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MÉDIATONIQUES 14

MAGA MÉDIAS

Le siège de Netflix à Los Gatos (Californie). Là où la bataille a commencé. Photo Wikipédia.

On va faire voyager un peu cette série en lui faisant traverser l’Atlantique. Les États-Unis d’Ubu Trump et de ses palotins. Soit un opérateur de streaming (séries en ligne) Netflix qui ambitionne de racheter Warner et son prestigieux catalogue. Sauf qu’une contre-offre a été faite par Paramount et HBO Max ; Paramount qui chapeaute Fox News, la télé des Trumpistes et de l’Alt- right américaine. On s’en foutrait un peu si Paramount et Fox News, s’ils venaient à gagner la bataille, ne seraient en mesure de rafler la chaîne démocrate CNN, ce qui fait que les Républicains n’auraient plus de contradicteurs médiatiques dans le pays, si ce n’est quelques médias de niche. Plus qu’inquiétant dans une démocratie déjà plus que malade.

Un nom à retenir : Larry Ellison, octogénaire botoxé (on dirait une momie), homme lige de Trump dans ce mécano médiatique et président d’Oracle. Ellison a décidé de racheter CNN, la chaîne plutôt tendance démocrate lancée en 1980 par Ted Turner, qui deviendra Monsieur Jane Fonda. Ellison fait partie de ces milliardaires (avec Bezos Musk ou Zuckerberg) qui ont fêté à grands bruits la victoire de Trump en novembre 2024. Certains étaient plutôt démocrates et ont retourné leur veste doublée de vison (ce fut le cas de Zuckerberg), mais Ellison n’est pas de ceux-là, républicain de toujours proche de l’extrême-droite.

Ellison a décroché la timbale en 1977, au moment de la montée en puissance d’Internet, avec Oracle, un système universel de gestion de bases de données et de serveurs d’application avec progiciel intégré. Un peu le même monopole que Windows et Microsoft qui ont réussi à imposer leurs normes, leurs configurations et leurs logiciels. Ellison est décrit par le New York Times comme un nouveau Hearst ou un nouveau Pulitzer, deux magnats de la presse (L’Humanité du 23 décembre).

Il n’a pas fallu longtemps pour que Ellison se sente pousser des ailes après la victoire de Trump. Il rachète d’abord Paramount, la chaîne qui détient également CBS, avant d’entrer dans le capital du réseau social chinois Tik Tok et, last but not least comme on dit là-bas, de lancer une OPA hostile sur Warner Bros, ci-devant propriétaire de CNN. Ellison est à la manœuvre pour faire pièce au rachat de Warner par Netflix et, s’il venait à triompher, il serait à la tête d’un empire médiatique qui n’a pas de précédent. La boucle est bouclée.

Ellison a commencé petit en étant employé par la CIA pour établir des bases de données, un projet déjà baptisé Oracle. Une raison sociale qu’il gardera pour fonder sa start-up, racheter ses concurrents dans le domaine de la gestion de données et logiciels d’entreprises avant de faire son entrée en bourse en 1986. Ellison est un transhumaniste passionné par l’intelligence artificielle et c’est ce qui intéresse un Trump lui aussi obsédé par l’immortalité. Trump lui laisse donc les coudées franches pour le projet Stargate, plus porté sur la surveillance généralisée que sur l’IA.

Trump a deux alliés précieux dans ce grand chamboulement médiatique : Rupert Muroch à la tête de Fox New comme du Wall Street Journal et Larry Ellison qui s’empare d’une version américanisée du Tik Tok chinois, en dépit des protestations de l’empire du milieu. Ellison ne va pas s’arrêter là, fusionnant Paramount avec Skydance média et y mettant son fils David aux manettes. Par cette fusion, les Ellison père et fils mettent la main sur CBS, MTV, Nickelodéon et Showtime. Grand chelem. Pour beaucoup d’Américains, CBS était la chaîne d’information de référence avec des présentateurs comme Walter Konkrite ou Dan Rather.

Pour CBS, changement de direction avec une certaine Bari Weiss, soutien indéfectible de Netanyahou.

Pour CNN, on en vient au fond de l’affaire : le rachat du groupe Warner par Netflix. L’ambition de Netflix n’est pas de racheter tout Warner, laissant de côté CNN. Ce qui l’intéresse, ce sont surtout les chaînes HBO et HBO Max.

Mais le clan Ellison profiterait de cette OPA pour aller plus loin avec le rachat de CNN pour un montant total de 108 milliards de dollars (contre 82 pour Netflix). Une offre à ce jour repoussée par Warner, mais les actionnaires du groupe pourraient être moins regardants.

