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NOTES DE LECTURE 81

JEAN TEULÉ – LE MAGASIN DES SUICIDES – Julliard / Pocket

« Vous avez raté votre vie ? Avec nous, vous réussirez votre mort ! » Telle est la fière devise publicitaire de cette boutique des suicides qui vend tout ce qu’il faut pour mourir sans trop d’efforts. Poisons, armes blanches, pavés pour la noyade, gaz mortel et tout le catalogue pour suicidaires et dépressifs chroniques.

Le magasin est tenu par les époux Tuvache, Mishima (on sait pourquoi) et Lucrèce (pour Borgia). En dépit de leur détestation invétérée pour la vie, ils ont trois enfants : Marilyn (pour Monroe), Vincent (pour Van Gogh) et Alan (pour Turing, un savant qui s’est suicidé en croquant une pomme empoisonnée).

On est loin dans le futur, bien que rien ne soit précisé. Des catastrophes ont anéanti une bonne partie de la terre, mais les Tuvache vivent comme avant dans la religion de la mort. Leur fille se sent inutile et a des envies de suicide, leur fils aîné, Vincent, est dépressif et dramatise tout ; seul le plus jeune, Alan, fait preuve de fantaisie et aime profondément la vie. Il est né par accident, à cause d’un préservatif troué vendu à la boutique pour propager des maladies sexuelles transmissibles. Un heureux accident.

Peu à peu, c’est le petit Alan qui dérègle les sinistres habitudes de la maison. Sa joie de vivre finit par gagner les autres et sa sœur tombe amoureuse du gardien de cimetière alors qu’elle s’occupait du rayon frais et y donnait le baiser de la mort. Même Vincent va mieux et passe son temps à faire des masques mortuaires tellement grotesques qu’ils font rire et à préparer des crêpes (de vraies crêpes).

Le fournisseur Trompe la mort a été remplacé par Pouffe de vie et le magasin est devenu une boutique de farces et attrapes où on sert des boissons et des crêpes. Même les parents se sont fait à la gaîté générale et le monde va mieux, selon les actualités télévisées. La vie triomphe de la mort et tout est mal qui finit bien.

Bon, on ne va pas se le cacher, le roman de Teulé est ennuyeux et frise le gâtisme, avec ses plaisanteries de garçon de bain et ses blagues de potache. On l’aimait pourtant bien Teulé, avec ses biographies mutines de Verlaine, Villon, Charles IX ou de La Montespan, mais là, c’est vraiment nul, mal écrit et pénible. On imagine ce qu’un Morel aurait fait avec un tel thème, voire un Fournier ou un Desproges. Mais là, non, c’est raté. Dommage de devoir dire du mal des morts, même si son bouquin s’y prête.

JOHN COWPER POWYS – GIVRE ET SANG – Le Seuil

John Cowper Powys, le barde du Derbyshire donc presque Gallois. Photo Wikipedia

Un auteur dont j’ai beaucoup entendu parler, mais dont je n’ai rien lu. Il était admiré par beaucoup d’écrivains, dont Henry Miller par exemple. Bonne raison de le découvrir.

Quelque part dans le Dorset, le long de la rivière Frome, Rook Ashover sort du lit où il laisse Netta pour se promener dans la campagne, là où il rencontre son frère, Lexie. Les deux frères discutent sous la lune, près du cimetière où gisent leurs ancêtres. Une famille dont la noblesse remonte aux croisades. Lexie est malade et croit qu’il va mourir quand son frère est un séducteur qui peut avoir toutes les femmes. Se pose la question de la descendance de cette illustre famille. Netta ne peut avoir d’enfants et Lexie est malade.

On passe à Netta Page, la fiancée, juste tolérée dans le manoir des Ashover, tolérée par la mère et par la cousine, Ann, également amoureuse de Rook. Tandis que son frère est gravement malade, Rook est convoité par trois femmes, Netta sa maîtresse, Ann sa cousine et Nelly Hastings, la femme d’un pasteur qui écrit un livre qu’il qualifie lui-même de maléfique.

