
Dans le San Francisco hippie des années psychédéliques où dominaient le Jefferson Airplane et le Grateful Dead, Country Joe And The Fish était sûrement le moins halluciné et le plus politique, D’ailleurs, le leader Country Joe Mc Donald, , mort récemment à 84 ans, s’est toujours revendiqué communiste. Le nom du groupe doit d’ailleurs autant à Staline («Country Joe » étant son surnom aux U.S.A durant la seconde guerre mondiale) qu’à Mao pour les « Fish », en référence à la haute pensée du timonier : « l’armée doit être aussi à l’aise dans le peuple qu’un poisson dans l’eau ». Un point tsé toung. Une brève histoire de Country Joe And The Fish et une encore plus courte de Augie Meyers, organiste texan complice de Doug Sahm. Morts le 7 mars.
À San Francisco, Joe Mc Donald (chant), Barry « The Fish » Melton (guitare), Gary « Chicken » Hirsh (batterie), Bruce Barthol (basse) et David Cohen (guitare rythmique et claviers) font eux aussi les beaux jours du Fillmore ou de l’Avalon Ballroom. À l’origine, Melton et Mc Donald ont commencé à écrire des chansons et à enregistrer pour venir en aide au journal anarchiste de San Francisco Rag Baby. Mc Donald et Melton se produisent aussi à Los Angeles, et à Berkeley, au Jabberwock Café. Mc Donald est investi, à Berkeley, dans le Free speech movement, osant des philippiques contre la guerre du Vietnam et l’armée américaine. Les premiers poissons ont pour noms Carl Schrager, Bill Steele et Mike Beardslee et ils figurent sur le premier EP auto-produit du groupe.
Ed Denson, leur manager, présente le groupe à Chris Strachwitz, producteur chez Arhoolie records qui accepte de sortir le E.P avec déjà une version acoustique de « I Feel Like I’m Fixin’ To Die Rag ». Le disque est vendu dans les boutiques underground et on remarque aussi «The Fish Cheer », une satire caustique sur l’engagement de l’armée au Vietnam. D’emblée, Country Joe s’attaque au complexe militaro-industriel américain et à la ploutocratie des élites d’un pays qui fait ployer le monde à travers ses multinationales, comme la United Fruit Co a pu le faire au Guatemala dont le président Jacobo Arbentz Guzman fut renversé par un coup d’état organisé par la CIA.
Bruce Barthol, David Cohen et le guitariste Paul Armstrong remplacent les trois musiciens engagés pour le E.P ; Armstrong qui quittera le groupe, emprisonné pour objection de conscience, avant leur premier enregistrement officiel. Le Fish joue essentiellement autour de Berkeley, souvent pour des concerts organisés par le SDS (Students For A Democratic Society). Le groupe tourne beaucoup avec le Paul Butterfield Blues Band et Cohen se met à l’orgue pour un son plus psychédélique, alors que Mc Donald ne jurait que par Woody Guthrie.
En juin 1966, ils sortent un second E.P auto-produit avec « Thing Called Love » et « Bass Strings » sur la face A mais, plus remarqué, une face B de cinq minutes avec bruitages divers et instruments rares, c’est « Section 43 » ou le Vietnam comme si vous y étiez, à travers une patrouille de troufions perdus dans la jungle. Le disque se remarque et le groupe est engagé à signer chez Vanguard pour enregistrer avec le producteur Samuel Charters. Basé désormais à San Francisco, le Fish est aussi du grand Human Be-in de janvier 1967 et son premier album, Electric music for mind and body, peut sortir en mai avec les morceaux des deux premiers E.P dont ce « Section 43 » qui fera couler beaucoup d’encre. Il faut dire que le Fish distille une ironie mauvaise et un humour glaçant. Tous les titres sont signés Mc Donald, à part le « Love », porté au crédit de tout le groupe. « Not So Sweet Martha Lorraine » sort en simple et se classe dans le Top 100 (à la 98° place). Parti d’un folk contestataire, le groupe nage dans les eaux de l’Acid-rock et du psychédélisme. « Superbird », lui, est banni à la radio pour injure au chef de l’état, confondant Johnson avec Superman : « Yeah, gonna make him eat flowers / Yeah, make him drop some acid… ». Pacifistes, anarchistes et drôles, ce qui ne gâte rien.
Puis c’est Monterey et la traditionnelle tournée dans l’est. À New York, ils enregistrent leur deuxième album chez Vanguard, I Feel Like I’m Fixin’ To Die Rag, qui sort en novembre. Album tout aussi excellent et charge au vitriol contre la guerre et ceux qui la financent. Sur la pochette, le groupe est déguisé, qui en guérillero (Mc Donald), qui en militaire, en magicien ou en prêtre. Dans un registre plus romantique, « Janis », signé Mc Donald, est une déclaration d’amour à Janis Joplin.
