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NOTES DE LECTURE (11)

LA BIBLE DE NÉON – JOHN KENNEDY TOOLE – Pavillons Laffont.

John Kennedy Toole, un visage d’Américain bien sage. En apparence seulement.

On connaissait déjà Toole pour La conjuration des imbéciles, superbe roman sensible et jubilatoire, prix Pulitzer à titre posthume en 1981. L’histoire d’un gars du Sud ( Raleigh – Caroline du Nord) extravagant et un peu paranoïaque s’imaginant que le monde entier ne pense qu’à contrer ses initiatives et à brider ses ambitions. Autobiographique ? Sûrement pas quand on pense à ce qu’aura été la vie de John Kennedy Toole.

Il est né à La Nouvelle-Orléans et, après de brillantes études à l’université de Columbia, il enseigne à New York et part à l’armée à Porto Rico où il dispense des cours d’anglais. C’est là qu’il a le temps d’écrire La conjuration des imbéciles, roman qu’il ne parviendra pas à faire publier. C’est aller un peu vite en besogne que d’inférer que cet échec le conduira au suicide, déçu dans ses ambitions littéraires, mais le fait est qu’il met fin à ses jours en 1969, à 32 ans, en respirant à plein poumon les gaz d’échappement de sa voiture et c’est sa mère qui, pour honorer la mémoire de son fils, passera le reste de sa vie à courir les éditeurs manuscrit en main. On devrait dire manuscrits au pluriel, car Toole avait écrit un premier roman dès l’âge de 16 ans, et c’est celui-là dont on rend compte.

Un récit à hauteur d’enfant, construit en spirale. La bible de néon du titre est allumée en permanence et c’est la seule chose que l’on voit depuis la maison en haut des collines du narrateur et de sa famille. Elle est parfaitement décrite, avec la couverture rouge, les pages en jaune et les lettres en vert. On est dans le Sud profond, une petite bourgade du Tennessee où on ne rigole pas avec la bible et où on craint le malin.

Tout commence dans le train où David, adolescent de 16 ans, a pris la fuite et tout se termine quand il dilapide sa dernière paie pour, dans le même train, quitter la ville dans laquelle il étouffe. Entre temps, des pages émouvantes et drôles sur son enfance dans un trou perdu : sa tante Mae, personnage principal du roman, chanteuse de beuglant qui partira à Nashville dans l’espoir de vivre de son art ; son père modeste ouvrier qui veut faire planter des légumes dans une terre en cendrée et va mourir à la guerre, quelque part en Italie ; sa mère devenue folle à la suite de l’annonce du décès de son mari et tous les personnages de la ville : institutrices, pasteur, commerçants, camarades de classe, jusqu’à une petite amie trop tôt partie. C’est une ville où la famille de David fait l’objet d’un dur mépris social, rayée de la paroisse pour avoir été dans l’incapacité de payer. Brillant élève, il doit interrompre sa scolarité et s’employer dans une pharmacie. Le petit est malgré tout confiant en l’avenir et aspire au bonheur, jusqu’au drame final. Il y a des morceaux de bravoure, dont le passage en ville d’un évangéliste qui électrise tout le monde ou une fête à l’usine d’armement qui emploie la tante Mae, aimante, truculente et sensuelle.

On pense bien sûr aux romans du Sud profond de Carson Mc Cullers ou de Flannery O’ Connor, mais on pense aussi au Truman Capote de La traversée de l’été et surtout au magnifique Attrape-cœur de J.D Salinger, tant la voix de l’adolescent déjà déçu par la vie se fait hyper-sensible, poignante, et tant l’écriture possède cette grâce, cette légèreté tragique qui jamais ne sombre dans l’auto-apitoiement. Du grand art !

BRUGES-LA-MORTE – GEORGES RODENBACH – Babel Actes Sud.

Quelques vers de Rodenbach ? Pourrait-on plaisanter. Sauf que Rodenbach, poète belge symboliste ami de Mallarmé, ne prêtait pas à rire . Son Bruges pue la mort, décrite comme une ville de canaux aux eaux stagnantes dont la mer s’est retirée à jamais.

Hugues Viane, le personnage principal, vient de perdre sa femme adorée et, veuf, il décide de vivre à Bruges avec une servante pieuse et les souvenirs, les reliques, de sa bien aimée. La ville convient à son deuil, avec ses canaux, ses béguinages, ses nonnes, ses églises, ses beffrois et ses processions. Tout un imaginaire du christianisme masochiste qui lui va comme un silice. Sa vie doit être souffrance jusqu’au dernier jour, sans la moindre lueur. Sauf qu’il rencontre Jane Scott, une danseuse ressemblant traits pour traits à sa défunte femme et, on l’imagine, il va essayer de revivre à travers elle son amour perdu. Inapte à aimer de nouveau et perdu dans ses phantasmes nécrophiles et fétichistes, cette passion va le conduire au drame et sa fidèle servante le quittera en se signant.