À ce stade, il n’est pas inutile de revenir sur ces 108 milliards dont les Ellison n’apporteraient que 12 malheureux milliards, le reste étant constitué de fonds venus des Émirats et du Qatar, des banques et surtout du gendre de Trump, le promoteur immobilier Jared Kushner, celui qui veut faire de Gaza une Riviera avec hôtels de luxe et casinos. On voit bien que Trump n’est pas totalement désintéressé dans l’affaire, lui qui aurait subi les assauts des Ellison père et fils durant de nombreuses semaines après sa victoire. Un lobbying qui s’est avéré payant au-delà de toutes espérances.

Trump, pour une fois, fait l’innocent et jure ses grands dieux qu’il n’a rien à voir avec ce montage financier, laissant son gendre en première ligne. C’est pourtant son projet de mainmise totale sur les médias qui se réaliserait, « une prise d’otage politique orchestrée par la Maison blanche, avec l’argent saoudien et les réseaux trumpistes comme bras armé » (Romuald Sciora – IRIS, cité par L’Huma).

Si ce projet venait à se concrétiser, et on n’en est pas loin, Larry Ellison serait quasiment le coprésident et Trump n’aurait plus qu’à continuer à mener sa politique crypto-fasciste à l’abri des enquêtes et investigations menées par une presse libre ou tout au moins qui ne lui serait pas totalement inféodée. On parle ici de médias audiovisuels qui touchent des millions de spectateurs, pas de la presse papier aux tirages confidentiels dont Trump et sa clique se foutent éperdument.

Mais la bataille n’est pas encore perdue pour Netflix et ses 300 millions d’abonnés pour 40 milliards de dollars de chiffre d’affaire. Reed Hastings, le PDG de Netflix, a coutume de dire que le seul concurrent de son industrie, c’est le sommeil. À rapprocher d’un Le Lay, ex PDG de TF1, et de son temps de cerveau disponible. Netflix n’est pas non plus un philanthrope et Hastings a fait de sa petite boutique de DVD un empire médiatique lui aussi à coup de rachats et d’OPA plus ou moins amicales.

Avec Warner, Netflix, après avoir déboursé ses 82 milliards, aurait une valorisation boursière de 500 milliards de dollars. Un investissement qu’il serait dommage de laisser filer.

Plus généralement, c’est la victoire des géants de la tech américaine sur les studios hollywoodiens à l’ancienne. Amazon avait déjà absorbé MGM pour la bagatelle de 8 milliards de dollars. Les petits malins du streaming ont pris la place des producteurs à gros cigare. Et on ne parle pas des bouleversements que tout cela entraîne au niveau des circuits traditionnels de diffusion de films comme de la façon de faire du cinéma. Pour Ted Sarandos, le patron de Netflix, faire des films pour écrans de cinéma serait un concept obsolète. L’ordinateur et le home movie plutôt que la salle de cinéma, ce qui induit toute une conception de la société où l’individualisme hédoniste aurait pris définitivement le pas sur les émotions collectives et le lien social. Mais Netflix n’en a cure, car son modèle fonctionne à merveille et est en passe de conquérir le monde. Il faut dire que la période du Covid a bien aidé toutes ces plateformes en créant des opportunités qui sont devenues des besoins. Depuis 2019, la fréquentation en salle, tous pays confondus, est en nette baisse.

Mais le but de Netflix, si elle parvient à racheter Warner (et d’autres après) serait de faire le tri parmi les productions cinématographiques : les blockbusters et les films à gros budgets pour les salles de cinéma ; les films à petits budgets et aux ambitions moins élevées pour les plateformes de streaming.

Même si le conseil d’administration de Warner Bros a indiqué sa préférence pour Netflix, jugeant le financement de Paramount trop acrobatique et trop dépendant d’intérêts étrangers, il est bien évident que le poids de Trump, même s’il prend les airs candides de qui n’a rien à voir dans tout cela, sera déterminant et on le voit mal lâcher l’affaire et accepter ce qu’il considérerait comme une défaite personnelle.

Un autocrate fascisant comme Donald Trump laissera difficilement passer une occasion inespérée d’être en situation de quasi-monopole sur l’information audiovisuelle. C’est là le rêve de tout dictateur et Trump a prouvé qu’il n’entretenait qu’un rapport lointain et distant avec la démocratie.

Alors, Netflix ou Paramount ? À l’heure où l’on met sous presse, le suspense reste entier. Sans parler des batailles d’avocat qui ne manqueraient pas de succéder à la victoire de l’un ou de l’autre.

On croise les doigts pour que ce ne soit pas le ticket Ellison – Kushner – Trump qui l’emporte, mais les « nouvelles neuves du monde », comme on disait jadis à Groland, n’incitent guère à l’optimisme.

28 décembre 2025

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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