
La Coupe d’Afrique des Nations (CAN) a lieu tous les deux ans, contrairement aux grandes compétitions internationales de la FIFA. Une FIFA déconsidérée totalement depuis que son président Gianni Infantino a été épingler Trump d’une médaille en chocolat. C’est justement parce que ce n’est pas la FIFA qui organise directement mais sa subdivision africaine, la CAF (Confédération Africaine de Football). La CAN provoque une grande ferveur sur le continent africain, mais également dans les communautés immigrées d’Europe où on tuerait père et mère pour y assister. Retour sur l’édition 2025 au Maroc, après que ce pays ait connu un soulèvement de la génération Z et s’en remet difficilement, après un historique de cette compétition.
Historiquement, la CAN a correspondu à la période des indépendances de la plupart des pays de l’Afrique francophone. C’est en effet en 1957 que la première Coupe d’Afrique des Nations a lieu au Soudan et, dès cette première édition, la République Sud-africaine en est exclue pour sa politique d’apartheid. Simple tournoi entre quelques nations à l’origine, la CAN est devenue un cadre où tous les pays africains s’affrontent d’abord lors de poules éliminatoires puis dans une phase finale avec 32 pays répartis en 8 groupes, grosso modo le même format que la Coupe du monde, même si celle-ci se jouera désormais à 48 équipes. La CAN se jouera tous les quatre ans à partir de 2028.
C’est d’abord l’Égypte qui va dominer les premières compétitions avant de céder la place au Ghana dans les années 1960. En 1966, la CAF quitte l’UEFA pour protester contre le peu d’équipes d’Afrique – Asie – Océanie qualifiées pour la phase finale. Cette année-là, seule la Corée du Nord dispute ses chances en Angleterre (elle ne sera éliminée qu’en quart de finales contre le Portugal).
Les lions indomptables du Cameroun vont dominer dans les années 1980, avec des joueurs comme Roger Milla, Thomas Nkono ou François Oman-Biyick. Des Lions qui créeront la surprise lors de la Coupe du monde de 1990 en Italie.
Dans les années 1990 et après l’arrêt Bosman qui autorise la présence de joueurs étrangers sans restrictions pour les clubs professionnels, la France fait plus ample connaissance avec des joueurs africains souvent très doués techniquement et spectaculaires. C’est le cas notamment du Ghanéen Abedi Pelé, du Libérien George Weah ou du Camerounais Roger Milla. Les Algériens, vainqueurs en 1988, ne sont pas en reste avec les Ferrahoui, Assad et autres Madjer. Le héros et meilleur buteur de cette édition, Belloumi, restera toujours fidèle aux couleurs de son club oranais.
L’international français Jean-Marc Guillou lance la première école de football, l’académie Sol Béni à Abidjan. Il en fera profiter largement le club de Beveren en Belgique, là où – colonialisme oblige – les joueurs congolais vont rappliquer. D’autres académies de ce genre vont faire florès, en Côte d’Ivoire mais aussi au Mali pour garnir les clubs français de Ligue 1.
Les années 1990 voient aussi le retour des Bofana Bofana d’Afrique du Sud qui accueille l’édition 1996 après la fin de l’apartheid et la victoire électorale de Nelson Mandela. On en est déjà à la 20° édition et la nation arc-en-ciel y gagne son premier trophée.
Pour les années 2000, c’est le retour de l’Égypte dans une formation ultra-défensive, mais c’est aussi la révélation du Sénégal, deux fois finaliste. Les lions de la Tanagra (solidarité) vont aussi réussir leur Coupe du monde 2002 en Corée et au Japon C’est aussi l’éclosion de grandes stars africaines tels Samuel Eto’o (Barcelone) ou Didier Drogba (Chelsea). Sepp Blatter avait, pour la FIFA, demandé aux dirigeants de la CAF de tenir leur tournoi l’été, en conformité des calendriers internationaux, mais il a reçu une réponse négative car c’est là-bas la saison des pluies. On garde l’hiver donc.
Les éléphants de Côte d’Ivoire, emmenés par Drogba, Yaya Touré, Gervinho, Kalou ou Éboué domineront souvent les éditions des années 2010, en concurrence avec les Aigles du Nigeria des Osimhen, Simon ou Lookman, dignes successeurs des Okocha et autres Ikpeba ou Amokachi.
Les Aigles (Nigeria et Togo), les Éléphants (Côte d’Ivoire), les Lions (Cameroun et Sénégal), les Fennecs (Algérie), les Zèbres (Bostwana), les Léopards (Congo)… La Coupe d’Afrique des nations est un bestiaire où chaque équipe a son animal fétiche avec des tribunes pleines à craquer, des griots, des gris-gris et des sorciers pour se concilier les dieux du football.
