
On a déjà beaucoup parlé de David Peace sur ce blog, Peace qui n’est pas loin d’être mon écrivain favori vivant tous genres confondus. Un style obsessionnel, torturé et hypnotique qui lui est propre (ou plutôt sale). Peace a écrit le Quatuor du Yorshire (sur le nouveau Jack l’éventreur), GB84, sur les grèves des mineurs et la répression thatchérienne de cette année-là, la trilogie japonaise (Tokyo année zéro et la suite) et la trilogie du football avec 44 jours, le nombre de jours passés par l’entraîneur Brian Clough à Leeds United, Rouge ou mort, apologie des Reds de Liverpool et de leur entraîneur emblématique des années 60-70 Bill Shankly et maintenant Munichs, sur la catastrophe aérienne qui a endeuillé le club de Manchester United en 1958, en même temps que la ville et le pays qui continuent à pleurer ses Busby Boys. On pleure avec eux.
Ça commence par un match de Man-U à Londres, à Highbury, contre Arsenal. Le 1° février 1958, cinq jours avant le drame. Les joueurs de Man-U jouent avec un brassard noir en hommage à George Withaker, un dirigeant mort d’une crise cardiaque à leur hôtel, dans la nuit. Un signe ? Le 6 février au matin, Madame Cissie Charlton, la mère de Bobby, a un mauvais pressentiment. L’avion de la British European Airways qui transportait les joueurs de Manchester United, l’entraîneur, le staff et l’équipe médicale, plus quelques journalistes, s’est écrasé sur l’aéroport de Munich, après deux décollages ratés. Manchester United venait de se qualifier pour la demi-finale de la Coupe d’Europe contre l’Étoile Rouge de Belgrade et, de Belgrade, une escale technique avait été prévue à Munich. 10 rescapés, dont Bobby Charlton, Harry Gregg et Bill Foulkes, plus l’entraîneur Matt Busby, gravement blessé. Ils formeront l’ossature du Man-U à venir. Ils étaient assis sur la rangée de siège épargnée, les autres, la trentaine d’autres, sont gravement blessés ou morts ; leurs cadavres gisant dans la neige de Munich après d’ultimes tentatives de réanimation. En championnat, c’est l’équipe réserve – dont Nobby Stiles – qui affrontera Wolverhampton en championnat après plusieurs reports et, pour la demi-finale, la même équipe se fera étriller par le Milan A.C, finaliste contre le Real Madrid.
Un récit hallucinant, trépidant qui suinte l’angoisse et vous mène à une vitesse folle de l’avion écrasé à l’hôpital de Munich, du siège d’Old Trafford aux salles de rédaction des grands quotidiens anglais. La nouvelle se propage comme un virus et la famille, les proches et les amis sont dévastés. Les téléphones sonnent avec au bout du fil des messagers de la mort. Les Busby Babes, ces joueurs de Man-U biberonnés dès l’enfance par Matt Busby, sont mort pour la plupart. Munich d’abord, puis Manchester et toute l’Angleterre avant le monde entier. Un drame en mondovision. Edwards, Wheelan, Byrne, Taylor, Pegg, Jones, Lutton et Colman sont morts, les diables rouges ont connu l’enfer.
Jimmy Taylor, journaliste du Daily Chronicle, a été retenu pour le match de qualification Galles– Israël pour la coupe du monde alors qu’il devait être dans l’avion. Bert est mort à sa place. À l’hôpital Rechts der Isar, certains se réveillent, d’autres sont morts. Cissie Charlton demande au directeur sportif Jim Murphy comment se rendre utile. Lui aussi était resté au Pays De Galles, comme entraîneur. Elle part de Leeds pour Old Trafford pour répondre au courrier. Certains demandent une pinte de bière au réveil, d’autres, comme l’entraîneur Matt Busby, ne peuvent plus parler après enfoncement de la cage thoracique et trachéotomie. Man-U agonise.
La journée de championnat qui suit est marquée par le deuil et chaque joueur de chaque équipe porte un brassard noir. Le match contre Wolverhampton est reporté. On suit Jim Murphy de l’hôtel où Foulkes et Gregg s’impatientent à l’hôpital où il doit chasser les photographes. Murphy rassure tout le monde, mais il fond en larmes dans un escalier. Charlton devra attendre avant de faire des têtes et Duncan Edwards, le meilleur joueur, ne pourra plus pratiquer. Les experts allemands concluent à de la glace sur les ailes alors que ceux de la BEA signalent que l’avion s’est écrasé contre une maison en bout de piste, laquelle n’avait rien à faire là. Matt Busby ouvre un œil devant sa femme Jean, à son chevet. Frank Taylor se réveille aussi et Murphy donne à tous des « fils » ou « mon garçon ».
