Le site de Didier Delinotte se charge

THE DICTATORS : DES DICTATEURS POUR RIRE

La pochette inoubliable du premier album des Dictators, plus vestiaire de catch que scène de rok’n’roll. Le grand Dick Handsome Manitoba. Photo Discogs, avec leur aimable…

C’était au milieu des années 1970, New York se réinscrivait sur la carte mondiale du rock après la domination de Londres et de son rock décadent. Jean-Pierre Lentin, journaliste rock à Actuel, avait qualifié cette nouvelle génération de groupes et cette nouvelle scène de « rock du Watergate ». Il y avait le Blue Öyster Cult, les New York Dolls, les Sparks (quoique de Los Angeles) et les Dictators. The Dictators, une bande d’allumés notoires héritiers aussi bien du rock parodique de Sha-Na-Na ou de Flash Cadillac & the Continental Kids, pour l’attitude, que des Mothers Of Invention de Frank Zappa, pour l’humour. La mort de Ross « The Boss » Funicello (patronyme d’une actrice et chanteuse ringarde des sixties) nous invite à faire revivre ce combo à la fois jouissif et drôle. The dictators, kids !!!

C’était en 1974. En France, il était de bon ton de relativiser les horreurs nazies ou de les tourner en dérision. Après Le chagrin et la pitié de Harris et Sedouy, on entendait de plus en plus le refrain du « peu de résistants, peu de collabos et tous essayant de sauver leur peau ». Au cinéma, on avait Portier de nuit de Liliana Cavanni ou Lacombe Lucien de Louis Malle. En littérature, Modiano commençait à ressusciter des fantômes de l’occupation. Dans la chanson, un Gainsbourg enjoué chantait « Nazi rock » ou « SS In Uruguay » sur l’album Rock around the bunker. Excédé, Cavanna dénonçait cette vague pour le moins irritante dans un article de Charlie Hebdo intitulé sobrement Portier de mon cul !

Quel rapport avec les Dictators ? Parce qu’aux États-Unis et à New York en particulier, un certain Lou Reed s’exhibait avec une croix gammée dans sa courte chevelure blonde oxygénée, parce que, en Angleterre, un groupe pré-punk prendra pour nom The London SS. Bref, parce que le monde du rock joue aussi avec toute cette esthétique néo-nazie et que le groupe des frères Tandy, les Olivensteins, aura le mérite de tourner tout cela en dérision avec le béret basque et la francisque pétainiste.

Donc, les Dictators, qui, d’une façon tout à fait parodique, sont aussi de vivants témoignages de cette époque. Les Dictators de Handsome Dick Manitoba. Précurseurs eux aussi du punk-rock, ils sont issus du Bronx et c’est Adny Shernoff, rock critic du fanzine Teenage Wasteland Gazette, qui réunit autour de lui Richard Blum (chant), alias Handsome Dick Manitoba, Ross « The Boss » Funicello (né Friedman), Scott  « Top Ten » Kempner (guitares) et Stu Boy King (batteur), Shernoff tenant la basse. On voit à leurs sobriquets et à leurs identités douteuses que le groupe a aussi de l’humour et s’inspire d’un Zappa pour des parodies de College Rock tournant en dérision le rock business.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, les Dictators sont d’abord des fans du MC5 et des Stooges, partisans d’un rock agressif et corrosif qu’on appellera plus tard Heavy Metal, d’après un vers du « Born To Be Wild » de Steppenwolf (« alone on the highway / heavy metal thunder »). Steppenwolf qui compte aussi parmi leurs grandes influences.

Go girl crazy sort en mars 1975 chez Epic, produit par Sandy Pearlman et Murray Krugman, soit les producteurs des premiers Blue Öyster Cult. Un disque réjouissant avec des reprises de « I Got You Babe » ou de « California Girl » et des chansons subtiles et drôles d’Adny Shernoff pleines de nostalgie et de dérision pour le monde de l’adolescence (« (I live for) Cars And Girls », « Teengenerate », « Weekend » ou « The Next Big Thing »), le tout dans un style qui préfigure les Ramones. Rétrospectivement, beaucoup de critiques rock considéreront ce disque comme le premier album de Punk-rock américain. Et il l’est, assurément.