Tandis que la vieille Ashover et Ann scellent un pacte visant à déloger l’intruse, Netta, Rook s’en va flirter avec Nelly, la femme du pasteur. La question de la postérité de la famille pèse beaucoup, tous attendant de Rook qu’il donne un héritier quand lui n’a pas l’intention de se reproduire.

La cousine Ann lui conseille de s’effacer et Netta échappe aux coups de fusil tirés par Oncle Dick, un bâtard de la famille devenu à demi-fou. La situation se tend en ce Noël blanc. Givre et sang. Le jour de Noël, Lexie Ashover fait une apparition. Au dernier jour de l’An, ce sont les visites. Au pasteur Hastings qu’on tient pour fou. Son livre, toujours aussi mystérieux, est un plaidoyer pour la mort et l’obscurité contre la vie et la lumière. Presque un manifeste nihiliste. On va ensuite voir Lexie, le frère valétudinaire, pour réveillonner. Les langues se délient et l’alcool coule à flot. Netta Page, fin saoule, a perdu la partie devant lady Ann. On apprend la mort de Richard « Dick » «  Ashover.

Au printemps, Ann épousera Rook et Netta, délaissée, boira de plus en plus. On prétend qu’on l’a retrouvée noyée dans la rivière, découverte par Pandie, une domestique. Des domestiques qui ont un rôle important dans l’histoire, comme dans tous les romans anglais du XIX°. Autant ils sont attachés à la famille que, les connaissant parfaitement de générations en générations, ils entrevoient aussi les mauvais sorts et les malheurs. Ann et Rook vont se marier, avec autorisation spéciale, à Tullmaster, pas chez le pasteur Hastings qu’ils craignent.

Bien que la vieille Ashover pense qu’elle s’est noyée, la version officielle est que Netta a disparu et Rook la cherche partout, culpabilisé après son mariage. Sa mère se félicite de la tournure des événements : l’intruse n’est plus là et la famille Ashover aura des descendants. Tout ce qui compte.

Netta est partie dans la ville d’à côté, Forley L’Évêque. Là, elle rencontre Hastings qui était venu s’entretenir avec un Allemand, prêtre défroqué devenu philosophe. Ils rencontrent en chemin une vieille dame – Betsy Cooper – aux allures de sorcière. Hastings cherche un hôtel et n’en trouve pas et lui et Netta acceptent l’hospitalité de la drôlesse qui leur confie que sa fille a eu deux jumeaux de Rook Ashover, des nains monstrueux qu’elle a exhibés dans un cirque et qu’elle garde cachés.

Le lendemain, Netta veut partir pour Londres et Hastings lui conseille de revenir s’expliquer avec Rook. Twiney, le cocher, les repère et il informe son maître. Rook la trouve enfin alors qu’elle est dans le train qui va partir. Il charge Hastings de dire à Ann qu’il va rester chez son frère.

Pendant que la mère organise sa fête d’anniversaire dans une propriété à côté de laquelle Betsy Cooper a installé sa caravane, Ann attend un enfant et se consume de jalousie contre sa rivale fantôme disparue dans Londres, mais aussi contre Nell Hastings qui profite des absences répétées du pasteur pour des repas en tête à tête avec Rook.

Tous se retrouvent pour l’anniversaire et Nell s’y rend avec Lexie. Rook a payé Betsy Cooper pour qu’elle s’en aile, mais elle lui fait regarder une boule de cristal où Netta pleure en regardant un cercueil où il gît. Rook déteste Ann de plus en plus et il donnerait tout pour retrouver Netta, alors que Nell se rend compte que ce qui les unit ne sera jamais qu’une tendre amitié, loin de l’amour dont elle rêvait.

