
Retour d’un meeting de Méluche à Roubaix samedi 30 janvier et du marché de l’Épeule le lendemain, un dimanche où tractent les candidats. À Roubaix comme ailleurs, LFI fait bande à part devant des listes parfois largement unitaires (Verts, PCF et PS / Place publique par endroits) mais plus souvent en concurrence. L’unité est un combat, dit-on et c’est une guerre en l’occurrence, avec le bloc central dit aussi Extrême-centre, L.R, l’UDR de Ciotti, le R.N et Reconquête qui entendent bien profiter de ces divisions pour revenir en force après des Municipales en 2020 plutôt favorables à la gauche et aux écologistes. La machine à perdre se remet en marche pour être encore plus puissante aux Présidentielles de 2027. À moins que…
Sans vouloir donner trop d’importance à Roubaix dans le cadre de ces Municipales, il faut entendre Mélenchon et le candidat David Guiraud en vedette américaine (une première partie avec Sheherazade Bentorki, sa suppléante à l’Assemblée nationale). Une belle affiche et un show politique à peine perturbé par des fachos venus crier « à mort LFI ». On voit le niveau.
Les deux premiers ont bien entendu parlé des enjeux locaux de l’élection, la première mettant l’accent sur le logement et le deuxième sur la démocratie locale, le rôle de LFI à l’Assemblée nationale, le budget, les inégalités, la lutte contre le racisme et la pauvreté … Plus dans l’international, Mélenchon a fait du Mélenchon avec Gaza, la commission d’enquête sur les frères musulmans, l’islamophobie… Un discours à la Castro, très (trop) long avec trop de digressions et un rien de démagogie.
Mélenchon s’attaque aussi à la concurrence, c’est toujours au cœur de l’exercice, en dénigrant surtout la liste d’union « à gauche » de Karim Amrouni, déjà challenger de Guillaume Delbaer (le maire démissionné pour fraude fiscale et inéligible pour deux ans). Un article du Libération du jour sert son propos avec un Amrouni « ni de gauche, ni de gauche » et préférant « le voisin au lointain », ce que Mélenchon traduit par le lepéniste « j’aime mieux mes filles que mes nièces, mes mes nièces que mes cousines… ». Un peu facile.
En tout cas, tous ont souligné l’importance de Roubaix, ville de 100000 habitants, la plus pauvre de France (et l’une des plus polluées aux particules fines pourrait-on ajouter) dans la stratégie nationale de LFI. Un tremplin des municipales aux présidentielles. C’est en cela que Roubaix est important pour LFI et il compte sur la mobilisation dans les quartiers. Tout porte à croire que le pari Roubaix (sans jeu de mot) est gagnable avec deux obstacles principaux : l’abstention, toujours reine à Roubaix, et la liste d’union avec Roubaix en commun, l’association politique de Amrouni, Place publique, le PS, les Verts et le PCF. Pour simplifier l’affaire, quelques caciques locaux du PS sont derrière Guiraud. La droite dite classique est discréditée après l’affaire Delbaere, un divers droite part à l’assaut de Roubaix en touriste électoral (après des vestes à Croix et Bondues) et le R.N (et Debout la France) est incarné par une femme d’origine maghrébine (quand les dindes votent pour Noël) qui risque de dissuader les électeurs traditionnels.
On a aussi une liste citoyenne (Victoires populaires) avec des citoyens qui, las d’interpeller en vain les candidats en les appelant à s’unir, ont fini par lancer leur propre liste. Comprenne qui peut.
Pas trop de souci pour Roubaix où LFI devrait l’emporter, mais que de duels fratricides sur tout le territoire entre des listes LFI (avec parfois Génération.s) et des listes d’union à géométrie variable (parfois avec le PS, parfois sans, idem pour les Verts ou le PCF). Des luttes picrocholines d’appareils qui pourront profiter à une droite et une extrême-droite de plus en plus unitaires, elles. Attention danger !
Si la gauche a des espoirs de reconquête (Le Havre, Arles, Saint-Étienne, Roubaix…), elle risque fort de perdre les grandes villes conquises en 2020 avec très souvent des listes unitaires avec des candidats écologistes en tête : Bordeaux, Lyon, Montpellier, sans parler de Paris et de Marseille où une surprise est possible.
Beaucoup de villes moyennes peuvent aussi basculer à droite ou à l’extrême-droite, la distinction étant devenue difficile à cerner entre les Ciottistes de l’UDR (drôle de voir cette formation reprendre les trois lettres du parti des godillots pompidoliens) et le R.N, comme le distinguo entre le bloc central et les Républicains est maintenant affaire de nuance sur la sécurité et l’immigration, la politique de l’offre leur étant désormais commune avec soutien aux entreprises, recul des droits sociaux et casse des services publics.