À l’été 1968, pour un concert à New York, Hirsh suggère au groupe de remplacer « fish » par « fuck » et le public suit. « Fish Cheer » devient « Fuck Cheer » et la participation du groupe à l’Ed Sullivan Show se voit annulée alors que sort le troisième album du groupe – Together – le seul qui aura un petit succès commercial. Toujours produit par Sam Charters, l’album sort en août et se classera dans les charts albums à la 23° place. Un album plus léger, avec des photographies du mariage de Country Joe avec son épouse Robin, mais l’album n’en est pas moins dédicacé à Bobby Huton, black panther tué à 18 ans. Le disque se termine d’ailleurs sur « An Untitled Protest », « a death Mantra, no more war » et un hommage à la musique Soul avec « Rock And Soul Music », plus une chanson sur New York, épitomé de l’intolérance et de la bigoterie (« The Streets Of Your Town » et ce « Harlem Song », chanson sur l’Amérique et ses quatre siècles de racisme. Révolutionnaires toujours, on ne se refait pas !
Bruce Barthol quitte le groupe et part en Europe. Il va fonder Formerly Fat Harry. Le groupe n’est pas admis à la convention démocrate de Chicago en 1968. Il prend pension au Fillmore West en alternance avec toutes les formations du coin. Ils sont sur l’album Live Fillmore West 1969, en bonne compagnie, un album qui ne sortira qu’en 1996. Dans l’immédiat, c’est Here we are again en juillet de la même année, avec les départs de Cohen et Hirsh et leur remplacement par des membres de Big Brother & The Holding Co. Mais ça sent la fin et l’album est moyen et plus très politique. On connaît par cœur le show du groupe à Woodstock et ses « gimme an F… ». « The Fuck Cheer », joué le 16 août 1969, crèvera l’écran en 1970 et on pourra voir un nouveau line up avec Mark Kapner aux claviers, Doug Meltzer à la basse et Greg Dewey à la batterie. Ce sera là leur dernier tour de piste, et Joe Mc Donald commencera une carrière solo avec des reprises de Woody Guthrie (Thinking of Woody Guthrie) en décembre 1969. C’en est fini des poissons, mais pas de Country Joe, présent à la fête de l’Humanité en 1972, à la même affiche que les Who (il dira qu’il est communiste dans Rock & Folk) et auteur avec son éternel complice Barry Melton d’un excellent album live – Incredible live ! – avec, sur la pochette, les mentions sexe, drogue et politique, plus écologie et science-fiction. On pourra apprécier son « Kiss My Ass » et son « Tricky Dicky » en l’honneur de Richard Nixon.
Barry Melton ira faire une carrière solo en Angleterre quand on verra de moins en moins Joe Mc Donald, devenu une légende vivante de la contestation aux États-Unis. Une trentaine d’albums solo quand même, et un poste de défenseur public (auxiliaire de justice chargé de l’aide aux accusés impécunieux) à Yolo County, qu’il occupera jusqu’en 2009. Pas un plaisantin, Joe le Péquenot, encore moins un fumiste ou un frimeur. Un pur, un généreux, qui n’a jamais habité les collines de Hollywood. Country Joe & The Fish aura en tout cas été le groupe de San Francisco le plus politisé et, à tout prendre, certainement le meilleur. (1)
Un mot sur Augie Meyers, musicien et producteur décédé le même jour que Joe Mc Donald (le 7 mars). Il fut d’abord un élément indispensable du Sir Douglas Quintet, le groupe de Doug Sahm, auteurs de quelques hits mémorables à la fin des années 1960 tels « Mendocino » et « She’s About A Mover ». Mais Meyers était plus que le comparse de Doug Sahm, tant sa carrière personnelle est riche.
Augie Meyers est d’abord le responsable du son d’orgue « Vox » original du Quintet et il suivra Doug Sahm, également leader de Sam The Sham And The Pharaos (« Wooly Bully ») dans sa carrière solo.
Une douzaine d’albums solo entre 1971 et 2006, la plupart avec les Texas Tornados, toujours avec l’ami Doug Sahm, Freddy Fender et Flaco Jimenez. Meyers va aussi travailler avec Kim Fowley dans son studio de Topango Canyon . Il aura plus tard ses propres labels comme Texas Re-records Company, Superbeet et White Boy Records.
Le natif de San Antonio (Texas) sera toujours attiré par les rythmes d’au-delà de la frontière, les Mariachis et le fandango. Il sera aussi un musicien de studio recherché pour ses talents d’organiste, jouant sur des albums de Bob Dylan (Time out of my mind 1997, Love and theft 2001) comme sur le Wicked green de Tom Waits avec lequel il se produira à l’orgue dans le show télévisé de David Letterman en juillet 2012.
Finalement, Augie Meyers, musicien doué qui aura beaucoup fait pour le style «Texmex » et Country Joe, figure de proue de la contestation contre-culturelle, avaient plus en commun que la date de leur mort.
(1) extrait de Les politique du rock – Didier Delinotte – Camion blanc (2023)