et de ceux en contre, à vous d’arbitrer !

Sterdyniak pour l’accusation. Il salue d’abord Bernard Friot en tant que militant communiste dont les positions sont respectables. Des fleurs avant d’envoyer le pot.

Il fonce bille en tête dans le vif du sujet, à savoir, l’abolition immédiate du capitalisme et la fin de la propriété privative et de celle des moyens de production. Non seulement c’est irréaliste, mais cela revient aussi à condamner tout ce que les économistes keynésiens prônent pour améliorer la condition des salariés ici et maintenant : les augmentations de salaire, la baisse du temps de travail, la hausse des dépenses publiques et sociales… Tout aménagement qui permet au capitalisme de mieux fonctionner et donc d’éloigner les perspectives révolutionnaires, selon Friot.

Deuxième critique, la création de valeur sociale par les activités domestiques, qui se doivent donc d’être rémunérées comme des emplois. Ainsi, la retraite ne serait qu’un salaire continué, quoi que fasse le retraité car, en étant bénévole dans une association ou en s’occupant de ses petits-enfants, il est tout aussi actif qu’un salarié. C’est la différence entre valeur d’échange et valeur d’usage, entre activité et emploi, semble dire Friot, mais Stredyniak rejoint Jean-Marie Harribey en estimant que le salaire est une contrepartie de notre participation à une production socialement reconnue, qu’elle soit marchande ou publique. Que la volonté de changer la société et de rendre son économie moins marchande en mettant fin aux emplois inutiles et à la surconsommation est louable, mais c’est autre chose.

Sur la production qui serait organisée comme la production publique, par la planification et le débat entre salariés au sein d’instances réunissant les travailleurs dont les fameux jurys de qualification, Sterdyniak nous alerte. Pour lui, il n’est bien sûr pas question de nier à l’activité publique une valeur économique mise en doute par le Medef et les libéraux, mais l’idée que toute production pourrait être organisée comme dans la production publique actuellement lui paraît non seulement utopique, mais porte en germe le totalitarisme ou en tout cas le dogmatisme, à commencer par l’utopie principale, la plus connue en tout cas, du système Friot, le fameux salaire à vie.

Ce salaire à vie dont chaque individu aurait droit à partir de 18 ans et dont le niveau (de 1500 à 6000 € par mois) serait lié à sa qualification. Le travailleur pourrait bien sûr progresser en niveau (il y en a 4), si ses compétences étaient reconnues par le fameux jury. Jugé par ses pairs, donc. À 55 ans, le salaire serait « continué » et le travailleur pourrait jouir d’une retraite bien méritée.

Sterdyniak se demande ce que deviendrait l’ardeur au travail si le salaire n’y contribuait pas un peu ? Argument teinté de libéralisme, pourrait-on dire, signe de méfiance envers un égalitarisme qui tue la motivation. On est presque dans la grisaille sécurisante des pays de l’Est. Plus sérieusement, qui voudrait à ce compte-là faire les travaux les plus pénibles et les moins gratifiants ? Bonne question.

Plus généralement, que se passerait-il pour des salariés qui ne réussiraient pas à se faire embaucher ou qui, tout simplement, ne voudraient pas travailler ? Que faire des entreprises en difficulté avec des salariés pas assez productifs, même si on s’est affranchis du marché du travail, même si la subordination des travailleurs aux capitalistes n’existe plus ? Vaste débat sur lequel Friot reste souvent évasif en mettant en avant le salaire à vie, la cotisation et la délibération collective des travailleurs à la fois sur la production et sur la consommation.

Sur les décisions de production et d’investissement justement, avec les caisses d’investissement qui rendraient caduque la propriété capitaliste, Sterdyniak est tout aussi sceptique. D’abord, comment on crée le rapport de force pour exproprier les capitalistes ? L’histoire ne le dit pas et Friot non plus. Ensuite, le flou demeure sur qui va décider de la production et des décisions d’investir ? Si ce n’est plus le marché, c’est l’État, et on sent qu’il n’a qu’une confiance limitée dans la vision un peu conseilliste de Friot développée dans son ouvrage majeur Émanciper le travail ? (1) Comment sont fixés les prix s’ils n’intègrent ni les coûts du travail, ni les coûts du capital, mais simplement la cotisation dépendant des salaires ? Comment faire des choix économiques avec des prix sans liens directs avec les coûts ? Nous ne sommes pas économistes, mais la question nous semble pertinente.

Friot décrit une société qui serait organisée par des conseils de salariés, lesquels décideraient d’à peu près tout, dans une sorte de conseillisme où tout le pouvoir irait aux conseils des travailleurs, selon la formule. Comment fonctionnerait concrètement cette société non-marchande sans capital et sans capitaliste ? Stredyniak n’y croit pas et ne voit là qu’un projet illusoire et totalitaire. Pire, ce radicalisme forcené empêcherait selon lui toutes les étapes intermédiaires (taxation du capital, impôt redistributif, diminution du temps de travail, pôle public bancaire, minimas sociaux…). Pas faux, comme on dit dans Kamelot.

