Le site de Didier Delinotte se charge

VINGINCES 12

MANARA

La couverture du Postier de Bukowski, en souvenir de ces années-là. Wikipedia

Ne serait-ce que par nos appartenances syndicales communes, Jean-Philippe Manara était un camarade, mais il était plus que cela à l’époque, un ami. J’étais pourtant peu prodigue d’une amitié que je considérais comme l’une des plus grandes vertus humaines, et ne la réservait que pour quelques élus rencontrés lors d’un stage de télégraphistes à Villejuif où il s’était agi de taper comme des sourds sur des téléimprimeurs, de lire des bandes perforées et d’apprendre l’alphabet Morse. Autant d’activités passionnantes que ces quelques relations enrichissantes étaient parvenues à faire passer.

Manara était postier comme je l’avais été. Il exerçait ses fonctions professionnelles à la gare de Lille, au tri postal, la gueule au casier comme nous avions coutume de dire en mimant un faciès d’abruti balançant des lettres dans un espace imaginaire figurant un casier de tri. Moi j’avais changé de branche, revenu de Paris en étant affecté dans un central téléphonique où on m’avait confié d’obscures occupations bureaucratiques qui me laissaient du temps pour participer aux réjouissances communes. À savoir des apéritifs à n’en plus finir, des repas achetés au boucher-traiteur du coin, bien arrosés et, en fin de journée, des bières sirotées avant la séparation tardive jusqu’au lendemain.

Après 14 années de CFDT et des conflits internes à n’en plus finir au sujet d’une ligne politique de plus en plus social-libérale qui avait relégué l’écologie, l’autogestion et le féminisme aux calendes grecques, j’avais eu l’insigne honneur de rédiger la lettre de démission collective de notre section syndicale qui se terminait par une formule empruntée à Alphonse Allais : « à bonne en tendeur, salut ! ». Manière d’enterrer les querelles et de se quitter sur une note gaie.

On était en décembre 1988 et j’avais entendu parler d’un syndicat nouveau qui entendait mener un syndicalisme différent, loin des bureaucraties des grandes confédérations. En janvier, un émissaire du nouveau syndicat qui avait travaillé avec nous au Centre de construction de lignes où j’avais été affecté était venu nous vanter la nouvelle organisation dont l’acronyme était SUD pour Solidaire, Unitaire et Démocratique. Nous avions plaisanté, mes camarades et moi, en proposant plutôt le sigle NORD pour Nouvelle Organisation Réellement Démocratique, mais le choix était déjà fait, les locaux loués, les premières sections constituées, le matériel siglé et un premier congrès s’était réuni pour décider de la désaffiliation de sections entières de la CFDT et de la création de SUD PTT, un syndicat qui se voulait avant tout un rempart contre les menaces de privatisation du service public et pour la préservation du lien existant entre les deux entités. Je prenais ma carte, premier adhérent de la Cosmodémoniaque alors qu’un grand centre de tri à la périphérie de Lille avait constitué les premières troupes importantes.

Il nous restait à constituer des listes pour des élections professionnelles qui auraient lieu à l’automne 1989, à déclarer au Chef de centre l’existence locale de notre syndicat et à tenter de placer autour de moi les premières cartes. Ces élections devaient décider de notre représentativité mais nous avions échoué à franchir le seuil nécessaire après même pas un an d’existence. L’administration, dans sa mansuétude, ou disons plutôt les deux entités puisqu’il était question de les transformer en EPIC (pour Établissements Publics d’Intérêt Commercial) nous avaient tout de même consenti un minimum de droit syndical, des panneaux d’affichage et des locaux dans les établissements où nous existions, au grand dam des grandes confédérations qui n’admettaient pas que des trublions gauchistes soient traités avec faveur. La CGT avait même fait courir le bruit qu’il s’agissait d’une manœuvre des directions pour leur tailler des croupières et la CFDT voyait en nous autant de brebis galeuses et de moutons noirs caractériels et fainéants. Quant à F.O, ses éléments les plus à gauche se félicitaient de l’affaiblissement de la CFDT, ce syndicat de curés progressistes qui n’était que le pendant des Staliniens de la CGT. En résumé, nous n’étions pas les bienvenus et il nous fallait nous battre pour exister dans deux entreprises qui commençaient à se muer, l’une en centre financier après avoir été une entreprise de main-d’œuvre, l’autre en multinationale après avoir liquidé sa culture technique de service public en réseau.

