
C’était le titre d’une rubrique mondaine et décadente dans Actuel, proposée par Paolo D’Alessandro, alias Paul Alessandrini bien connu des lecteurs de Rock & Folk. On va parler ici des Flamin’ Groovies, l’un des plus grands groupe de rock de l’histoire, et surtout de leur disque le plus excitant, Shake some action, sorti en mars 1976 (pile 50 ans) à une époque où, avant la vague punk, on commençait à désespérer du cirque pop. Shake some action avait tout du manifeste Power pop, avec des mélodies subtiles, des harmonies vocales à tomber et des riffs de guitare inspirés. Pour une histoire des Groovies, on peut se reporter à un ouvrage de votre serviteur, avec Jacques Vincent (*), on se contentera ici d’une chronique de ce disque exceptionnel où les Groovies retrouvaient la magie des Beatles, des Beach Boys et des Byrds.
Les Groovies, l’un des seuls groupes apparus à la fin des années 1960 à San Francisco qui ne soit pas attaché au mouvement hippie et à la vague psychédélique, n’ont jamais rencontré un succès énorme et ils ne seront adulés que par une frange éclairée de connaisseurs. Leur situation en 1975 est compliquée. Après quatre albums sortis entre 1968 et 1971, ils ont produit deux super 45 tours (« Grease » et « More Grease ») en 1973 et 1974 chez United Artist avec le redoutable « Slow Death », qui sera n°1… En Suisse. Le groupe n’a plus de maison de disque après Epic, Kama Sutra et United Artists. C’est le Français Marc Zermati, propriétaire de l’Open Market et du label Skydog, qui les remet en selle et leur propose un contrat en attendant meilleure fortune.
C’est Sire Records, un label de Warner Bros, qui va s’occuper d’eux et les Groovies iront répéter leur nouvel album, le premier depuis 1971, aux studios Rockfield de Dave Edmunds, le sorcier du son gallois. Greg Shaw, journaliste et éditeur du fanzine Who put the bomb ? sera aussi de la partie. Après d’incessants changements de personnel et les départs de Roy A. Loney, Tim Lynch et Danny Mihm, le groupe se compose de Cyril Jordan, leader historique, de Chris Wilson (ex Loose Gravel de Mike Wilhelm), guitares et chant, du fidèle George Alexander à la basse et des petits nouveaux James Ferrel (guitare rythmique) et David Wright (batterie). Danny Mihm, batteur démissionnaire, jouera sur deux morceaux (« Shake Some Action » et « You Tore Me Down »), les premiers enregistrés dès 1974.
Shake some action ne sortira qu’en mai aux États-Unis et c’est un peu la dernière carte tirée par le groupe. Le disque se vendra très bien et le succès public sera indéniable, même si une partie de la critique fera la fine bouche devant ce qui lui apparaîtra comme une resucée des hits Beatles / Stones à l’intérêt médiocre. Faute de goût ! Pourtant, Shake some action est l’un des tous meilleurs albums de l’année 1976, avec le Coney Island baby de Lou Reed ou le Desire de Dylan. Certes le groupe s’inspire du British Beat, voire même du Merseybeat du début des années 1960, mais pour le transcender et en faire une collection précieuse d’hymnes à la nostalgie et à une certaine mélancolie adulte devant les émois de l’adolescence.
Pour la pochette, une photographie du groupe à Londres, d’autres clichés de la même époque les immortalisant sur Piccadilly Circus, cinq gentlemen en costumes sombres et cravates posant devant d’immenses panneaux publicitaires vantant des machines à laver ou des cigarettes blondes. Portrait des artistes en dandys pop fraîchement débarqués sur Londres, en mission. C’est d’abord Shake Some Action qui donne le ton. Intro magique, riffs imparables et harmonies vocales belles à pleurer tout au long d’une mélodie superbe. « Yes It’s True » suit et l’intensité ne faiblit pas. Une chanson inspirée et forte avec des références Beatlesiennes assumées. Un joyau qui n’aurait pas déparé le premier 33 tours des Beatles. Seule faut de goût ce « Saint-Louis Blues », classique du jazz traditionnel qui leur va comme un tablier à une vache. Mais les choses se remettent vite en place avec « I’ll Cry Alone », fantastique ballade en arpèges avec harmonies vocales poignantes et mélancolie suave. Le « Misery » des Beatles n’apporte rien, hommage bâclé aux maîtres. « Please Please Girl » revient à ces lignes claires de guitare et à ces mélodies d’orfèvre sculptées dans la matière sonore et l’électricité. La première face se clôt sur le « Let The Boy Rock’n’roll » du Lovin’ Spoonful, groupe qui restera par-delà les modes et les styles empruntés, la grande inspiration du groupe depuis ses débuts.
