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VINGINCES 9

LEGRIS

Péniches sur la Lys (sans contrepèterie) , entre Halluin et Menin (photo Wikipédia)

J’habitais à l’époque avec ma copine à la frontière belge. C’était au milieu des années 1980 et à chaque fois que je passais la frontière pour aller au boulot ou chez mes parents, en France, j’avais cette chanson de Dylan en tête, «The  Girl From The North Country » : « If you’re going to the North country pack… ». « La fille du Nord », avait traduit Hugues Aufray et son comparse Delanoé, sauf qu’il ne fallait pas s’attendre à trouver des troupeaux de rennes ici, plutôt des vaches et quelques porcs dans la campagne environnante, et la neige ne faisait même pas son apparition tous les ans.

Au bout de quelques années de vie commune, Monika m’avait présenté à sa famille. J’étais celui qui devait l’épouser, après ses deux divorces, l’un avec un admirateur de Hitler et du troisième Reich qui avait failli la tuer et l’autre avec un déclarant en douane porté sur la boisson qui l’avait traitée aussi mal. Elle n’avait pas grand-chose à craindre de moi côté violences et exactions, quoi que j’eusse vite compris que sa jalousie, qui confinait à la paranoïa, pouvait entraîner des comportements extrêmes, bien qu’inexcusables.

Ce furent d’abord les parents, des petits vieux tranquilles habitant de l’autre côté de la frontière, côté français. Lui était sculpteur sur bois à la retraite et il avait obtenu un prix de Rome dans sa discipline. Lorsqu’il ne me tapait pas d’une cigarette ou qu’il ne picolait pas à l’insu de sa femme, il entreprenait encore des petits travaux d’ébénisterie, pour se désennuyer. Sa dame était une vieille flamande avare et malveillante qui me regardait d’un sale œil. Je devais représenter tout ce qu’elle détestait, un gauchiste plutôt bohème qui se mêlait d’écrire, autant dire l’un de ces paltoquets inutiles qui maniaient avec trop de facilité l’ironie et la dérision. Mes propos la dérangeaient, et elle ne savait jamais si c’était du lard ou du cochon, comme elle disait. Je tentais de la rassurer en lui répétant toujours la même phrase : « du cochon madame, du cochon. N’y voyez pas malice ». Elle n’était qu’à moitié rassurée.

Croyant avoir déniché l’oiseau rare, Monika me présentait à quelques membres de sa famille. Elle était fille unique et les présentations furent vite terminées. Une cousine lesbienne et sa copine qui tenaient toutes deux un magasin de vêtements de travail dans le centre ville. Une sœur de sa mère qui dirigeait un commerce de sous-vêtements féminins et un frère de son père, lequel était l’heureux propriétaire d’une boucherie de quartier. Monika m’avait prévenu : une famille de commerçants avec spécialisation dans la boucherie qui avait nourri ses ancêtres, de génération en génération.

Étant moi-même, et non sans quelque culpabilité, mangeur de viande, je n’y voyais pas trop d’inconvénients. Quant aux vêtements de travail, je ne me voyais pas parader en bleu de chauffe, mais les sous-vêtements féminins m’avaient toujours attiré, même si on était plus côté coquinerie bourgeoise que lingerie érotique. Elle avait aussi une cousine du côté de son père qui tenait une librairie – journaux, où j’allais tous les jours. Céline, c’était son nom, avait un mari policier – Roland – et je n’avais pas été sans remarquer qu’elle planquait tous les journaux de gauche et qu’elle exhibait toutes les publications de droite ou fascisantes tels Le choc du mois, National Hebdo, Présent, Le Figaro Magazine, Le Quotidien de Paris et autres Rivarol. Monika m’avait expliqué que c’était son mari qui l’incitait à agencer son magasin de cette manière, et les clients ne semblaient pas s’en plaindre dans une ville qui mettait régulièrement le Front National en tête lors des consultations électorales. La pauvre devait aller chercher mon Libération sous le comptoir, quand ce n’était pas L’Humanité qui devait être dans un endroit encore plus secret. Dans l’enfer ?

J’avais d’emblée détesté le boucher et le mari de la boutique de lingerie. Robert et Roger. Robert Vandenbergh, le boucher, que j’appelais le louchébem et qui affichait sur la porte vitrée de son magasin ce panonceau engageant : « si vous n’aimez pas la France, quittez-la ». Mais ce n’’était rien à côté de Roger Legris, que j’avais baptisé « le petit peintre viennois ». Un assureur à la retraite, peintre à ses heures qui exposait ses croûtes dans l’arrière-salle du magasin de son épouse. Lui aussi ne jurait que par Le Pen dont il ne manquait pas une apparition à la télévision. Il n’avait que haine et ressentiment contre les immigrés, les Arabes, les chômeurs, les syndicalistes, les féministes et ce qu’il appelait avec dédain les « pseudo-intellectuels », catégorie dans laquelle il devait me ranger.