C’est donc cette année-à que je faisais la connaissance de Jean-Philippe Manara. Un physique avantageux, cheveux blonds coupés courts et lunettes noires toujours au bout du nez laissant voir des yeux d’un bleu soutenu. Des faux airs de James Dean cultivés avec un rien d’affectation, jusqu’à porter des jeans délavés et des blousons en skaï rouge, façon Rebelle sans cause.

Il n’était pas très politisé, avouant avoir adhéré au syndicat attiré par la faune un peu anar ou trotskyste qui s’y précipitait. Il était là surtout, de son propre aveu, pour « foutre la merde », comme il disait avec élégance. D’origine polonaise, il se disait vacciné contre le communisme et se prétendait libertaire, sans bien savoir ce que cela recouvrait politiquement. Notre syndicat recoupait plusieurs tendances parfois unies mais toujours rivales : les trotskystes de la LCR, les écologistes des Verts passés par les Amis de la terre, les anciens Maos stals devenus spontex, les anars libertaires de la F.A ou de l’ORA, des autogestionnaires d’un PSU moribond plus quelques communistes défroqués du PCF et de la CGT et quelques socialistes égarés ne supportant plus les atermoiements de leur parti et les compromissions d’une organisation syndicale qui en était devenue son représentant dans la classe ouvrière. Il n’y avait pas de ratons-laveurs, mais ils auraient été les bienvenus.

Manara lisait de la science-fiction et écrivait des nouvelles pour un petit journal syndical dont j’avais la responsabilité. Je lui avais fait lire quelques manuscrits non publiés qui encombraient mes tiroirs et il s’était enthousiasmé au-delà de toute mesure, corrigeant même certaines invraisemblances pour me prouver s’il en était besoin qu’il m’avait bien lu. J’avais enfin un fan. Manara était venu dîner à la maison avec son épouse Brigitte et un gamin turbulent dont ils nous laissaient la garde, oubliant le temps d’une soirée leurs responsabilités parentales. Je n’arrêtais pas d’interdire au gamin de monter les escaliers et d’ouvrir les portes de nos chambres. Un sale môme qui recommençait à chaque fois son ascension quand il ne se mettait pas sous la table ou n’allait pas aux cuisines jouer avec la nourriture. Je montrais ma discothèque à Jean-Philippe qui, loin de s’extasier devant mes deux mille vinyles, s’ingéniait à recenser ce que je n’avais pas. Il me montrerait chez lui une vidéo de collectionneur qui en avait beaucoup plus que moi, comme pour me faire comprendre qu’il n’y avait pas de quoi s’en glorifier. Je ne comprenais pas cette attitude que j’assimilais à de la jalousie ou, à tout le moins, à de la mesquinerie, mais Manara n’avait pas fini de me décevoir.

J’avais été élu au Bureau fédéral du syndicat après un congrès à la bourse du travail de Saint-Denis et il m’avait félicité, comme à peu près tout le monde, mais j’avais senti en lui un enthousiasme exagéré qui semblait cacher une rivalité, un peu comme les compliments laudateurs sur mon livre. Je commençais à ne voir dans tout cela que basses flatteries. Il y avait eu aussi cette fille, Annabelle, qu’il avait draguée avec une facilité déconcertante et avec laquelle il s’affichait dans le local syndical. Une fille à peine sortie de l’adolescence dont mon épouse avait connu la mère dans un centre de renseignements. Elle arborait des mini-jupes, des collants noirs et des décolletés plongeants avec un rien de vulgarité provocante et Manara l’appelait « ma poupée » avec une louche satisfaction de mâle comblé qui évoquait un proxénète exhibant sa gagneuse. Je n’avais pas trop aimé l’épisode, mais il était comme cela, un dragueur de Prisunic ou de transports en commun toujours un œil en promenade sur un beau cul. Je crois bien que son épouse lui rendait la pareille, une shampooineuse qui se donnait des airs de bourgeoise allant pêcher des recettes de beauté et autres conseils esthétiques dans Cosmopolitan ou Vogue. Bref, un couple moderne.