Rook va voir Hastings car il a l’impression que le pasteur en sait plus sur Netta qu’il veut bien le dire. Il garde son secret et Rook l’interroge sur son livre. Hastings parle des forces de la vie opposées à celles de la mort dans l’âme des hommes et que la mort emporte tout. Rook se moque de sa philosophie et use d’arguments plus rationnels. C’est alors que Hastings se fâche, mais c’est plus un antagonisme de classe et de la jalousie pour ses conquêtes qui l’anime, loin de la querelle philosophique. En tout cas, il garde secrète l’adresse de Netta et là réside son triomphe.

Rook, qui doit rejoindre son frère pour une promenade, se dit qu’il n’est qu’un noble ruiné, incapable d’aimer et trop imbu de lui-même pour s’ouvrir à la vie. Il s’aperçoit que c’est l’orgueil qui le pousse à séduire les femmes, mais qu’il ne fait que leur malheur. Les deux frères évoquent des souvenirs d’enfance en contemplant la nature. Lexie est dépendant de ses comprimés de morphine et son frère lui reproche de s’être ligué avec les autres contre Netta. C’est l’été. Rook retrouve son frère avec Nell et il en prend ombrage. Il n’est pas contre le fait que son frère se procure une dernière joie, mais son orgueil le rend jaloux, comme s’il avait des droits sur toutes ses femmes. Les deux frères se disputent et Nell s’éclipse en s’écriant qu’elle en a assez des Ashover et confie à Rook que son mari connaît l’adresse.

Dans son sommeil, Hastings révèle l’adresse de Netta à sa femme qui s’empresse de lui envoyer un télégramme. Elle rapplique aussitôt et redoute de retrouver Rook alors que sa femme va accoucher. Rook revient voir Netta, mais elle a passé son temps chez les prêtres et semble transformée, absente. Ann a disparu, nourrissant les pires inquiétudes et Hastings devient fou avec son maudit livre.

Ann était sortie et avait rencontré Betsy Cooper qui lui avait fait part d’une vision de sa boule de cristal, le meurtre de son mari par le pasteur. Elle et le gamin Binnody, un bâtard du vieux Ashover, n’arrêtaient pas de lui chantonner : «quand le livre sortira, pas d’enfant ne vivra ». Un refrain qui l’obsède et l’amène à passer par l’Octroi, la maison du pasteur et de sa femme. Elle voit le pasteur Hastings en état de démence, maintenu par Netta, Nell et Pod le domestique. Elle ramène le livre avec elle, cet « Éloge de la mort » et va le brûler dans un feu de broussailles allumé par le jardinier.

Ann accouche d’un fils qu’elle prénomme John. Hastings s’est échappé et il croise sur un pont Rook parti se promener en attendant l’heureux événement. Hastings assomme Rook d’un coup de râteau, sa victime se noyant dans la rivière. Hastings meurt le lendemain, suivant sa victime d’une journée et retrouvant le néant qu’il avait fini par adorer. Une dernière scène montre l’arrivée d’un cirque au village. Lexie et Nell s’y rendent et il va même jusqu’à monter sur un cheval de bois. Après une étreinte avec Nell, il expire à son tour.

C’est un étrange roman, qui mêle poésie, philosophie et mystique. C’est aussi l’ancêtre du Nature writing, tant les descriptions de la nature sont précises et expertes. Powys fait penser à un Thomas Hardy, avec les fulgurances poétiques d’un Dylan Thomas, son presque compatriote gallois. La nature qui est souvent là pour décrire le tourment des âmes, dans un récit tellurique qui se déroule sur un an.

Givre et sang, vie et mort, être et néant, nature et vide. On a pu dire que Powys était un écrivain pour écrivains, à savoir qu’il était trop complexe pour le lecteur lambda. Largement faux. Ce roman est bouleversant et son auteur un écrivain majeur. « Un tel homme nous permet de contempler le feu dévorant qui fait rage à travers l’univers ». (Henry Miller). Pas mieux…

FRANÇOIS MAURIAC – LE SAGOUIN – Plon

Court roman ou longue nouvelle (140 pages écrites gros), Le sagouin reprend un peu le thème du Baiser aux lépreux dont on a déjà parlé ici. Un Mauriac obsédé par la laideur (la sienne?) et par des personnages faibles et vulnérables – de bons chrétiens ? – à qui l’on dénie à la fois leurs droits, leur liberté d’agir et leur pouvoir de vivre. C’est le genre de livre qu’on peut lire en deux heures, facile.