Profitant de ses talents de gribouilleur, je lui avais proposé de me faire une copie d’un tableau de Jérôme Bosch et j’étais prêt à y mettre le prix. J’eus droit à un haussement d’épaule et à quelques commentaires haineux sur l’art dégénéré et les cinglés qui appréciaient ce genre de peinture. Pour lui, Bosch, Goya, Le Caravage et les surréalistes, tout ce que j’aimais, étaient à mettre au feu et j’imaginais le nombre de livres et de disques qui pourraient brûler avec eux dans l’âtre pour un autodafé géant qui ne manquerait pas de se concrétiser après la victoire de Jean-Marie, son grand homme. Le petit peintre viennois aimait les aquarelles, les paysages, les marines et les hommes au travail. Un peintre de genre qui ne se risquait à aucune originalité.

Je n’en parlais pas à ce stade à Monika, mais j’avais décidé de jouer un vilain tour au trio, à Legris, à Vandenbergh et au policier mari de la vendeuse de journaux, Roland Gadeyne.

Je m’étais entendu avec Danny, un ami avec lequel j’avais fait toute ma scolarité et qui habitait cette ville qu’on appelait naguère Halluin la rouge, au temps des piquets de grève de 1936. Paul Nizan y faisait allusion dans La conspiration. La ville aurait pu maintenant être renommée Halluin la brune, même si la mairie restait socialiste par on ne savait quel miracle. J’avais combiné avec Danny Dhalluin, le bien nommé, un stratagème qui tenait du piège. Il s’agissait de lancer une invitation aux trois gaillards pour une réunion en prélude à la création d’une section du Front National dans la ville. Un court texte déplorait que, dans une ville frontière où la criminalité était en augmentation avec de plus en plus de jeunes maghrébins qui se croyaient chez eux, il était impensable que les socialistes et leurs alliés communistes restassent à la mairie et que la majorité municipale devait correspondre au souhait des gens honnêtes de moins en moins considérés, voire moqués par la crapule. Rendez-vous était donné à l’adresse de l’appartement de mon ami qui habitait un immeuble au bord de la Lys.

J’étais dans la pièce à côté, et j’observais la scène depuis un œilleton. Mes trois victimes avaient répondu présent. Legris en habit de rapin, Gadeyne encore en uniforme et Vandenbergh s’excusant d’apparaître en tablier maculé de tâches de sang sur une chemise à carreaux rouges et blancs. Les trois se plaignaient de l’horaire de la réunion, encore tôt pour des gens qui travaillaient. Dhalluin s’excusa et promit qu’il veillerait à ce que la prochaine réunion soit plus tardive.

Les trois s’étonnèrent de n’être que trois justement. Ils avaient plutôt imaginé cette réunion dans une salle des fêtes avec des centaines de personnes, mais Danny refroidit leurs ardeurs en leur confiant qu’aucune salle n’aurait été mise à leur disposition par une mairie socialiste et qu’il fallait bien prendre conscience qu’ils étaient une avant-garde de gens qui osaient s’afficher à l’extrême-droite. Plus tard, enhardis par l’exemple de trois notabilités ayant sauté le pas, les masses débouleraient à ces réunions et se répartiraient les tâches pour se lancer à l’assaut de la mairie d’abord, de l’Assemblée nationale et de l’Élysée par la suite. En fait, seuls les trois avaient été invités, bien sûr et c’était mon idée.

Danny avait orienté les questions et les prises de parole sur les Arabes qui se permettaient tout, les Juifs qui tiraient les ficelles, les écologistes qui nous pourrissaient la vie, les syndicalistes qui incitaient à la paresse et au « toujours plus », les chômeurs et les assistés qui suçaient le sang des honnêtes travailleurs, sans parler des féministes qui portaient la culotte.

À chaque fois, ils renchérissaient et j’enregistrais leurs réactions. « Les Arabes, c’est voleurs et compagnie. Tous les foutre à la mer » ; « marre de ces bouches inutiles qui veulent plus rien foutre et qui vivent sur nos impôts » ; « les rouges, on devrait leur faire faire un stage à Moscou, au goulag » ; « toutes des salopes avec Veil l’avorteuse et le MLF » ; « au moins sous Hitler, y ’avait du travail pour tout le monde » ; « les étudiants, je te foutrai ça à l’usine » ; « marre des écolos qui passent leur temps à chercher comment emmerder les Français » ;  « des crécelles pour les sidaïques» ; « Mitterrand, on lui pisse à la raie »… Au fur à mesure que la soirée se déroulait, l’alcool aidant, les propos se faisaient de plus en plus abjects et c’était Legris qui menait la charge, les deux autres faisant chorus en essayant parfois de modérer ses propos. Le genre « faut pas exagérer quand même… », Gadeyne, en serviteur de l’état, excellait dans ce rôle du modérateur.

