
Les braises du conflit social sur les retraites à peine éteintes, le gouvernement Lecornu bis ou bis Cornu a proposé une suspension, ou un décalage, de la contre-réforme Borne – Dussopt sur les retraites de septembre 2023. Un recul ? Certes non, juste une manœuvre pour se concilier la non censure du P.S. L’occasion de faire le point sur 30 années de mobilisations mais aussi sur les solutions portées par le mouvement social, les syndicats de lutte, les associations et même le COR, avant qu’il ne soit dirigé par un certain Gilbert Cette, sociologue du travail libéral et acquis au gouvernement.
1991 : livre blanc sur les retraites soulignant les défis financiers et démographiques du système. Michel Rocard avait alors déclaré que les réformes des retraites en France étaient si complexes qu’elles pourraient faire tomber plusieurs gouvernements.
1993 : réforme Balladur qui prévoit déjà l’allongement de la durée de cotisations pour une retraite à taux plein (40 ans) ainsi que le passage des 25 meilleures années au lieu des 10 pour le calcul des pensions. Il y aura peu de riposte des syndicats et des mouvements sociaux, s’expliquant par le fait que nombre de salariés à l’époque avaient commencé à travailler tôt.
Novembre – décembre 1995 – Réforme Juppé
Mobilisation intersyndicale contre le plan Juppé de réforme des retraites. C’est en fait une transposition de la réforme Balladur à la Fonction publique, en aggravant les mesures Balladur. Allongement de 37 années et demi à 40, loi annuelle de dépenses sécurité sociale, accroissement des tarifs d’accès à l’hôpital, restriction sur les médicaments remboursables, blocage et imposition des allocations familiales et augmentation des cotisations maladie pour les chômeurs et les retraités.
La mobilisation, partie du secteur public (SNCF, RATP), commence en novembre 1995 et durera plus de trois semaines avec des manifestations quasi-quotidiennes. Le 12 décembre, la manifestation dépassera le million de participants. Seule la CFDT soutiendra la réforme avec une grosse bataille idéologique entre notamment Alain Touraine, partisan de la réforme, et Pierre Bourdieu, opposant farouche.
Juppé retirera les mesures concernant les retraites (40 ans et 25 meilleures années), mais les dispositions concernant la sécurité sociale et notamment ce qui deviendra l’Ondam passeront.
Réforme Fillon 2003
Il s’agit de reprendre les choses où Juppé les avait laissées, à savoir étendre la réforme Balladur à la Fonction publique. Ses principales dispositions incluent un allongement de la durée de cotisation (41 ans en 2012), des incitations à l’activité des seniors et la mise en place d’un système de retraite par capitalisation individuel, le PERP (plan d’épargne retraite populaire), un système adossé sur des sociétés assurantielles et les banques.
Au printemps 2003, plusieurs manifestations avec des pics à 600000 manifestants le 25 mai et une contre-manifestation des partisans de la réforme le 15 juin (30000 manifestants). La CFDT et le MEDEF sont à la manœuvre pour faire passer la réforme, le syndicat au nom de « l’équité » et le MEDEF pour en finir avec le programme du CNR. La CFDT a négocié des mesures pour les carrières longues.
Les opposants à la réforme veulent une hausse des cotisations patronales et la taxation du capital.
La réforme sera promulguée en août 2003. En 2007, la réforme s’appliquera à la SNCF malgré une grève très suivie.
Réforme Woerth 2010
La réforme Sarkozy – Woerth amplifie encore les reculs de la réforme Fillon avec l’âge légal de départ repoussé à 62 ans au lieu de 60 et, pour une retraite à taux plein, de 65 à 67 ans avec un système de décote si ces bornes d’âge ne sont pas atteintes. Un rapport est explicitement fait entre la durée de cotisations et les gains d’espérance de vie, le fameux « on vit plus vieux donc on doit travailler plus longtemps ». Le gouvernement s’était appuyé sur un rapport du COR après la crise financière de 2008 qui pointait les effets néfastes sur le système avec les départs en retraite des « baby boomers ».
Malgré une mobilisation qui durera 8 mois avec autant de manifestations et plus d’un million de manifestants le 12 octobre, la réforme sera adoptée fin octobre, en dépit d’un front syndical presque uni où la CFDT se distingue encore par l’accent mis sur les poly-pensionnés et l’augmentation du fond de réserve pour les retraites.
Le gouvernement Hollande et sa ministre Marisol Touraine ne reviendront pas sur la retraite à 60 ans comme ils s’y étaient engagés, la mesure n’étant retenue que pour les carrières longues. Le gouvernement Hollande entamera en 2013 sa propre réforme, officiellement pour maintenir la retraite par répartition avec augmentation de la durée de cotisation pour une retraite à taux plein.