On admirera le style de Rodenbach qui emprunte autant à Huysmans ou à Villiers de l’Isle Adam qu’aux Goncourt, mélange de poésie symboliste et de naturalisme cru. Avec Maeterlinck, Elskamp et Verhaeren, il fait partie de l’école symboliste belge qui, contrairement au mouvement français, n’est pas dans l’art pour l’art mais est animé de convictions politiques et sociales très à gauche pour l’époque . Ce n’est pas vraiment perceptible dans ce roman, mais son écriture flamboyante rachète l’atmosphère fantastique un rien forcée et la bigoterie omniprésente.

CAÏN – JOSÉ SARAMAGO – Seuil.

Ce roman est un peu la suite du déjà chroniqué L’évangile selon Jésus-Christ. Disons que ce-dernier était consacré à la vie de Jésus, de sa naissance à sa passion, soit au Nouveau testament. Celui-ci revisite la bible, soit les migrations de toutes ces tribus juives depuis les temps antédiluviens jusqu’à l’arche de Noé, Moïse et ses tables de la loi pour un monothéisme gravé à jamais dans la pierre.

Saramago s’attache plus particulièrement au personnage de Caïn, véritable illustration de l’injustice, de l’hypocrisie et du sadisme de ce dieu de haine qui le poursuivra toute sa vie de sa vindicte en noircissant son front du signe du péché. Pourquoi ce dieu avait-il rejeté les offrandes de Caïn au bénéfice de celles de son frère ? Pourquoi avait-il condamné Adam et Eve au péché ?

Et Saramago d’égrainer les épisodes bibliques auxquels Caïn, condamné à l’errance, ne peut souvent qu’assister en spectateur. Il est l’amant de Lilith, femme de Noé et fille du diable ; il regarde s’effondrer la tour de Babel que des hommes séparés par des langues différentes avaient voulu hisser jusqu’au ciel ; il s’oppose in extremis au sacrifice d’Isaac, retenant le bras d’Abraham alors que l’ange qui devait intervenir avait du retard (un problème d’ailes mal ajustées) ; il voit brûler Sodome et Gomorrhe et la fille de Loth se changer en statue de sel ; il ne peut rien contre la colère de Moïse contre son peuple et contre les massacres de Jéricho par Joshua. Le roman se termine par les lamentations de Job, persécuté par dieu, et par l’arche de Noé qui doit régénérer l’humanité, sauf que Caïn n’en veut plus, de cette humanité et, surtout, de son créateur.

C’est enlevé et brillant, avec un humour caustique qui fait penser au Cavanna des Aventures de Dieu et des Aventures du petit Jésus. Autant dire que c’est drôle, jubilatoire et jouissif. C’est le dernier roman de Saramago qui mourra juste après l’avoir écrit, pas en odeur de sainteté donc. Son dieu méchant et cruel est aussi celui de Cavanna ; les deux auteurs justifiant cette forte sentence de Bakounine reprise par Léo Ferré : « et si vraiment dieu existait, il faudrait s’en débarrasser !».

LES DISPARUS – ANDRÉ DHOTEL – Phébus.

Un petit Dhotel pour finir. Il y avait longtemps. Un petit Dhotel pour les vacances, des vacances dans ses Ardennes mythiques, quelque part entre Rethel et Vouziers, avec ces noms de patelins imaginaires des contrées de l’étrange.

Une histoire typiquement Dhotelienne, si on peut user de l’épithète. Maximin, un comptable sans envergure, enquête sur la disparition de son ami Casimir, lequel n’a pu donné signe de vie, comme d’autres avant lui, perdu dans les marais, près du château.

Encore une galerie de personnages attachants, ce sens du mystère, de l’étrange et cette conduite du récit qui font de Dhotel un romancier prodigieux. Il excelle à pervertir le réel et à le dérégler jusqu’à lui faire prendre les couleurs du fantastique, du merveilleux. C’est en cela qu’il est un surréaliste, plus proche d’un André Hardelet ou d’un René-Louis Des Forêts que d’un Breton ou un Soupault. Mais c’est tant mieux.

On ira chercher les clés du mystère dans une dynastie de nobliaux dont les malédictions, les mésalliances et les inconduites ont conduit à des phénomènes surnaturels qui hantent encore les contemporains et leurs descendants après eux. Car, semble dire Dhotel, le mal ne s’éteint jamais et on ne peut lui opposer que le rêve, l’imaginaire et la fantaisie. C’est l’univers délicieusement enfantin du Queneau des Fleurs bleues ou de Pierrot mon ami, ses meilleurs livres.

Avec Dhotel, on a le plaisir de retomber en enfance sans avoir l’impression de régresser. Tout vrai amateur de littérature devrait se réjouir du fait qu’il lui reste encore des Dhotel à lire. Et que, même si on n’a pas trouvé le village de Someperce où se passe l’action, ses Ardennes existent bel et bien. J’en reviens.

16 juin 2021

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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