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BRUCE SPRINGSTEEN : UN PATRON DANS LA RUE!

La pochette du disque du boss, lequel entreprend une tournée américaine du 31 mars (à Minneapolis) à fin mai à Washington. Sur la pelouse de la Maison blanche ? Photo Discogs

Ice out ! Toujours en défenseur des justes causes, Bruce Springsteen – le boss – s’est mobilisé contre les exactions de la milice anti-immigration trumpiste avec deux morts à Minneapolis, cité de résistance à la folie d’Ubu roi. Il répond à la « terreur d’état », selon ses propres mots, avec « Streets Of Minneapolis », une protest-song écrite dans l’urgence et un coup de poing dans la gueule du « king Trump » et de ses sbires . L’occasion de revenir sur le parcours, toujours très politique, du boss qui sauve l’honneur des pop stars vieillissantes qu’on n’a pas trop entendu.

L’histoire d’une ville en flamme « qui luttait contre le feu et la glace  sous les bottes d’un occupant » ; « l’armée privée du roi Trump et ses voyous fédéraux » ; des citoyens « qui se lèvent pour la justice pour ces deux personnes assassinées dans les rues enneigées ». « Nous défendrons ce pays, et l’étranger parmi nous », est-il chanté au refrain pour ce manifeste virulent que n’aurait pas désavoué le premier Dylan et ses charges mouillées d’acide contre l’Amérique du Vietnam, du complexe militaro-industriel, du racisme, de la CIA et de l’impérialisme. Avec dieu à nos côtés.

Springsteen est bien placé pour connaître le monde ouvrier, puisqu’il naît (le 23 septembre 1949 à Freehold – New Jersey), dans une famille modeste, d’un père qui travaille à la chaîne (il deviendra chauffeur de bus) et d’une mère modeste secrétaire. Enfant, il a la révélation en voyant Presley à l’Ed Sullivan Show et son addiction au rock’n’roll ira en s’aggravant. Une révélation, au sens mystique du terme ; Elvis sera plus que le King, son dieu. Puis ce sera les Four Seasons, le Rythm’n’blues, le Spector Sound, les Girls Groups jusqu’au British Beat, chacun de ces genres sera assimilé par lui avec, au-dessus de tout, Dylan, qui sera aussi le dieu de ce polythéiste.

À 13 ans, il joue plus qu’honnêtement de la guitare et fait partie d’un groupe de lycée, les Castiles. Puis ce seront Earth, Child puis Steel Mill qui aura un petit succès dépassant les frontières du New Jersey. On dit qu’ils joueront à San Francisco et qu’ils refuseront de signer le contrat que leur propose Bill Graham avant de se séparer en 1971. Ce sera ensuite l’éphémère Dr Zoom & His Sonic Boom avant le Bruce Springsteen Band puis le E. Street Band avec quasiment les mêmes. On est déjà en 1972 et, à 23 ans, il est temps pour lui d’accéder au statut de musicien professionnel, voire de rock star.

Son groupe se compose de « Little Steven » Steve Van Zandt à la guitare, de David Sancious aux claviers, de Gary Talent à la basse et de Vini Lopez à la batterie. Il en est « le boss », d’où son surnom, répartissant la recette entre tous les membres, à date fixe et avec le plus grand sérieux. Le groupe joue dans les clubs de Greenwich Village et Mike Appel devient leur manager. Springsteen s’en mordra les doigts. John Hammond s’intéresse au groupe, voyant en Springsteen un nouveau Dylan, et l’introduit chez CBS après avoir convaincu la direction avec des éloges on ne peut plus flatteurs.