Mark « The Animal » Mendoza a pris la basse, reléguant Shernoff aux claviers quand Richard Teeter a remplacé Stu Boy King à la batterie et le groupe est moins dans la parodie pour Manifest destiny, fin 1976, chez Asylum qui leur a offert l’asile après qu’ils se soient faits éconduire par CBS / Epic pour insuccès commercial. La « destinée manifeste » de la constitution des États-Unis, avec la lourde charge d’éclairer le monde libre. Outre des mélodies suaves comme « Hey Boys » ou « Heartache », on trouve les désopilants « Science Gone Too Far » ou « Sleeping With The TV On » et, au surplus, le groupe nous régale de la reprise qui tue, le « Search And Destroy » des Stooges. Eux qui déclaraient au début des années 1970 que le rock était mort s’efforcent de le faire revivre, et ils y parviennent, inspirant des tas de groupes à travers le pays et reléguant les vieilles barbes hippies à leurs chères études.

De mauvaises langues ont baptisé le groupe The ‘Taters (pour Les Patates), ne comprenant pas leur rock’n’roll second degré et leur humour décalé. Les Dictators partiront en tournée en Angleterre et on a pu les voir, en novembre 1977, à la Roundhouse de Londres où ils jouent en première partie des Stranglers dans une ambiance pourrie où une haine diffuse est omniprésente, devant une haie de Hell’s Angels londoniens patibulaires. Soit dit entre parenthèses, les groupes punks anglais ont relégué les Dictators, autant dire les pionniers, à jouer les utilités. Heureusement, les Ramones sauveront l’honneur de l’Amérique, si on ose parler d’honneur avec ces zigottos..

L’année d’après voir la sortie de leur troisième album, Bloodbrothers (1978), un album décevant pour les fans d’origine, en dépit d’une reprise convaincante du « Slow Death » des Flamin’ Groovies, mais les compositions de Shernoff, toujours à la manœuvre, sont de moins en moins réussies et les autres ont l’air de s’en foutre. Il y aura encore Fuck ‘em if they can’t take a joke (Qu’ils aillent se faire foutre s’ils ne comprennent pas la plaisanterie), juste une dernière compilation. Rideau.

Le groupe, lassé par son insuccès et l’incompréhension dont ils fait l’objet (on les accuse de plagier le Blue Öyster Cult, entre autres avanies), s’éclatera dans toutes les directions. Manitoba et Shernoff continueront vaille que vaille avec Manitoba’s Wild Kingdom, Kempner va fonder les Del-Lords en 1982 et Funicello / Friedman traversera l’Atlantique pour se porter au secours du groupe français Shakin’ Street avant de rejoindre Manowar quand Mendoza sera à l’origine de Twisted Sister, groupe de Glam rock ricain façon Alice Cooper. Fin du sketch (plus très drôle).

Un groupe sans pareil que les Dictators, à la fois critiques de la société et de ses fausses valeurs (« Fast, Young, Scientific ») et semblant réfugiés dans un monde adolescent, paradis pour teen-agers façon American Graffiti, qui n’existe plus depuis longtemps, s’il a jamais existé. Des Zappa de l’est en quelque sorte, qui auraient enrobé de miel leurs irrésistibles œuvrettes, là où Zappa les recouvrait de fiel, sans se prendre plus que ça au sérieux, eux.

Il aura fallu la mort de Ross « The Boss » Funicello, redevenu entre temps Ross Friedman, pour faire revivre les épatants Dictators. Friedman / Funicello jouera encore, jusqu’en 2022, avec diverses formations telles que Manowar (on l’a dit), Brain Surgeons, Manitoba’s Wild Kingdom, Shakin’ Street, Death Dealer et Gastbeitrage. 50 ans après, les Dictators auront laissé des traces dans l’histoire du rock américain. Merci pour tout, les gars !

22 avril 2026

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Catégories

Tags

Share it on your social network:

Or you can just copy and share this url
Posts en lien