Quelques jours plus tard, ils recevaient tous une cassette avec le verbatim de leurs propos, une correspondance anonyme qui les menaçait de l’envoi à la presse –La Voix du Nord et Nord Éclair qui n’avaient pas encore fusionné – de leurs fortes pensées. Ils se tournèrent évidemment vers Danny, qui leur affirma qu’il n’y était pour rien et que celui qu’il croyait être un ami s’était joué de lui. Il ne pouvait pas révéler son identité car il n’était pas une balance, mais cette plaisanterie ne resterait pas impunie. Les trois durent se contenter de ces menaces imprécises, se doutant bien qu’il y eût anguille sous roche.

Le chantage était explicite et les cassettes seraient détruites à trois conditions, personnalisées. Legris devrait faire une copie minutieuse du Jardin des délices de Jérôme Bosch, tout le triptyque. Gadeyne devait mettre en évidence la presse de gauche et remiser derrière le comptoir ses torchons d’extrême-droite. Enfin, Vandenbergh avait obligation de retirer son affichette xénophobe et la remplacer par la pochette du Meat is murder, l’album des Smiths qui venait de sortir, avec traduction en français du titre : « la viande est un meurtre ». Tout cela fut fait.

Legris fut le premier à nourrir des soupçons me concernant, car je lui avais déjà demandé de me faire des copies de mes tableaux préférés. Gadeyne dut en faire de même, car ce n’était pas la première fois que je faisais remarquer à son épouse la surexposition des publications nationalistes et racistes. Elle ne s’en excusait même pas, arguant de ce que ces journaux intéressaient les gens et que tout le monde ne pouvait pas lire tous ces canards illisibles de la gauche caviar. Quant à Vandenbergh, il apprit par sa fille que le groupe dont il devait exhiber la pochette avait pour leader un dandy excentrique et végétarien du nom de Morrissey. De toutes ses connaissances, j’étais le seul à m’intéresser à ce genre de musique et il interrogea longuement les parents de Monika sur mon compte. Ceux-ci lui répondirent dans un bel ensemble que, certes, j’étais un peu bizarre, mais au point de faire ce genre de choses… Un bon garçon, au fond.

À part Danny qui resta muet comme une tombe, la seule personne que je mis dans la confidence fut Monika, sachant par expérience qu’il valait mieux rester discret et ne pas ébruiter ce genre d’exploit. J’aurais mieux fait de m’abstenir car elle en toucha un mot à une collègue de bureau qui elle-même… En quelques semaines, la rumeur s’étendit et, à mots couverts, j’étais devenu celui par qui le scandale était arrivé, pas encore menacé des foudres que prophétisait l’Ecclésiaste, mais accusé par des regards soupçonneux d’être le mauvais plaisantin qui s’était joué d’individus des plus respectables connus pour leur humanité et leur dévouement.

Gadeyne avait mené sa petite enquête avec des renseignements glanés à la poste concernant l’envoi des colis. Lui et Legris avaient décidé de me coincer d’une façon ou d’une autre, persuadés que j’étais le coupable d’un canular qui avait fait grand tort à leur honneur. Il m’arrivait de les voir tous deux en passant devant le magasin de lingerie, discutant dans le petit couloir menant à la boutique. Je passais outre leurs regards obliques à mon endroit et ne m’attardait pas sur leurs mines de conspirateurs.

J’eus quand même droit à leurs petites vengeances à eux. Gadeyne profita de ses pouvoirs de police pour me faire monter dans un véhicule au motif que j’étais passé au rouge, en piéton. J’en fus quitte pour un contrôle d’identité et une amende. Vandenbergh fit livrer au domicile des parents de Monika un colis à mon intention qui contenait un kilo de viande avariée. Quant à Legris, il m’honora de son talent en peignant de moi un portrait peu flatteur qu’il plaça bien en vue à la vitrine du magasin de son épouse avec, comme titre, « l’ami mystérieux de Danny le rouge », référence à Cohn-Bendit plus qu’à Rudy Dutschke. Tout cela relevait de la pire mesquinerie.

J’étais grillé à Halluin l’ex rouge, et j’étais devenu persona non gratta dans la famille de ma concubine. J’eus quand même la surprise de recevoir de la section du Parti Communiste local une invitation pour participer à une réunion de cellule avec un mot manuscrit de leur secrétaire de section me félicitant d’avoir joué un bon tour à trois ennemis du peuple. Je m’y rendais sans craindre qu’on enregistrât mes propos. J’étais devenu un héros de la classe ouvrière locale. A working class hero is something to be  (John Lennon –«  Working Class Hero ».

Je repassais la frontière définitivement dix ans plus tard, laissant la fille du Nord à ses chats. Ce jour-là, le vent ne soufflait pas très fort sur la frontière, mais la tempête allait venir un peu plus tard, dans ma tête.

1° janvier 2026

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