Mais la parole est à la défense, et à ce membre du Réseau salariat (association d’éducation populaire dont le principale objet est de défendre les thèses de Friot, sans que l’économiste n’y ait une place prépondérante), qui a bien voulu répondre à l’antenne au sévère réquisitoire de Sterdyniak, même s’il ne s’est pas contenté de cela.

Xavier Maurin commence par décrire ce qui est « déjà là », l’existant dans ce qu’on appellera pour plus de commodité le système Friot : la sécurité sociale avec un budget plus important que celui de l’État et son fondement qui est la cotisation, échappant ainsi à la fiscalité, à l’État et à la sphère marchande. Existent aussi, le service public, la fonction publique et le statut de ses agents, de ses fonctionnaires. Le système des retraites par répartition, sans parler des droits sociaux et politiques. Voire la gratuité.

Le réseau salariat veut des niveaux de qualification et des évolutions de carrière qui soient liés à la personne et au statut, pas au poste occupé ou à la fonction. Quant au salaire à vie, l’opinion est plutôt favorable au revenu inconditionnel qui risquerait de coûter bien plus cher, sauf qu’il est prôné par les libéraux et qu’il n’a pas l’odeur du communisme, car c’est bien de cela dont il est question ici. Pour le salaire à vie, l’argent existe déjà, c’est celui qui circule dans le système capitaliste.

Ce « déjà là » réfute donc la première objection de Sterdyniak sur la révolution à faire et les têtes à traîner au bout d’une pique. Par ailleurs, le salaire à vie n’implique pas de renoncer à des conquis sociaux qui enlèvent du pouvoir aux capitalistes.

Sur la production qui s’affranchirait du marché, du marketing et de la publicité, c’est là justement que réside l’utopie communiste, qui n’implique pas forcément une standardisation totale et un nivellement par le bas. Bien des choses ont été dites sur les régimes du socialisme réel, mais on n’en a guère retenu que les défauts et ces système avaient aussi leurs qualités.

Sur les travailleurs qui décident, ils sont les meilleurs connaisseurs de leur travail et discuteraient ensemble et démocratiquement des choix de production. En quoi est-il préférable que ce soient les capitalistes, les publicitaires et les médias qui en décident ? Un jury de qualification n’est-il pas préférable à l’arbitraire des patrons et des DRH ? Quant à l’organisation du travail, elle aurait tout à y gagner.

Sur les tâches ingrates et difficiles, il faut souligner d’abord qu’un éboueur est fier de ce qu’il fait et qu’il est aussi utile qu’un médecin eu égard à l’hygiène publique. Il est faux de croire que ces tâches seraient délaissées. On pourrait aussi imaginer, avec des formations, des tâches qui se feraient par roulement, comme tenir la caisse d’un supermarché ou, pourquoi pas, vider les poubelles. Il est bien évident que la question des qualifications seraient déterminantes dans cette optique.

Le cas des salariés jugés inaptes ou improductifs ne se poserait pas dans un système non marchand où les critères seraient aussi sociaux et non exclusivement capitalistes. Les questions soulevées par la souffrance au travail trouveraient des solutions.

Sur les prix et les coûts de production, la question est en partie réglée par le système de la cotisation et de la mise en commun des moyens de production. La valeur d’usage remplace la valeur d’échange et ce sont tous nos raisonnements économiques dictés par le libéralisme qu’il faut revoir.

Cette société non marchande sans capitalistes et sans capital est peut-être une utopie, mais une partie de ses structures est déjà présente, leur extension étant plus une question de volonté politique.

Sur les objections que nous formulons à l’international, à l’Europe et au monde, on nous répond que l’effet d’entraînement jouerait et qu’il faudra bien avoir le courage d’en finir avec la mondialisation et les diktats de l’Union Européenne. Après tout, les pays du monde ne sont pas entrés en même temps dans le capitalisme et on ne peut penser le monde comme s’il s’agissait d’un bloc homogène.

Quant au corporatisme qui pourrait s’attacher aux pratiques des assemblées d’entreprise, le périmètre de ces assemblées seraient plus sûrement plus vastes que l’entreprise et les secteurs professionnels y seraient mélangés, sans parler des usagers et consommateurs qui auraient leur mot à dire. On conclut l’entretien sur la carte « vitale » alimentation qui serait créditée pour chaque individu afin de parer aux besoins les plus élémentaires.

Hors antenne, nous terminons sur Frédéric Lordon (2) et ses notions de « communisme luxueux », qui commande de modifier en profondeur des imaginaires façonnés par 40 ans de néo-libéralisme pour en arriver à l’utopie communiste dont se réclame Bernard Friot et, avec lui, le réseau salariat.

On reparlera de ce livre, excellent et stimulant comme d’habitude, la prochaine fois.

Sinon, Friot, la cotisation et le salaire à vie : ni pour ni contre donc, bien au contraire !

NB : les citations extraites de l’article de Henri Sterdyniak sont en italique. Les propos prêtés à Xavier Maurin n’ont pas été tenus littéralement et sont cités de mémoire. Ils ne se veulent en rien exhaustifs.

(1) : Émanciper le travail, Bernard Friot 2014 La Dispute.

(2) : Figures du communisme, Frédéric Lordon 2020 La Fabrique.

19 juin 2021

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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