Soit une famille de hobereaux du Sud-ouest. L’héritier, un nobliau, a épousé Paule, une bourgeoise devenue ainsi baronne. Sa belle-mère, qu’on appelle « fraülein », est la seule à donner un peu d’affection à Guillaume – Guillou le Sagouin – un gamin jugé laid et stupide que l’instituteur ne veut plus en classe, malgré l’intervention de fraülein.

Le père, Galéas, est un faible et vit sur la peur, tâchant toujours de fuir les disputes entre sa mère et sa femme à propos de sombres histoires de famille et de positions politiques. Paule a la réputation d’avoir flirté avec un curé, ce que lui renvoie son entourage, quand l’Autrichienne paie sa nationalité et son statut d’aristocrate. Il y a aussi les disputes entre l’Autrichienne et l’autre baronne, la mère de Paule avec des récriminations de part et d’autre. Paule se met en tête de séduire l’instituteur, réputé communiste, pour l’avenir de son fils.

Guillou, le Sagouin, est autorisé à assister aux cours après la classe, à 16h et sa mère a usé de toutes les flatteries pour aboutir à cette décision bienveillante. Le père n’est pas favorable à la tournure des événements, refusant que son fils ne soit éduqué par un rouge. Mais sa voix importe peu. La première leçon est prometteuse, et Bordas l’instituteur semble s’intéresser au gamin. Sa femme, flairant anguille sous roche, n’a pas envie qu’il s’en occupe et Bordas se ravise, au nom de Jaurès et de la lutte des classes. Il ne jure que par son fils Jean-Pierre, premier en tout et voué à l’école normale

L’instituteur a cédé à ses convictions politiques, mais il a abandonné l’enfant à sa solitude, à sa détresse. Le père et le fils iront se noyer dans la rivière. Qui a entraîné l’autre ? Paule se mourra d’un cancer et les deux vieilles partiront en maison de retraite.

C’est du grand Mauriac, non seulement une description scrupuleuse de la haute société provinciale, son mépris, sa hargne, sa mesquinerie, mais la douleur et le calvaire d’un enfant martyr que seul un être bon et bienveillant aurait pu sauver. Seul son père s’est reconnu en lui et leur a infligé à tous deux la mort.

Un livre beau et émouvant qui vous tirerait des larmes. Mauriac, à ranger avec Péguy et Bernanos.

KANT – FONDEMENTS DE LA MÉTAPHYSIQUE DES MŒURS – Librairie Delagrave

Un peu de philosophie pour changer, et pour ne pas bronzer idiot. Emmanuel Kant, le redoutable. Le livre fait une bonne centaine de pages, mais ça en fait plus de 200 avec ce qu’on appelle « l’appareil critique » (préface, introduction, biographie, notes…) qu’on peut passer facilement.

Une préface qui s’attarde sur les influences de Kant, le piétisme qui n’est qu’une actualisation du protestantisme luthérien et le rationalisme de Wolff, son maître. D’autres sources, principalement Leibniz ou Rousseau, le Suisse semblant prendre une importance particulière dans la formation de la pensée de Kant.