Le convoi des morts regagne l’Angleterre avec des cercueils regroupés à Old Trafford. Les survivants refusent de prendre l’avion et ils prendront le train, puis le bateau. Busby dit à Murphy que c’est lui qui reprendra l’équipe et la réserve s’apprête à jouer un match de coupe contre Sheffield Wednesday. Chacun s’encourage et aide les autres à sortir de la nuit, du cauchemar. Man-U survivra.
On identifie les cadavres dans les cercueils avant de les rapatrier dans leurs familles. Des familles qui sympathisent dans le drame. Foulkes et Gregg arrivent en gare de Liverpool Street avec une nuée de photographes qu’ils éconduisent rudement. Bobby Charlton parle de rejouer le plus vite possible avant de se raviser, pensant aux morts.
La cérémonie d’hommage est fastueux : 200 voitures et des milliers de suiveurs. En l’honneur aussi de Henry Rose, le journaliste sportif le plus populaire du pays. Le jeune Neil Berry apprend que son père – John – est dans le coma dans un hôpital de Munich par les actualités dans un cinéma de Folkestone. Chaque individu est saisi dans sa vie d’après l’accident. Jim Murphy prend le thé avec Cissie Charlton.
Après l’hommage national, des enterrements particuliers à Manchester ou ailleurs. Celui de Roger Byrne, autorité morale et teigneux de légende, ou de Liam Wheelan, gamin irlandais recruté par Brian Behan et devenu star du football après avoir été enfant pauvre dans une famille nombreuse avec un père mort à la guerre. On sait que Man-U la catholique a toujours regardé du côté de l’Irlande. On parle des arrivées de Puskas, Czibor ou Kocsis. On parle beaucoup et Harold Hardman le président tire des plans sur la comète avec Murphy, devenu le patron.
Ce n’est pas seulement Man-U qui est décimé, les journalistes sportifs paient un lourd tribut, tous populaires et aimés du peuple. La focale est mise sur David Pegg, le plus jeune et le plus humble. Avant de quitter Munich, Charlton va voir Busby qui s’est rendormi puis Duncan Edwards qui blague encore malgré son état. Le club va recruter Ernie Taylor, venu de Blackpool. Ce n’est qu’un début.
D’un enterrement l’autre, celui de Geoff Bert, l’éternel remplaçant, qui était du voyage. Les journalistes, les pilotes et les joueurs et leur entourage dont les recruteurs Bert Whaley et Tom Curry.
Wheelan aurait dit avant de mourir : « si c’est la fin, je suis prêt », c’est ce qu’a entendu Foulkes.
Des récits de vie écourtée comme celle du buteur Tommy Taylor. Ils sont tous ouvriers d’usine ou mineurs de fond avant d’être repérés par les scouts de Man-U. Taylor jouait dans des divisions perdues avant d’être le meilleur buteur de Man-U et des Trois Lions. Il volait sur le terrain, pas comme l’avion.
Puis vient l’enterrement de Mark Jones dans un village des Moors. Jones, le géant qui aimait les oiseaux. On pense à un nouvel entraîneur qui viendrait de Swansea ; Foulkes, Murphy et Paddy Mc Garth vont chercher Ernie Taylor à Blackpool. Celui de Walter Crickmer, qui avait relevé le club après guerre, alors que le stade était détruit et qu’ils jouaient à Main Road, le terrain de Manchester City. Il était l’un des piliers avec Louis Rocca et Jim Gibson, les fondateurs (le club a été fondé par des Italiens et des Irlandais, d’où ses racines catholiques). Les Olive, un ancien joueur, s’occupe du secrétariat et fait des journées de 18 heures. Il y a parfois des contraintes lorsque deux enterrements ont lieu en même temps cette semaine-là. Celui de Nobby Lutton, le seul protestant de la bande et de Eddie « Coolie » Coolman, l’ex Teddy-boy tenté par une carrière dans le rock’n’roll. Et puis le journaliste Frank Taylor, qui peste devant le médecin allemand, lequel lui parle d’infection de sa jambe et d’opération. La semaine de cauchemar s’achève, les vivants ont enterré les morts.
Ernie Taylor a reçu des propositions de Sunderland et il faut toute l’éloquence désespérée de Murphy pour le faire venir. Bobby Charlton quitte son hôtel de Munich et peut faire route vers Manchester. Jack Crompton, ancien gardien de Man-U entraîneur de Luton, accepte d’être l’assistant de Murphy. Pilkington, joueur de Burnley, est pisté. On procède à une revue d’effectifs avec les remplaçants et des jeunes qui ont proposé leur service après le crash. Des rumeurs de transferts, mais rien ne se concrétise. Duncan Edwards est sous dialyse et Bobby Charlton est retourné dans ses foyers dépressif, absent avec le syndrome du survivant. Il parle même d’arrêter le football. Il y a le personnage de Don, supporter – ombre ou fantôme qu’on retrouve aux abords du stade et qui disparaît comme il était apparu. Un mystère. Crowther, d’Aston Villa, est arrivé 2 heures avant le match de coupe contre Sheffield. Le match a bien lieu avec une équipe de fortune et Bill Foulkes est capitaine. Tout peut recommencer ?