Il y eut aussi cet épisode à l’été 1976. Françoise et moi venions de nous marier et le couple Manara nous avait offert l’album de la comédie musicale Hair. Il savait pertinemment que je détestais ce genre de putasserie hippie et j’en étais à me demander si ce cadeau empoisonné n’était pas en rapport avec une calvitie que je n’avais jamais accepté. J’étais sans doute un peu paranoïaque, mais les paranoïaques ont parfois des ennemis réels. Puis il y eut ces messages sur notre répondeur téléphonique que nous écoutions à notre retour de vacances. Une voix féminine contrefaite enamourée qui me promettait des voluptés rares si je voulais bien rappeler. Mon épouse avait pris le parti d’en rire, mais j’étais moi persuadé qu’il s’agissait de lui. Qui d’autre ? Évidemment, il nia toute responsabilité dans l’affaire, mais je n’attendais pas de lui des aveux et c’était juste pour lui faire comprendre que je n’étais pas dupe de son petit jeu pervers.

Un pervers narcissique, j’avais lu la définition dans Wikipédia et elle lui convenait parfaitement. À la rentrée, il me battait froid, restant souvent dans son clan de postiers et ne m’adressant la parole qu’en cas de nécessité. Les postiers étaient entrés en guerre contre les télécommunicants de la Cosmodémoniaque. En gros, nous n’étions que des petits bourgeois dans une entreprise qui avait le vent en poupe alors qu’ils connaissaient les petits chefs obtus, les cadences infernales et les sanctions disciplinaires. Nous sollicitions des audiences dans les salons feutrés de la direction quand eux décidaient à mains levées de grèves sur le tas au risque de mises à pied. Bref, un monde nous séparait et les liens indéfectibles entre les deux entités, déjà déliés sur le plan professionnel, se distendaient également au niveau syndical.

Les postiers contestaient ma présence au Bureau fédéral et surtout ma volonté de relayer les mobilisations, les campagnes et les initiatives. J’avais l’impression de les déranger, eux qui passaient leur temps au local à boire des bières et à raconter des blagues. Les élections professionnelles de 1994 avaient été triomphales pour nous, aux Télécoms, et nous étions juste deux points derrière la CGT. Les postiers du Nord avaient terminé en cinquième position derrière les grandes confédérations et la CFTC. Nous avions donc plus de droit syndical qu’eux, mais ça ne les empêchait pas d’envoyer de plus en plus d’adhérents au local soit disant pour des tirages et des tournées de bureau. Nous étions des bureaucrates qui pondions des notes, des ordres du jour et des compte-rendus. Eux étaient des hommes de terrain, allant de villes en villages prêcher la bonne parole avec leur bâton de pèlerin. Des fumistes en fait, qui profitaient des largesses du droit syndical pour échapper au boulot, mais il ne fallait surtout pas leur signifier, car leurs réactions pouvaient être violentes.

La guerre avec Manara était déclarée. Sous la pression, je démissionnais de mon poste au Bureau Fédéral et j’étais de moins en moins présent au syndicat. Il se disait que j’avais choisi ma carrière professionnelle après des reclassifications avantageuses qui m’avaient fait agent de maîtrise. De syndicaliste de salon, j’étais devenu un traître.

Il y eut ce congrès de la haine où, contre toute attente, Manara se fit élire secrétaire départemental à la suite d’un arrangement entre la section des Renseignements téléphoniques et celle des Chèques postaux. Une cabale qui avait pour but tactique de barrer tous les prétendants sérieux et d’élire un clown manipulable et versatile.

Nous avions quitté la salle du congrès tous les sept, des syndicalistes de la Cosmodémoniaque qui criaient à la mascarade et à l’imposture. Nous avions déjeuné dans un restaurant du centre ville et avions pas mal bu. Il nous était venu l’idée de nous mettre des maillots de foot et de passer un short pour aller troubler leur congrès en nous écriant « il est où le terrain ? ».