La face B s’ouvre sur le « Don’t You Lie To Me », cosigné par Chuck Berry et popularisé par les Pretty Things. Moins sale que la version des Pretty Things, mais plus dure que l’original. « She Said Yeah », classique repris par les Stones dans les mid-sixties, rend des points à l’original grâce à un déluge d’électricité et des vocaux excédés. Petite bizarrerie avec ce « Sometimes », déjà repris par Paul Revere & The Raiders et Doug Sahm que les Groovies tirent vers le psychodrame adolescent à la sauce Spector. Du grand art avec, flottant parmi tous ces morceaux, la production magique, tout en échos et saturation du duo Edmunds – Shaw. On retrouve leur patte dans « I Saw Her », l’une des plus belles réussites du disque. D’une mélancolie proche du pathétique, toute en finesse et en émotion. « You Tore Me Down » lui fait suite en restant dans ce registre poignant des frustrations adolescentes et du passé magnifié. Que dire de « Teenage Confidential », sans conteste le meilleur morceau de ce disque riche et inventif. Véritable symphonie adolescente (« symphony for teens », disait Spector) dédiée à un passé qu’on ne cherche même plus à faire revivre et dont on se remémore l’intensité avec une certaine délectation morose. Nostalgie et mélancolie toujours, les deux couleurs sépia de cet album magique avec le dernier morceau, « I Can’t Hide », fulgurant et cursif, qui clôt en beauté cette collection unique de petites perles mélodiques tournées vers un passé glorieux mais restant moderne dans l’esprit, de par le traitement qui use de toute la technologie du son et de par la production qui renvoie aux bâtisseurs de cathédrales sonores qu’étaient les Phil Spector, les Shadow Morton ou les Jack Nitszche.
Pour résumer, une complète réussite et un disque d’anthologie avec huit titres signés Jordan / Wilson, une signature qui vaut bien celle, déjà mythique dans le monde du rock, de Loney et Jordan.
Sire ayant tardé à sortir l’album aux États-Unis, ils refusent de tourner là-bas, ce qui était prévu. Ils préfèrent entamer une tournée anglaise qui les mènera à la Roundhouse et au Dingwall’s notamment. Ce sera ensuite le continent un peu plus tard et la France où Zermati s’active pour rééditer tous leurs disques. En Angleterre, on assiste à un début de Groovymania, la tournée du groupe correspondant à l’engouement pour le Pub-rock qui allait bientôt céder la place au Punk-rock.
Sire n’appréciera pas les rebuffades des Groovies et leur boycott des USA. Deux albums sortiront, Flamin’ Groovies now en 1978 et Jumpin’ in the night en 1979, avec Mike Wilhelm (ex Charlatan et Loose Gravel) ; tous deux taillés sur le même moule mais avec sans cesse plus de reprises (Byrds, Stones, Beatles, Lovin’ Spoonful…). Les compositions Jordan / Wilson, si elles sont toujours d’un niveau plus qu’honorable, n’ont plus la magie de Shake some action pour lequel Chris Wilson parlera de Zeitgest, l’esprit du temps. Rockers lyriques et flamboyants, les Groovies incarnent une certaine innocence mêlée de provocation et d’élégance, le tout charrié avec une énergie du feu de Dieu tirée des cavernes prométhéennes des pionniers.
La suite ? Sire les jettera comme des malpropres pour manque de potentiel commercial et Marc Zermati et son associé Claude Lamblin (ex photographe chez Decca France) les emmènera à Los Angeles pour enregistrer aux mythiques Gold Star Studios, au printemps 1981. Las, l’affaire tournera court après quelques morceaux enregistrés dont le « River Deep Mountain High », « Be My Baby » des Ronettes et « And Your Bird Can Sing » des Beatles. Chris Wilson quittera le groupe dont il ne restera que Jordan et Alexander qui tourneront en Australie et en Asie sous la direction d’un nouveau manager. Tout cela se terminera le nez dans la poudre et l’inspiration définitivement perdue.
Il y aura ça et là quelques reformations, mais l’esprit des Groovies, ce mélange subtil de nostalgie et de mélancolie, s’était évaporé. Ne soyons pas trop durs avec ceux qui ont retrouvé un temps la magie des hymnes de nos adolescences, des chants d’innocence, comme les clamaient William Blake. Groovy !
* Groovin’ – Une histoire des Flamin’ Groovies – Didier Delinotte / Jacques Vincent – Camion blanc – 2014.
3 janvier 2026