On parle de Hyères, Toulon, Martigues, Narbonne et, dans le Nord Pas-De-Calais, de Calais, de Denain ou de Lens. N’oublions pas que le Pas-De-Calais est un département particulièrement sinistré d’un point de vue électoral, avec 10 député-e-s (sur 12) R.N élus là-bas, là où on votait massivement à gauche (PS ou PCF) avant les années 1980.
Mais parlons un peu du Rassemblement National, qui a le vent en poupe et des espoirs de conquête. Même si on sait ce qu’il en est des ravages commis par le parti sur le plan social, culturel et associatif.
Dans toutes les villes R.N, au début laboratoires mais maintenant en vitesse de croisière, on trouve les mêmes modes de gouvernance et de fonctionnement : communication forcenée par les réseaux sociaux les plus critiquables, social et services publics délaissés, politiques sécuritaires dures aux pauvres et aux étrangers, associations populaires (environnementales, citoyennes et populaires) attaquées, culture devenu folklore, festivités autour des grandes heures de l’extrême-droite, juridicisation tous azimuts sauf quand la justice les condamne, ce qui arrive fréquemment, ne serait-ce que pour des acrobaties financières, de la corruption, du clientélisme, des manquements à la laïcité (crèches en mairie ou « fête du cochon »), des violences et des discriminations. Voir l’Humanité du 29 janvier mais aussi des articles réguliers sur le sujet dans Libération, Le Monde ou Le Canard enchaîné).
En attendant, le R.N, qui en est encore à se demander qui de Marine Le Pen ou de Jordan Bardella sera sa ou son candidat à la présidentielle, veut aussi se servir des municipales comme un tremplin vers les présidentielles.
En plus des villes déjà conquises : Hénin-Beaumont, Bruay-La-Bussière, Hayange et Villers-Cotteret au Nord (Dumas doit se retourner dans sa tombe) ; Beaucaire Fréjus, Cogolin, Perpignan au Sud, entre autres, le R.N a l’ambition de rafler la mise dans plusieurs villes des Bouches-Du-Rhône (Allauch, Les Pennes-Mirabeau, Fos-sur-Mer, Vitrolles), de la Côte d’Azur (Roquebrune-sur-Argens, Menton avec Louis Sarkozy comme principal adversaire), d’Occitanie (Agde, Montauban) mais aussi du Nord-Pas-De-Calais on l’a dit avec Calais, Lens et Liévin (Streetpress)
On distinguait naguère le Font national « social », tendance Philippot dans le Nord et la tendance ultra-libérale sécuritaire (sans guillemets) au Sud ; les deux tendances partageant le racisme, la préférence nationale et la haine de la démocratie comme des écologistes, des socialistes et des communistes. Tous les courants de la gauche étaient au moins unis dans cette détestation.
On a maintenant une extrême-droite alignée sur le Trumpisme, son capitalisme nationaliste, sa chasse aux immigrés, son militarisme à tout crin, son autoritarisme et son désir toujours inassouvi jusqu’ici d’en finir avec la démocratie, les solidarités, le social et les services publics. Sans être exagérément pessimiste, on peut se demander si, telle qu’elle se présente enfin sous son vrai jour, le rêve n’est pas pour elle à porter de main, qu’elle soit représentée par la vieille harengère Marine ou par Jordan, le gendre idéal de la France rance. Tout cela n’est plus une vague possibilité, mais bien un cauchemar qui se profile.
On n’a pas l’habitude dans ce blog de donner des consignes de vote, mais on demande au minimum à vous assurer que vous figurez bien sur les listes électorales et que vous pourrez voter où que vous soyez. Même si LFI n’est pas un modèle de démocratie, que les Verts confondent souvent écologie et jardinage, que les Communistes sont restés productivistes et pro-nucléaires et que le PS s’est englué dans le libéralisme, à peine social… Tout vaut mieux que les trois tendances de la droite : l’extrême-centre, L.R et le R.N. On ne parle pas de l’extrême-gauche, trop marginale, pas plus que de l’ultra-droite, pas encore en mesure de remporter des villes. Ça viendra peut-être, mais il est encore temps d’éviter le pire qui, comme chacun sait, n’est jamais sûr. Mais souvent très probable.
3 février 2026
PS : cet article a paru pour partie dans le Courrier des lecteurs de Politis (12 au 18 février2026). Il a été écrit avant les événements du 12 février, le martyre de l’ultra-droite et la diabolisation de LFI.