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KANDINSKY ET CARDON

L’affiche de l’exposition Kandinsky au LAM de Villeneuve d’Ascq. Tous les dessins de Cardon sont hors-format utilisable, et lui-même l’était un peu, hors-format.

Le premier est l’un des pères de l’art abstrait, avec Klee, Mondrian et Malévitch. Le second était un dessinateur de presse au trait sûr, dans la lignée d’un Topor ou d’un Gourmelin. Le premier, Kandinsky, refait l’ouverture du LAM de Villeneuve d’Ascq, fermé depuis quelques mois pour travaux. Le second, Jacques-Armand Cardon, pilier du Canard Enchaîné pendant plus de 40 ans, est décédé le 5 avril dernier, à Angers. D’époques et de manières très différentes, deux grands artistes, tous arts confondus qui ont, chacun à leur niveau, révolutionné le monde de l’art – pour Kandinsky, et du dessin – pour Cardon. On leur rend hommage, humblement. Arts majeurs ou arts mineurs, peu importe après tout.

C’est donc Vassily Kandinsky qui ressuyait les plâtres au LAM, après une longue fermeture. Kandinsky figure de proue de l’art abstrait mais qui a connu une période figurative dont on peut voir ici quelques tableaux, souvent des scènes dans la campagne russe d’une manière qui rappelle un peu les impressionnistes. On dit qu’il s’est ouvert à l’abstraction en découvrant que ce qui était peint n’était pas l’essentiel, moins important en tout cas que la manière et le regard du peintre.

Dans sa période figurative, on peut aussi apprécier des tableaux orientalistes qui représentent eux aussi des villageois dans des souks ou dans des ruelles ensoleillées. Kandinsky a voyagé en Tunisie et la lumière et le soleil ont contribué à faire évoluer sa manière.

Né en 1866, il quitte la Russie en 1905, soit après la première révolution russe avec une guerre russo-japonaise et une longue grève générale qui est une sorte de répétition générale de la révolution d’octobre 1917. Plutôt d’un milieu bourgeois, son père étant un riche marchand de thé, Kandinsky s’exile en Allemagne, près de Munich. Il reviendra en Russie, devenue URSS, après la révolution d’octobre 1917 mais, toujours pas convaincu par le nouveau cours, il repartira en Allemagne.

Ses toiles non figuratives sont sous influence musicale. Elles s’intitulent Composition ou Improvisation avec des couleurs censées remplacer les notes. On a déjà le Kandinsky qu’on connaît, avec des couleurs vives et des formes géométriques qui s’entrelacent dans une belle harmonie.

Dès son premier séjour en Allemagne, Kandinsky avait rejoint le groupe du Blaue Reiter (Cavalier bleu) de Franz Marc et August Macke dont faisait aussi partie Klee. Il y signe un fort article (Sur la question de la forme) consacré au Douanier Rousseau et à Arnold Schoenberg, où il écrit que ces deux-là, de façon presque instinctives, ont révolutionné leurs arts respectifs et que seuls des illuminés, des fous ou des génies peuvent le faire. C’est un peu l’annonce et l’éloge, avant la lettre, de l’art brut. Ajoutons que Schoenberg a composé ses premières œuvres atonales en 1911 et que sa musique sera un peu l’équivalent de l’abstraction en peinture.

Après son retour peu probant d’URSS, en Allemagne toujours, Kandinsky est invité à rejoindre le Bauhaus de Walter Gropius, un mouvement artistique pictural et architectural qui se veut résolument moderne. C’est l’époque où son travail s’oriente vers une abstraction absolue où il s’efforce de représenter les mouvements de la pensée, les ondes, les éléments les plus immatériels selon les théories de la théosophie, mouvement philosophique de la sagesse universelle initié par Helena Blavitsky.

On voit beaucoup de photographies, de coupures de presse, d’illustrations scientifiques. Kandinsky se passionne pour l’astronomie, la géométrie et la biologie. Il entend unir la science et l’art dans des formes qui font la part belle au vivant, à tout ce qu’il est possible de voir à travers un microscope. C’est l’art de la vie.

Kandinsky quittera l’Allemagne en 1933, fuyant la montée du nazisme. Il choisit la France et Paris cette fois comme patrie d’exil et il sera naturalisé français en 1939. Le père de l’abstraction y mourra en 1944, laissant une œuvre colossale que sa femme gérera, prêtant la collection aux musées du monde entier.