Brahim, un technicien directeur d’une troupe de théâtre, nous trouva les accoutrements nécessaires et alla même jusqu’à doter certains d’entre nous de chaussures à crampons. Nous savions qu’un repas convivial – ou supposé tel – devait avoir lieu après le congrès dans une pizzeria qui faisait aussi karaoké.

Les postiers et leurs affidés nous regardèrent arriver avec anxiété, craignant le pugilat. Ce n’était pas notre genre et nous mangions nos pizzas debout en regardant les clients chanter devant l’écran. Manara me regardait sans aménité après avoir hasardé une réponse ironique à la question lancinante « il est où le terrain ?». « Dans ton cul ! » ou quelque chose du genre.

Brahim demanda au barman de nous passer le « Bidon » d’Alain Souchon. Je pris le micro et nos sept regards fixèrent un Manara de plus en plus mal à l’aise. « Elle croyait que j’étais James Dean Américain d’origine le fils de Buffalo Bill alors admiration… ». Il fuyait nos regards et louchait dans son verre, ses éternelles lunettes noires au bout du nez. Il rougissait et prétexta une forte envie d’uriner pour abréger son calvaire. « Bidon », oui, ce mot lui allait si bien. Bidon, pervers, hypocrite, fainéant et fumiste, aurais-je pu compléter, mais je ne souhaitais pas la mort du pêcheur.

*

Un samedi après-midi, Manara vint me voir à la maison avec son petit garçon, me proposant de discuter, puisque son poste de secrétaire départemental était acquis et qu’il entendait bien « faire le job », et faire la paix. Je le jetais dehors en lui signifiant que nous n’avions plus rien à nous dire, après que sa duplicité perverse m’eût apparue dans toute sa malfaisance.

Nous en étions venus au main et, plus jeune et plus athlétique que moi, il avait eu le dessus mais on s’était séparés avant que cela ne dégénère. De toute façon, il pouvait bien avoir sa revanche, puisque ma vingince, une vengeance collective puisque syndicale, avait pu s’accomplir dans son humiliation et sa honte.

Je désertais de plus en plus le syndicat, recruté dans un service de réclamations de luxe, pour VIP. J’écrivais à longueur de journées des lettres au style ampoulé adressées à des associations de consommateur, des élus, des notables et des hommes et femmes politiques. Je ne reprendrai mes activités syndicales qu’après la création des Instances Représentatives du Personnel – C.E, D.P et CHS CT – où je m’étais fait élire. J’étais devenu un vieux cheval de retour du syndicalisme, mais j’avais encore de beaux restes, aux dires de mes camarades.

J’appris que Manara n’avait pas fait long feu en tant que secrétaire départemental et que ses anciens alliés le traitaient maintenant de fantoche et d’incompétent. Il était retourné dans un centre de tri perdu dans une zone industrielle, du côté de Loos-en-Gohelle dans le Pas-De-Calais. On disait Los Angeles, pour rigoler. Il se disait aussi qu’il avait quitté la banlieue lilloise pour retourner chez ses parents, à Libercourt, divorcé de sa Brigitte qui avait la garde de l’enfant. Peut-être s’était-il remis par la suite avec Annabelle, mais je me foutais éperdument de ses histoires de fesse.

Je revis un jour Manara au restaurant administratif de la direction des Télécommunications, avec toujours le même air cynique et fouteur de gueule. Il était attablé avec des gens que je connaissais pour appartenir à la CFTC. Je n’y croyais pas, Manara le libertaire, Manara l’indomptable, Manara le rebelle dans un syndicat croupion de la boîte dont plusieurs cadres étaient devenus proches du Front National.

Je lui lançais un dernier regard comme pour lui faire comprendre que j’avais tout compris.

Retourné à son centre de tri et sans plus de liberté syndicale, il était revenu par la petite porte dans ce qu’on appelait « un petit syndicat », comme l’était SUD au départ.

J’avais perçu dans ses yeux, pour une fois sans lunettes, comme la tristesse d’un homme fatigué de se mentir. J’avais presque pitié, voyant même Manara comme un frère en mélancolie, phalène qui s’était brûlé les ailes attiré par une lumière trop crue. Un paumé, comme moi finalement. Comme nous tous ?

9 février 2026

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Catégories

Tags

Share it on your social network:

Or you can just copy and share this url
Posts en lien