Saïd El Abadi, journaliste, a écrit un livre sur le football africain (L’histoire du football africain – éditions Les faces cachées) et il est un fin connaisseur de cette fameuse CAF. Dans une interview à L’Humanité (29 décembre), il insiste sur l’importance politique et sociale de la compétition.
D’abord, il remonte aux origines de 1957 en soulignant que, petit à petit, l’épreuve a été une apparition politique pour les nations concurrentes avec drapeaux, hymnes nationaux, mascottes… C’est aussi une affirmation d’indépendance face aux empires coloniaux. Les peuples d’Afrique éprouvent une fierté collective à rivaliser et à vaincre et le football est utilisé par les dirigeants comme un opium du peuple ou un cache-misère. La guerre par d’autres moyens…
El Abadi consacre l’essentiel de son livre au Maghreb, les trois nations (Maroc, Algérie et Tunisie) presque toujours présentes au stade final de la compétition. Il donne une vision très politique du football dans ces pays.
Ainsi, en Algérie, des groupes de supporters comme le Torino du MC Alger ou Les enfants d’Alger des rivaux de l’USM Alger se sont fait entendre lors du Hirak, le mouvement de protestation qui a duré de 2019 à 2021. C’est dans les stades qu’on rode des slogans et qu’on prend date pour les prochaines manifestations.
Le Maroc n’est pas en reste, avec les récentes émeutes de la Gen Z mais aussi des supporters très politisés des clubs de Casablanca, le Wydad (WAC) ou le Raja. Là aussi, des tifos et des banderoles qui brocardent le pouvoir royal en reprenant des chants ironiques ou en lançant des slogans hostiles portant des revendications sociales.
L’Égypte a aussi été le terrain de batailles rangées de supporters qui ont parfois fait des morts. Des rivalités ancestrales entre des clubs comme ceux de Port-Saïd ou ceux du Caire (Al Ahly et Zamalek). Pourtant, ces supporters de clubs antagonistes avaient réussi à taire leurs querelles et à fraterniser dans les stades lors des révolutions arabes de 2011, inscrivant la politique à l’ordre du jour des rassemblements de tribunes pour fustiger le pouvoir et appeler à la mobilisation des masses populaires peuplant les travées. Là aussi, des slogans et des mots d’ordre sont lancés et repris par la foule dans une communion contestataire qui remplace avantageusement les lazzis et les quolibets habituels.
La situation de cette CAF est également très politique avec un pays, le Maroc, qui a vu récemment des manifestations parfois violentes et des émeutes. Les supporters du Raja Casablanca, le club le plus politisé du royaume, ont toujours porté la voix de la classe ouvrière et il n’est pas étonnant qu’ils aient soutenu de la voix et du geste les revendications de la Gen Z, sans parler de leur soutien indéfectible à la Palestine
Le Maroc a été demi-finaliste de la dernière Coupe du monde au Qatar et le football est devenu la grande affaire du pays, même si les manifestations de la Gen Z critiquaient les montants somptuaires déboursés par l’État dans la construction de stades géants et d’infrastructures pharaoniques.
Si le Maroc des Hakimi, Aguerd, Ben Seghir ou Brahim Diaz a les faveurs du pronostic, il faudra surveiller les Fennecs de Mahrez ou Bennacer. Comme d’habitude, les grands d’Afrique seront présents : Côte d’Ivoire, Cameroun, Égypte, Sénégal, Nigeria ou Afrique du Sud.
Les autres seront là pour participer et c’est d’ailleurs un peu le problème, souligné par El Abadi, d’un football africain à deux voire à trois vitesses avec des nations qui, sauf grosses surprises, n’auront jamais l’occasion de rivaliser avec les grands.
Reste quand même quelques outsiders comme la Tunisie, le Congo ou le Mali avec, pour chacune de ces sélections, des joueurs qui évoluent dans de grands clubs européens, surtout en France pour le Mali.
En tout cas, le Maroc accueillera la Coupe du monde 2030 (avec l’Espagne et le Portugal) et les joueurs africains s’exportent dans les plus grands clubs. L’heure de l’Afrique va sonner, et c’est bien mérité.
30 décembre 2025
Épilogue : le Sénégal l’a emporté, malgré un arbitrage à la maison, en battant l’hôte marocain. Le Nigeria et l’Égypte ont été sortis en demi-finales. Rien de nouveau sous le soleil, si ce n’est l’élimination de l’Algérie en quarts, qu’on voyait favorite, sans parler de la Côte d’Ivoire.
Rendez-vous en 2028 !