MAGA MÉDIAS

On va faire voyager un peu cette série en lui faisant traverser l’Atlantique. Les États-Unis d’Ubu Trump et de ses palotins. Soit un opérateur de streaming (séries en ligne) Netflix qui ambitionne de racheter Warner et son prestigieux catalogue. Sauf qu’une contre-offre a été faite par Paramount et HBO Max ; Paramount qui chapeaute Fox News, la télé des Trumpistes et de l’Alt- right américaine. On s’en foutrait un peu si Paramount et Fox News, s’ils venaient à gagner la bataille, ne seraient en mesure de rafler la chaîne démocrate CNN, ce qui fait que les Républicains n’auraient plus de contradicteurs médiatiques dans le pays, si ce n’est quelques médias de niche. Plus qu’inquiétant dans une démocratie déjà plus que malade.
Un nom à retenir : Larry Ellison, octogénaire botoxé (on dirait une momie), homme lige de Trump dans ce mécano médiatique et président d’Oracle. Ellison a décidé de racheter CNN, la chaîne plutôt tendance démocrate lancée en 1980 par Ted Turner, qui deviendra Monsieur Jane Fonda. Ellison fait partie de ces milliardaires (avec Bezos Musk ou Zuckerberg) qui ont fêté à grands bruits la victoire de Trump en novembre 2024. Certains étaient plutôt démocrates et ont retourné leur veste doublée de vison (ce fut le cas de Zuckerberg), mais Ellison n’est pas de ceux-là, républicain de toujours proche de l’extrême-droite.
Ellison a décroché la timbale en 1977, au moment de la montée en puissance d’Internet, avec Oracle, un système universel de gestion de bases de données et de serveurs d’application avec progiciel intégré. Un peu le même monopole que Windows et Microsoft qui ont réussi à imposer leurs normes, leurs configurations et leurs logiciels. Ellison est décrit par le New York Times comme un nouveau Hearst ou un nouveau Pulitzer, deux magnats de la presse (L’Humanité du 23 décembre).
Il n’a pas fallu longtemps pour que Ellison se sente pousser des ailes après la victoire de Trump. Il rachète d’abord Paramount, la chaîne qui détient également CBS, avant d’entrer dans le capital du réseau social chinois Tik Tok et, last but not least comme on dit là-bas, de lancer une OPA hostile sur Warner Bros, ci-devant propriétaire de CNN. Ellison est à la manœuvre pour faire pièce au rachat de Warner par Netflix et, s’il venait à triompher, il serait à la tête d’un empire médiatique qui n’a pas de précédent. La boucle est bouclée.
Ellison a commencé petit en étant employé par la CIA pour établir des bases de données, un projet déjà baptisé Oracle. Une raison sociale qu’il gardera pour fonder sa start-up, racheter ses concurrents dans le domaine de la gestion de données et logiciels d’entreprises avant de faire son entrée en bourse en 1986. Ellison est un transhumaniste passionné par l’intelligence artificielle et c’est ce qui intéresse un Trump lui aussi obsédé par l’immortalité. Trump lui laisse donc les coudées franches pour le projet Stargate, plus porté sur la surveillance généralisée que sur l’IA.
Trump a deux alliés précieux dans ce grand chamboulement médiatique : Rupert Muroch à la tête de Fox New comme du Wall Street Journal et Larry Ellison qui s’empare d’une version américanisée du Tik Tok chinois, en dépit des protestations de l’empire du milieu. Ellison ne va pas s’arrêter là, fusionnant Paramount avec Skydance média et y mettant son fils David aux manettes. Par cette fusion, les Ellison père et fils mettent la main sur CBS, MTV, Nickelodéon et Showtime. Grand chelem. Pour beaucoup d’Américains, CBS était la chaîne d’information de référence avec des présentateurs comme Walter Konkrite ou Dan Rather.
Pour CBS, changement de direction avec une certaine Bari Weiss, soutien indéfectible de Netanyahou.
Pour CNN, on en vient au fond de l’affaire : le rachat du groupe Warner par Netflix. L’ambition de Netflix n’est pas de racheter tout Warner, laissant de côté CNN. Ce qui l’intéresse, ce sont surtout les chaînes HBO et HBO Max.
Mais le clan Ellison profiterait de cette OPA pour aller plus loin avec le rachat de CNN pour un montant total de 108 milliards de dollars (contre 82 pour Netflix). Une offre à ce jour repoussée par Warner, mais les actionnaires du groupe pourraient être moins regardants.