Leur premier album, Greeting from Asbury Park (New Jersey), début 1973, n’a rien d’exceptionnel mais il aura le mérite de servir de brouillon à toute l’œuvre future. Clarence « Big man » Clemons est au saxophone avec le groupe. On remarque néanmoins « The Angel » , une ballade poisseuse de mélancolie et « Blinded By The Light » qui fera un succès pour le Manfred Mann Earth Band. Le second album est bien meilleur, The wild, the innocent & the E. Street shuffle, en novembre de la même année. Un disque plus convaincant avec de longs morceaux gorgés de soul et de coulées de saxophone savoureuses. Si « Incident On The 57th Street » est un titre dylanien, on retient surtout «Rosalita » et « New York Serenade » très proches de ce que fera un Mink Deville. L’album est encensé par Rolling Stone mais ne lui assure pas le succès pour autant et Springsteen et son combo sont avant tout un groupe de scène.

Danny Federici s’est mis aux claviers et le groupe est coutumier de concerts époustouflants de trois heures où Springsteen rode son jeu de scène singulier où il bouge magnifiquement bien en dialoguant musicalement dans l’euphorie avec chacun de ses musiciens. Le public suit et Jon Landau, critique de Rolling Stone et producteur du deuxième album du MC5 (Back in the USA) chez Atlantic, pourra lancer sa fameuse prophétie : « j’ai vu l’avenir du rock et son nom est Bruce Springsteen ». Saint Jon-Baptiste annonce ni plus ni moins qu’un nouveau Christ est né. Pressé par CBS qui entend bien surfer sur ce début de popularité. Le groupe entre en studio et n’en sortira qu’en juin 1975 avec l’un de ses meilleurs disques, Born to run. C’est Landau qui produit et l’album se classe n°3 dans les charts, encensé par la critique. Springsteen est devenu en quelques semaines une superstar qui fait les couvertures de Times et de Newsweek. En blouson de cuir et jean, il est l’antithèse des stars du rock décadent et de leurs afféteries. C’est l’image un peu bourrue et naïve des pionniers du rock’n’roll, des gars qui ont souffert avec le peuple jusqu’à le faire rêver par procuration. Rien à jeter dans un disque parfait, pas très loin cette fois du punk et du rock le plus dur avec déjà des thèmes qui puisent dans le social et la politique : « Born To Run » sur la jeunesse marginale, « Jungleland » sur les exclus ou « Thunderland » qui sera l’une de ses chansons les plus jouées en concert. Par sa profonde humanité et le caractère social de ses textes, Springsteen doit souffrir la comparaison, écrasante, avec Dylan mais il ne jouera jamais sur ce terrain. « Born To Run », qui a failli être choisie comme hymne du New Jersey, est un hit absolu avec une intensité dramatique rare, comme tous les morceaux du disque d’ailleurs.

Les années qui suivent vont être difficiles. « Miami » Steve Van Zandt est toujours à la guitare avec Roy Bittan et Max Weinberg en lieu et place de Sancious et Lopez. Le groupe tourne beaucoup, aux États-Unis et en Europe, mais ne peut enregistrer du fait d’un litige juridique avec son ex-manager Mike Appel. Springsteen devra ronger son frein pendant trois longues années, écrivant des chansons pour qui veut bien s’en faire l’interprète : « Because The Night » pour Patti Smith, on l’a vu ; « Fire » (destinée à Presley) pour Robert Gordon et les Pointer Sisters ou encore Gary U.S Bonds, Southside Johnny, Greg Kihn ou Warren Zevon, entre autres. Preuve en tout cas qu’il n’a pas perdu la main.

La divine surprise arrive enfin le 2 juin 1978 avec Darkness on the edge of town, encore produit par Landau. Un album empreint de tristesse, de mélancolie, loin de l’énergie enjouée du précédent. « Badlands » fait écho au film éponyme de Terrence Malick, la cavale jonchée de cadavres des Romeo et Juliette du Midwest. Un album truffé de références bibliques, comme Dylan en son temps (« Promised Land », « Adam Raised A Cain ») et des perles comme « Candy’s Room » ou « Streets Of Fire ». Springsteen met en scène tous les martyrs du rêve américaine et, dans « Factory » et en souvenir de son père, chante les ravages de l’usine et du travail mort. Springsteen, politiquement conscient, participe à l’album No Nukes contre le nucléaire (civil et militaire) avant de sortir un double album, The River, moins sombre et plus pop avec des hits comme « Hungry Heart » ou « Drive All Night ». « The River », comme « Stolen Car » ou « Wreck On The Highway », décrivent encore l’itinéraire tragique de pauvres gars broyés par un système qui ne les considère que comme producteurs ou consommateurs. L’album se classe n°1 et Springsteen est assis sur le toit du monde. La France est sous le charme et Antoine De Caunes devient son prophète dans l’hexagone.