Le présent volume décline les thèmes chers à Kant : liberté, devoir, volonté, droit et morale, nécessaire et contingent, impératifs catégoriques, chose en soi et expérience, phénomènes… Il s’agit de partir de la volonté, supposée bonne, pour établir l’un des piliers de la « métaphysique des mœurs », soit de la métaphysique de la morale. Réflexion sur les déterminants presque anthropologiques de la morale, en dehors des intérêts personnels, de la raison, du plaisir… Volonté, devoir et respect, autant de mots et de valeurs qui indiquent une intention de bonté et de vérité, selon les catégories reines, avec l’esthétique, de l’univers platonicien. Faire qu’une maxime personnelle confine à l’universel, tel est le criterium absolu, celui qui importe au philosophe Et Dieu dans tout ça ? Une hypothèse pour Kant, mais on sent bien qu’il considère Dieu comme une hypothèse souhaitable. Une sorte de couronnement de la raison.

Mais les exigences de Kant quant à la morale sont énormes. La volonté et le devoir guidant chaque action doit s’extraire de tous les calculs égotistes du moi, ce qui rend difficile d’y voir leur pureté.

Une note nous explique que Kant croit plus à cette morale et à ces mœurs désintéressés dans l’action collective, à l’image de la révolution américaine ou de la révolution française. Comme la chose en soi est indéfinissable car prise hors de l’expérience, les critères objectifs et exigeants de la morale pour Kant la rendent quasiment impossible. Mais Kant est un moraliste rigoureux et son propos n’est pas de flatter l’humain. Kant voit quand même dans la loi l’amorce de cette métaphysique de la morale.

La deuxième partie s’efforce de donner corps à l’impératif catégorique, à distinguer de l’impératif hypothétique et c’est là que la pensée de Kant est la plus rigoureuse.

Une volonté et une action tendues vers la loi et l’universel. Kant signale de nombreux exemples où la volonté individuelle ne saurait se confondre avec l’impératif catégorique et la morale : le suicidaire, l’emprunteur, l’hédoniste, l’égoïste. Leurs propres maximes ne sauraient confiner à l’universel. A contrario, on peut trouver cette morale en considérant la nature et l’humanité comme fins en soi, et non comme moyens. « agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen ». À méditer…

L’impératif catégorique se définit donc comme une loi pour la volonté de tout être raisonnable. Kant pose comme base que la volonté doit être autonome pour en arriver à un être moral en répétant que ses maximes et ses préceptes individuels doivent se rapporter à l’universel pour être valides.

Dans la dernière partie, Kant distingue le monde sensible du monde intelligible, habité par des êtres moraux. Il dit que la liberté est la condition absolue de la volonté et qu’il ne saurait y avoir de volonté que libre. Quant à fonder le principe de cette liberté, il admet que l’entendement humain n’en est pas capable. L’affirmation de la loi morale repose sur celle de la liberté et on en revient à l’impératif catégorique s’appliquant depuis les intuitions individuelles jusqu’aux valeurs universelles. Et d’en revenir au concept de base, celui de la chose en soi se situant en dehors des phénomènes. Une aporie ?

Un livre difficile à lire, malgré des tas de notes explicatives qui ne font souvent que compliquer encore plus le propos. Néanmoins, on croit sortir de là en ayant compris l’essentiel et, sans être rodé au discours philosophique, à son jargon et à ses concepts, on a l’impression de ne pas avoir été trop largué.

On pense à ce petit livre de Thomas De Quincey sur les derniers jours de Kant, ses maux d’estomac, ses promenades quotidiennes et tous ses faits et gestes réglés à la minute près, comme si cette régularité temporelle structurait le moi et la conscience, et évitait la folie. C’est en tout cas mon interprétation du cas Kant vu par De Quincey. J’ai bien le droit d’en avoir une, sans être le moins du monde philosophe.

EMMANUEL ROBLÈS – CELA S’APPELLE L’AURORE – Éditions du Seuil / Le livre de poche

Le titre est emprunté à une belle phrase de Giraudoux dans Électre et on a déjà lu un peu Roblès, longtemps membre de l’académie Goncourt, ne serait-ce que ce Venise en hiver, roman sensible et émouvant sur la fin d’un amour.