Cette exposition se distingue par la richesse des tableaux, documents et écrits soumis au regard du public, avec des toiles que les amateurs n’ont pas l’habitude de voir. On sort de là avec des étoiles plein les yeux, et l’image correspond bien à ce peintre enchanteur qui voulait mettre l’univers, le cosmos et la vie dans ses toiles.

KANDINSKY FACE AUX IMAGES – LAM VILLENEUVE D’ASCQ, jusqu’au 14 juin.

Et Cardon ? Un dessinateur de presse qui pourrait souffrir de la comparaison, mais pas tant que ça finalement. Car Jacques-Armand Cardon n’est pas un dessinateur comme les autres, plus proche de l’école (si c’en est une) des Topor et de ses épigones du mouvement Panique, cette coterie artistique qui a rassemblé, vers le milieu des années 1960, des gens comme Arrabal, Topor ou Jodorowky.

Le style de Cardon est angoissant, avec ses personnages inertes, atones, souvent des profils d’ouvriers en casquette placés dans des situations vertigineuses et dans des espaces infinis qui font penser aux toiles de Giorgio de Chirico. Un style mystérieux, sombre et obscur qui montre une condition humaine écrasée par l’aliénation et l’oppression. Des hommes sans visage dans un silence glacial.

Tout cela peut sembler triste et accablant, sauf que la légende incite immanquablement aux éclats de rire et que Cardon joue justement du contraste entre la solitude désespérée de ses figures et de leur environnement d’un côté et le petit commentaire désopilant centré sur un fait d’actualité, politique ou social. C’est en cela qu’il est profondément original et talentueux.

Cardon a débuté dans Siné Massacre, journal éphémère lancé par un Siné fraîchement viré de L’Express. Une façon de lui mettre le pied à l’étrier d’autant qu’il suivra Siné et Wolinski dans L’Enragé et dans Action (journal des comités d’action),en 1968. Il dessinera ensuite dans Politique Hebdo, dans L’Humanité Dimanche mais aussi dans Le fou parle, cette remarquable publication lancée par Topor et sa bande au milieu des années 1970 avec Gourmelin, Olivier O Olivier, Jacques Sternberg ou André Ruellan.

En 1973, Cardon commence une collaboration régulière avec le Canard Enchaîné et il y donnera ses dessins pendant plus de 40 ans. Il travaille parfois dans la même période pour Le Monde et dansHara Kiri en publiant régulièrement des albums, compilations de ses dessins, la plupart parus chez Pauvert.

On a beaucoup parlé d’humour noir à son sujet. Né au Havre en 1936, Cardon n’aura pas connu son père, torturé par les nazis et mort en captivité en 1942 . Ce sera son grand traumatisme qui va justement donner naissance à son style d’une noirceur inquiétante sauvée par un trait d’humour toujours caustique et corrosif. Car Cardon a toujours été drôle, et au meilleur de sa forme, il a pu ridiculiser les Plantu, Piem, Trez, Escaro, Faizant et tous les dessinateurs de presse de l’époque.

Cardon a aussi fondé son journal, Le père Denis, avec ses amis Vazquez De Sola, Kerleroux (tous deux au Canard Enchaîné) et le journaliste Alain Grandrémy ; un périodique né en 1981 et qui ne durera pas très longtemps.

Dans les derniers temps, Cardon habitait un petit village de l’Anjou après avoir séjourné sur une petite île en Bretagne, loin du journalisme et de l’agitation culturelle parisienne. Même si on a pu parfois le voir à une émissions de télévision comme le fameux Tac au tac de Jean Frappat, ou que ses quelques dessins animés se soient vus primés à Annecy et même à Cannes, le bougre n’était pas très mondain et c’est le moins qu’on puisse en dire.

D’une grande sensibilité artistique et doté d’un sens de l’humour aigu, Cardon aura dominé le dessin de presse de la tête et des épaules, concurrencé seulement par des monstres sacrés du genre comme Willem, Gébé, Wolinski, Reiser, Lefred-Thouron ou Topor dont il était proche par le style et la manière.

Il est décédé à Angers le 5 avril, à l’âge canonique de 89 ans. Un bel exploit pour un artiste qu’on imaginait dépressif et sombre.

Mais, après tout, Émile Cioran est décédé à 84 ans et Samuel Beckett à 83. Comme quoi le désespoir, ça conserve.

Il suffit juste d’avoir le désespoir gai.

30 avril 2026

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