Le site de Didier Delinotte se charge

SOULÈVEMENTS /AUTOUR DU MONDE

Deux films un peu hors-circuit commercial, qui tournent beaucoup dans les réseaux militants associatifs. Soulèvements, de Thomas Lacoste, promenade champêtre sur fond de communautés zadistes et d’écologie radicale et Au bord du monde, l’histoire d’une jeune stagiaire recrutée dans une structure psychiatrique. Deux films qui ont en commun une certaine humanité et un refus de faire avec le monde tel qu’il est. Deux films qui, avec modestie et humilité, nous appellent à réagir et à agir. Tant qu’il en est encore temps.

SOULÈVEMENTS, de Thomas LACOSTE.

L’affiche du film, avec leur aimable autorisation, enfin on l’espère.

Soulèvements est un film choral, comme on dit maintenant. À savoir que de nombreuses personnes, militantes écologistes radicales, sont filmées face caméra sans intervention du cinéaste.

Entre les interviews, des scènes d’émeutes et de batailles à l’occasion des luttes de la ZAD de Notre-Dame des Landes, de Sainte-Soline ou de l’A69 dans le Sud-Ouest. Entre les interviews aussi, et ça donne beaucoup de prix à ce film en en renforçant le caractère tellurique, des plans sur les animaux (vaches, chèvres, chevaux…) et aussi sur les végétaux, arbres, talus, champs et prairies. Tout est fait pour créer une belle harmonie entre les hommes, les femmes, les animaux et la nature dans le sens où tout devrait s’accorder pour le vivant.

« Créer un pare-feu autour de ceux qu’on a érigés  en écoterroristes », a déclaré Thomas Lacoste à Politis, dans une longue interview donnée à l’hebdomadaire. Et il s’agit bien de cela après quelques portraits de militants non-violents qui ont accepté de prendre des risques dans des combats survenus à cause des brutales interventions policières. Dans tous ces combats, les militants se sont épaulés, aidés, secourus avec une belle solidarité devant l’adversité. Elles et ils racontent ces luttes mais l’accent est aussi mis sur leurs vies, l’une se consacrant à l’élevage, un autre cultivant sa terre, une troisième faisant paître ses chèvres. Aucun n’a choisi d’autre voix que l’agriculture ou l’élevage, parfois en lien avec la Confédération Paysanne, pour rendre concrètes les utopies imaginées dans les luttes.

Darmanin les a assimilés à des écoterroristes (singulier rapprochement entre écologie, soit la protection de la nature et le terrorisme, machine de mort) et a voulu dissoudre les Soulèvements de la terre après les affrontements de Sainte-Soline, sauf que lesdits affrontements ont été le fait, comme souvent, des charges policières qui ont pu provoquer en retour des réactions, sans commune mesure.

« On ne dissout pas un soulèvement ! », c’est sur ce slogan que de nombreux rassemblements se sont tenus un peu partout pour faire échec aux manœuvres des Darmanin et Retailleau. Rappelons que les Soulèvements de la terre comprennent beaucoup d’associations alliées tels Attac, Solidaires, Extinction Rébellion, Alternatiba, la Confédération Paysanne ou Youth for climate, mouvement international.

Le manifeste des Soulèvements parle de mener les luttes contre l’accaparement des terres, conte la bétonisation, contre l’agro-industrie, les grands travaux inutiles et imposés et pour une agriculture saine, les communs, la gratuité de l’eau ; le tout avec les méthodes de la désobéissance civile, de l’action directe et de la manifestation. (Wikipedia).

Thomas Lacoste dit aussi, dans cette même interview : « nous voulons filmer à la même hauteur les visages, les paysages et les non-humains », et c’est ce qui fait la force de son film où tout est mis sur le même plan, sans hiérarchie, rejoignant ainsi le courant animaliste et plus généralement la défense du non-humain.

On a donc droit à un regard non anthropocentré qui mêle avec grâce l’humanité, les animaux et la nature. On pourrait presque parler de panthéisme agreste, tellurique ou bucolique, à la fois lyrique et élégiaque. Gageons que celles et ceux qui auront vu ce film changeront leur vision de l’écologie radicale et qu’ils en comprendront les motivations et les modes d’action.

Restera un film beau, intelligent sur un sujet crucial, les limites de la prédation capitaliste face à une nature dévastée et à une situation climatique délétère. Il est urgent d’agir avec les visages de ce film.