L’action se déroule à Cagliari, après la guerre dont les souvenirs sont encore vifs chez les personnages. Valerio est médecin et il est partagé entre deux femmes, Angela son épouse qui revient d’un séjour en clinique après une dépression, et Clara sa maîtresse. Il est appelé au chevet de Magda, la femme d’un gardien de ferme menacé de licenciement par son patron.

Alors qu’il est avec sa maîtresse, le docteur reçoit un appel le sommant de se rendre au chevet d’une fillette abusée par son grand-père. C’est un policier, Fasaro, qui est venu l’appeler chez sa maîtresse et il se dit que sa liaison n’a plus rien de secret. Puis c’est une suicidaire qui s’est encore entaillé les veines, puis un homme qui croit avoir été empoisonné. D’autres encore, pour la dure journée d’un médecin de campagne.

Valério a envie de passer du temps avec Clara, mais il s’acquitte de son devoir et va intercéder auprès du patron de Sandro, le garçon de ferme mais son patron – Gorzone – lui dit qu’il a déjà recruté quelqu’un à sa place. Il accepte néanmoins, eu égard à l’état de santé de son épouse, que le couple reste dans la propriété. Mais le nouvel employé arrive avec femme et enfants et il n’est pas question de cohabiter. Magna et Sandro vont se réfugier chez Pietro, un ancien résistant. Valerio reçoit une lettre de sa femme qui insiste pour qu’il la rejoigne à Naples. Il réussit à convaincre Clara de laisser sa Sardaigne natale pour partir avec lui pour Naples.

C’est l’enterrement de Magda suivi de l’assassinat de Gorzone. Sandro vient se réfugier chez Valério et il avoue sa culpabilité. Fasaro enquête et interroge Valério en étant sûr de connaître le meurtrier. Il y a beaucoup d’allusions à la guerre froide et à la guerre de Corée dans ce livre, ce qui lui donne une dimension politique. On pense parfois à La loi de Roger Vailland, malgré quelques scènes d’amour façon Nous deux ou Confidences. Roblès n’est pas Vailland, loin s’en faut.

Alors qu’il visite une malade, une bourgeoise qui essaie de le séduire, elle lui dit que Fasaro est persuadé que Sandro se cache quelque part, et que celui qui le cache risque gros. Un avertissement ?

Il est appelé après un accident dans une mine et continue ses visites. Fasaro est venu chez lui mais n’a pas laissé de consigne. Pietro lui dit qu’un de ses amis peut emmener Sandro à Tunis, mais le fugitif n’a pas la moindre envie de partir et surtout plus la moindre envie de vivre.

L’inspecteur Fasaro semble jouer au chat et à la souris avec lui et un journaliste, Cosello l’aborde, venu faire un reportage sur le fait divers qui intéresse son journal. Lui imagine que Gorzone est tombé dans un traquenard et que c’est un Anglais qui l’a ramené chez lui pour des discussions d’affaire alors qu’il était dans la maison de sa maîtresse.

Angela revient en Sardaigne avec son père Latanza qui s’aperçoit que son beau-fils cache un meurtrier, idée qui l’insupporte. Sa réputation est en jeu ainsi que celle de sa fille. Valerio tient bon et le père et la fille retournent à Naples. Fasaro, toujours dans les parages, lui apprend que Sandro s’est pendu alors que Clara s’était proposée de le cacher, ce qui avait encore renforcé leurs liens.

C’est finalement Fasaro qui, après lui avoir montré la dépouille de Sandro, le reconduit vers la maison de sa maîtresse. Le choix est fait ; le choix de la justice et le choix de l’amour.

L’amour fou plutôt que l’amour confortable, la justice morale plutôt que la loi ; il y a du Camus chez Roblès, Camus qu’il a bien connu et qui avait encouragé ses débuts avant de le recruter dans le Combat d’après-guerre. Ce sera l’Algérie pour l’un, l’Italie et ses îles pour l’autre. Mais, pas plus qu’il n’est Vailland, Roblès n’est Camus. Juste un bon romancier, ce qui n’est pas rien. Roblès oblige !

26 juillet 2025

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