Réforme Macron – Borne – Dussopt 2023
Une réforme déjà entamée en 2018 avec le rapport Delevoye et mise en sommeil pour cause de Covid. Le mouvement social y voit une victoire, à tort. Le gouvernement avait pris prétexte d’un énième rapport du COR dont les conclusions avaient été largement instrumentalisées. Le but principal était de limiter les dépenses sociales à 13,9 % du PIB.
Il s’agit cette fois d’un report de l’âge de la retraite à 64 ans avec quelques concessions sur les carrières longues, la pénibilité, mais c’est surtout la fin des régimes spéciaux.
Dès janvier, des manifestations monstre avec un pic au 7 mars et des manifestations qui seront de plus en plus réprimées avec violences policières, nombreuses gardes à vue et usage fréquent des lacrymos et autres grenades de désencerclement..
En dépit d’une résistance parlementaire exceptionnelle, d’un nombre de manifestants inédit qui renvoie à 1995 et d’une unité syndicale sans faille, la réforme sera adoptée par 49 – 3 le 17 mars et promulguée le 14 avril 2023.
Épilogue : pour se concilier les grâces du PS, le budget de la sécurité sociale (PLFSS) du gouvernement Le Cornu prévoit un report de la réforme à l’après présidentielles de 2027.
À quand la prochaine ?
Il est question de nouvelles « réformes » au nom de la démographie galopante et de la dette toujours plus insoutenable. L’objectif est toujours de favoriser les retraites par capitalisation ou, variante, la retraite à points. Reste aux syndicats et aux mouvements sociaux à ne pas battre en retraite.
Au micro de Radio Campus Lille (Angles d’attac, 15 janvier 2026), Bernard Téper (Attac et Res Publica) nous donne des pistes de financement et des solutions concrètes pour en finir avec ces réformes délétères.
Pour Bernard Téper, la chose est relativement simple : il suffit d’augmenter régulièrement les cotisations (patronales s’entend). Quatre éléments sur lesquels on peut jouer : l’âge de départ, le nombre de trimestres, le montant des retraites et pensions et le montant des cotisations, déterminant. Téper nous dit que l’espérance de vie en bonne santé est en diminution et que le droit à une retraite par répartition est un conquis social devant un patronat discrédité par la collaboration. C’est le progrès social. La part des dépenses sociales dans le PIB est passé à 13 % alors qu’elle pourrait être plus importante. Question de choix à l’heure où les dépenses militaires s’envolent pour une économie dite de guerre. La richesse produite, en constante augmentation, devrait suffire malgré un nombre de retraités en hausse, ces retraités du Baby boom que l’on accuse d’avoir bien vécu en laissant les générations postérieures en difficulté. Des retraités du Baby boom qui ont lutté (voir plus haut) pour défendre leurs droits sociaux.
Téper met en garde à la fois contre les régimes dits « par point », qui renforcent les inégalités puisque au plus on a les moyens de cotiser et au plus on a de points ; comme contre les régimes par capitalisation, un désastre qui ne vise qu’à enrichir les fonds de pension et la banque assurance, avec l’exemple américain de Enron, l’entreprise d’électricité en faillite qui a ruiné ses salariés.
Les exemptions de cotisations sociales pour les entreprises sont égales à 95 milliards d’Euros et les aides aux entreprises se montent à 211 milliards d’Euros, d’après les conclusions su rapport de la commission sénatoriale présidée par le communiste Fabien Gay.
Alors, les retraites ? Un faux problème.
Pas pour Gilbert Cette, nouveau président du COR qui va remplacer un Raymond Soubie comme conseiller économique du prince. Également conseiller économique du ministère du travail et de nombreuses institutions publiques, il a été aussi chroniqueur au journal Les Échos de Bernard Arnault.
Cette a sorti un rapport qui préconise, entre autres calamités, de nouvelles réformes du code du travail avec notamment des restrictions des libertés syndicales et des menaces sur le droit de grève. Plus la désindexation du SMIC et la monétisation des congés dans un pays où, c’est bien connu, « on ne travaille pas assez », ce qui est contredit par de nombreuses études et des plus sérieuses.
Gageons, sans être exagérément pessimiste, que Cette sera plus écouté que Téper chez les libéraux comme chez les fascistes et à l’extrême-centre. À moins d’une divine surprise électorale, comme disait Charles Maurras à la prise de pouvoir du maréchal Pétain. On s’excuse d’user de telles références, mais elles sont tellement dans l’air du temps.
1° février 2026