ON THE EDGE OF THE WORLD (AU BORD DU MONDE) de Laure BIOULÈS

Un montage cut qui fait penser aux frères Daerden pour un film belge qui parle de psychiatrie et de misère humaine. Un film qui parle aussi, à sa manière, du travail, de la santé et du peu d’autonomie dans un milieu régi par des automatismes et des protocoles hyper-structurés qui confinent à des routines où l’initiative et encore moins l’innovation n’ont leur place.

C’est d’abord l’histoire d’une stagiaire qui n’a pas choisi la psychiatrie mais qui a raté ses examens de médecine et que ses échecs universitaires ont amené là. Elle fait la connaissance avec ses supérieurs, le docteur Diallo, directeur de l’établissement, et Joëlle, sa supérieure qui fait fonction de directrice des ressources humaines, tout en étant elle-même soignante.

Les réunions se succèdent où on jauge chaque malade et où on décide de son avenir. Untel est en progrès, un autre délire et une autre doit encore faire ses preuves avant une éventuelle sortie. L’infirmière stagiaire est vite dans le bain et prend des initiatives, pas toujours appréciées de sa hiérarchie. Elle prend à cœur deux cas, un jeune homme – Bogaert – qui refuse de prendre ses neuroleptiques et à qui elle est obligée de faire une piqûre et Svoboda, une jeune femme d’origine tchèque qui veut passer des examens d’architecture, ce que son séjour prolongé dans l’établissement compromet.

Bogaert et Svoboda sont amis, compagnons de misère, et la jeune infirmière s’attache à eux. Trop, selon l’institution. Elle retire les liens à Bogaert, sous contention, contre la promesse qu’il ne partira pas, mais il s’enfuit. Elle sort avec Svoboda, dont elle est la référente, contre la promesse qu’elle rentrera sans difficultés, mais tout se complique et il lui faut la complicité d’un infirmier avec lequel elle a sympathisé pour la faire réintégrer l’établissement. Elle écope d’un avertissement.

C’est d’ailleurs sur les rapports entre Svoboda et l’infirmière que se joue le scénario du film. Elle veut absolument que Svoboda obtienne sa sortie et fait tout ce qu’elle peut pour lui trouver une place en hôpital de jour où elle pourrait reprendre le cours de ses études et passer ses examens. Elle s’implique dans cette sortie possible au risque de se fâcher avec sa hiérarchie et d’attirer sur elle des reproches pour ses manques à la déontologie et à la discipline de l’endroit.

Bogaert et Svoboda ont eu des rapports sexuels et Svoboda doit faire un test de grossesse, clandestinement. Ses demandes de sortie se heurtent au refus de la juge qui ne fait qu’appliquer les recommandations de l’établissement. Au bout de plusieurs refus, elle finit par se renfermer sur elle-même, ne fait plus ses activités et reste au lit sans absorber la moindre nourriture.

L’infirmière lui reproche d’abandonner le combat et de cesser de se battre. Elle la gifle puis s’excuse, en larmes, jusqu’à ce qu’elle finisse par obtenir sa sortie mais sous conditions. Bogaert sort aussi, mais son épouse autoritaire lui reproche toujours ses faiblesses et ses addictions. Les deux ré-affrontent un monde qui les a laissés sur le côté – on the edge – au bord du monde, dans un milieu asilaire où ils se sont heurtés à la dure réalité de l’institution.

C’est aussi le combat d’une personne fragile contre une institution où tout fonctionne de façon normative et rigoureuse, pour éviter les incidents et pour maintenir les patients dans une passivité sous ordonnance, avec son lot de tranquillisants, d’anti-dépresseurs et d’anti-psychotiques. Une dénonciation d’un système dans un certain sens à travers l’histoire de trois jeunes personnes qui en sont, à des degrés divers, les victimes.

Un film édifiant et sympathique dans la tradition du cinéma belge, réaliste et humain. Il ne rivalise pas avec les classiques du cinéma sur fond de psychiatrie (Vol au-dessus d’un nid de coucous, Shock corridor ou encore La tête contre les murs), mais, tel qu’il est, il apporte un regard original sur cet univers et emporte l’adhésion pour cette vision d’une résistance farouche contre un monde de souffrances et de frustrations où des exclus dont la raison chavirent se désespèrent, dans un cadre répressif qui ne fait que renforcer leurs pathologies.

Un film émouvant et généreux, qui s’épargne tout misérabilisme et tout mélodrame en allant son chemin, sur la crête, au bord du vide, au bord du monde.

26 avril 2026

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Catégories

Tags

Share it on your social network:

Or you can just copy and share this url
Posts en lien