À ce stade, il n’est pas inutile de revenir sur ces 108 milliards dont les Ellison n’apporteraient que 12 malheureux milliards, le reste étant constitué de fonds venus des Émirats et du Qatar, des banques et surtout du gendre de Trump, le promoteur immobilier Jared Kushner, celui qui veut faire de Gaza une Riviera avec hôtels de luxe et casinos. On voit bien que Trump n’est pas totalement désintéressé dans l’affaire, lui qui aurait subi les assauts des Ellison père et fils durant de nombreuses semaines après sa victoire. Un lobbying qui s’est avéré payant au-delà de toutes espérances.
Trump, pour une fois, fait l’innocent et jure ses grands dieux qu’il n’a rien à voir avec ce montage financier, laissant son gendre en première ligne. C’est pourtant son projet de mainmise totale sur les médias qui se réaliserait, « une prise d’otage politique orchestrée par la Maison blanche, avec l’argent saoudien et les réseaux trumpistes comme bras armé » (Romuald Sciora – IRIS, cité par L’Huma).
Si ce projet venait à se concrétiser, et on n’en est pas loin, Larry Ellison serait quasiment le coprésident et Trump n’aurait plus qu’à continuer à mener sa politique crypto-fasciste à l’abri des enquêtes et investigations menées par une presse libre ou tout au moins qui ne lui serait pas totalement inféodée. On parle ici de médias audiovisuels qui touchent des millions de spectateurs, pas de la presse papier aux tirages confidentiels dont Trump et sa clique se foutent éperdument.
Mais la bataille n’est pas encore perdue pour Netflix et ses 300 millions d’abonnés pour 40 milliards de dollars de chiffre d’affaire. Reed Hastings, le PDG de Netflix, a coutume de dire que le seul concurrent de son industrie, c’est le sommeil. À rapprocher d’un Le Lay, ex PDG de TF1, et de son temps de cerveau disponible. Netflix n’est pas non plus un philanthrope et Hastings a fait de sa petite boutique de DVD un empire médiatique lui aussi à coup de rachats et d’OPA plus ou moins amicales.
Avec Warner, Netflix, après avoir déboursé ses 82 milliards, aurait une valorisation boursière de 500 milliards de dollars. Un investissement qu’il serait dommage de laisser filer.
Plus généralement, c’est la victoire des géants de la tech américaine sur les studios hollywoodiens à l’ancienne. Amazon avait déjà absorbé MGM pour la bagatelle de 8 milliards de dollars. Les petits malins du streaming ont pris la place des producteurs à gros cigare. Et on ne parle pas des bouleversements que tout cela entraîne au niveau des circuits traditionnels de diffusion de films comme de la façon de faire du cinéma. Pour Ted Sarandos, le patron de Netflix, faire des films pour écrans de cinéma serait un concept obsolète. L’ordinateur et le home movie plutôt que la salle de cinéma, ce qui induit toute une conception de la société où l’individualisme hédoniste aurait pris définitivement le pas sur les émotions collectives et le lien social. Mais Netflix n’en a cure, car son modèle fonctionne à merveille et est en passe de conquérir le monde. Il faut dire que la période du Covid a bien aidé toutes ces plateformes en créant des opportunités qui sont devenues des besoins. Depuis 2019, la fréquentation en salle, tous pays confondus, est en nette baisse.
Mais le but de Netflix, si elle parvient à racheter Warner (et d’autres après) serait de faire le tri parmi les productions cinématographiques : les blockbusters et les films à gros budgets pour les salles de cinéma ; les films à petits budgets et aux ambitions moins élevées pour les plateformes de streaming.
Même si le conseil d’administration de Warner Bros a indiqué sa préférence pour Netflix, jugeant le financement de Paramount trop acrobatique et trop dépendant d’intérêts étrangers, il est bien évident que le poids de Trump, même s’il prend les airs candides de qui n’a rien à voir dans tout cela, sera déterminant et on le voit mal lâcher l’affaire et accepter ce qu’il considérerait comme une défaite personnelle.
Un autocrate fascisant comme Donald Trump laissera difficilement passer une occasion inespérée d’être en situation de quasi-monopole sur l’information audiovisuelle. C’est là le rêve de tout dictateur et Trump a prouvé qu’il n’entretenait qu’un rapport lointain et distant avec la démocratie.
Alors, Netflix ou Paramount ? À l’heure où l’on met sous presse, le suspense reste entier. Sans parler des batailles d’avocat qui ne manqueraient pas de succéder à la victoire de l’un ou de l’autre.
On croise les doigts pour que ce ne soit pas le ticket Ellison – Kushner – Trump qui l’emporte, mais les « nouvelles neuves du monde », comme on disait jadis à Groland, n’incitent guère à l’optimisme.
28 décembre 2025