En coupe d’Angleterre, Man-U bat Sheffield Wednesday 3 à 0, une victoire des vivants dédiées aux morts.
Mais on apprend la mort de Duncan Edwards et Man-U perd à Burnley mais gagne contre Nottingham Forest. L’euphorie retombe alors que des hommages ont lieu partout, après les enterrements. Walter Winterbottom, le sélectionneur des Trois Lions, est effondré. Bobby Charlton rechute en attendant des nouvelles de Matt Busby, le dernier espoir. Si Busby meurt à son tour, tout sera perdu.
La loi des séries, un autre avion s’est écrasé dans le Lancashire. Après un match de coupe contre West Bromwich, Man-U doit affronter le Milan A.C en demi-finales de Coupe d’Europe, un tirage au sort arrangé pour leur éviter d’aller jouer à Madrid ou à Budapest. Surtout ne pas prendre l’avion devenu pour les survivants un cercueil volant. Un nul contre West Bromwich et le match est à rejouer.
Le procureur de Munich va porter plainte contre les pilotes et la compagnie. Matt Busby dit à son épouse qu’il ne retournera pas au foot car il culpabilise trop d’avoir entraîné l’équipe dans ce drame. Les mauvaises langues disent que les adversaire de Man-U ne se donnent pas à fond, par respect pour les morts et les survivants. Colin Webster marque à l’ultime minute et Man-U se qualifie pour les demies. Ils perdent en championnat contre le même West Bromwich. Le professeur Maurer s’était fait acclamé par la foule et Matt Busby avait enregistré un message. Morgans et Viollet sont rentrés à Manchester. Le gardien remplaçant, Ray Wood, rentre à son tour.
Le copilote, Ken, est mort alors que Berry et Scanlon se sont réveillés. Busby va un peu mieux. Man-U est à nouveau battu par Burnley après une expulsion. Les dirigeants de Burnley ont dit qu’ils en avaient assez de la compassion dont bénéficient les joueurs de Man-U. Murphy et ses « Murphy Marvels », qui ont remplacé les Busby Babes, n’a pas apprécié. Le gardien Gregg a des absences et de fortes migraines mais Man-U sort Fulham en demi-finales avant d’affronter Bolton en finale.
Ça va moins bien en championnat et Man-U recule après plusieurs défaites. Murphy va voir Busby à Munich et il s’entend dire qu’il est responsable de tout, ayant emmené beaucoup trop de joueurs. Première victoire depuis un mois à Sunderland et Charlton est sélectionné en équipe nationale.
Certains miraculés ont repris leur place sur le terrain, comme Dennis Viollet ; Wolverhampton, Tottenham, Chelsea… Les défaites se suivent et Man-U est en milieu de tableau. Busby est sorti de l’hôpital avec John Berry, amnésique. Il revient au stade pour un match contre Newcastle, un nul. Seul le journaliste Frank Taylor reste encore à Munich.
La commission d’enquête condamne Ian Thaine, le pilote, sacrifié par British Airways. La finale approche et Murphy, harcelé par les journalistes, dévoile la composition de l’équipe. Busby s’inquiète de savoir s’il va rester au club. À Wembley, Busby descend avec l’équipe et Bolton Wanderers bat Man-U qui doit encore disputer sa demi-finale contre le Milan A.C, mais l’histoire s’arrête là.
Encore une bible du football anglais écrite par David Peace. Un livre aussi passionnant que son Rouge ou mort sur le Liverpool F.C de Bill Shankly. La trilogie football est d’ailleurs consacrée d’abord à trois entraîneurs de légende : Shankly, Clough et Busby. On sent le respect et l’admiration que Peace leur témoigne. Il semble autant admiratif de Man-U qu’il l’était des Reds, mais Peace aime surtout les aventures humaines qu’il conte sur le mode de l’épopée, avec une sorte de regard enfantin et candide où il nous montre ses personnages sous leur meilleur jour, gentils, affables et bienveillants. Tout le contraire des personnages qu’il met en scène dans ses romans policiers. L’univers du football a pour lui quelque chose d’enchanté qui plane au-dessus du mal et des perversions humaines, quelque chose de magique et d’irréel où les hommes sont naturellement bons. Le football, c’est un peu le sourire de Peace, d’un auteur sombre et tourmenté, véritable spéléologue obsessionnel et maniaque de la noirceur des âmes. On aimerait trouver un triptyque, une trilogie sur le rock écrite par lui qui, avec son génie – on ne parle plus de talent à ce niveau – pourrait narrer l’histoire de groupes comme les Small Faces, les Who ou les Kinks. Mais je m’égare. Sachons nous contenter des trésors littéraires inestimables qu’il nous donne et qu’il continuera à nous donner. Love you, Peace !
DAVID PEACE – MUNICHS – Rivage / Payot
5 avril 2026