Springsteen va participer à des concerts humanitaires mais aussi politiques, contre l’Apartheid ou pour les vétérans du Vietnam. Il est l’exemple même de l’artiste qui sert des causes plus que celles-ci ne le servent, avec toujours un tropisme social. Nebraska sort en septembre 1982, album acoustique réalisé en solo et produit par lui-même. À travers 10 chansons inspirées, Springsteen décrit les ravages des années Reagan à travers quelques personnages que ses talents de chroniqueur social font vivre. SDF, marginaux, ouvriers, délinquants, chômeurs… Toute une galerie de portraits à vif de perdants avec beaucoup de bonté et de compassion. Puis c’est Born in the U.S.A, en juin 1984. Loin d’être son meilleur disque, c’est pourtant celui qui lui apportera la consécration mondiale, jusqu’à Reagan et les Républicains qui essaieront de se servir de la chanson-titre comme hymne patriotique alors qu’elle parle des vétérans du Vietnam qui ont quitté la jungle pour retrouver un pays sinistré, véritable enfer libéral qu’ils ne reconnaissent plus et qui les méprise. On se régale quand même avec « I’m On Fire » ou « Dancing In The Dark ». Nils Lofgren remplace Van Zandt et Springsteen peut arpenter le monde en héros d’une génération morale qui lui fait fête. Un coffret de cinq disques viendra clôturer la période (Live 1975 – 1985, c’est d’ailleurs son nom).

Ira-t-on plus loin ? Tunnel of love (1987) est un bon disque, on a envie de dire sans plus, de même que Human touch et Lucky town (tous deux sortis en mars 1992, après une longue absence). Mais il faut attendre le splendide The ghost of Tom Joad, en 1995, pour retrouver le grand Springsteen. Tom Joad est bien sûr le personnage principal des Raisins de la colère de John Steinbeck dont Woody Guthrie s’était déjà inspiré pour sa chanson « The Ballad Of Tom Joad ». Springsteen, sur un disque qui renvoie au folk et à la protest-song, met en parallèle l’Amérique de la grande dépression de 1929 et celle d’aujourd’hui en mettant toujours la focale sur les déclassés américains, mais sans oublier les migrants mexicains et tous les martyrs d’un rêve américain devenu cauchemardesque. Il sortira encore 10 albums dont un en hommage à Pete Seeger (We shall overcome en 2006), manière de bien revendiquer sa filiation avec tous ces chanteurs – militants du folk des temps de l’espérance.

Des temps qui avec lui ont semblé revenir, sa vision pessimiste et parfois désespérée de l’Amérique et du monde n’étant jamais désertée par l’espoir que cet humaniste sincère n’abandonne jamais totalement. Il est en tout cas le seul rocker qui aura repris le flambeau des Woody Guthrie, Joan Baez, Bob Dylan ou Johnny Cash, admirable troubadour jamais las de chanter la fraternité. C’est aussi en cela qu’il est politique. C’est en cela qu’il restera « the boss », dans l’usine à hits des pop stars internationales. Respect !

Texte extrait du livre Les politiques du rock (Camion blanc) 2023 – Didier Delinotte.

Les politiques du rock / Rock’n’roll Radio est aussi une émission mensuelle sur PFM Arras 99.9, tous les troisièmes mardis du mois et à écouter sur leur site radiopfm.com n’importe quand.

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