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GROOVY!

Les Groovies à Londres en 1975. Gentlemen rockers ou dandys pop. Groovy !

C’était le titre d’une rubrique mondaine et décadente dans Actuel, proposée par Paolo D’Alessandro, alias Paul Alessandrini bien connu des lecteurs de Rock & Folk. On va parler ici des Flamin’ Groovies, l’un des plus grands groupe de rock de l’histoire, et surtout de leur disque le plus excitant, Shake some action, sorti en mars 1976 (pile 50 ans) à une époque où, avant la vague punk, on commençait à désespérer du cirque pop. Shake some action avait tout du manifeste Power pop, avec des mélodies subtiles, des harmonies vocales à tomber et des riffs de guitare inspirés. Pour une histoire des Groovies, on peut se reporter à un ouvrage de votre serviteur, avec Jacques Vincent (*), on se contentera ici d’une chronique de ce disque exceptionnel où les Groovies retrouvaient la magie des Beatles, des Beach Boys et des Byrds.

Les Groovies, l’un des seuls groupes apparus à la fin des années 1960 à San Francisco qui ne soit pas attaché au mouvement hippie et à la vague psychédélique, n’ont jamais rencontré un succès énorme et ils ne seront adulés que par une frange éclairée de connaisseurs. Leur situation en 1975 est compliquée. Après quatre albums sortis entre 1968 et 1971, ils ont produit deux super 45 tours (« Grease » et « More Grease ») en 1973 et 1974 chez United Artist avec le redoutable « Slow Death », qui sera n°1… En Suisse. Le groupe n’a plus de maison de disque après Epic, Kama Sutra et United Artists. C’est le Français Marc Zermati, propriétaire de l’Open Market et du label Skydog, qui les remet en selle et leur propose un contrat en attendant meilleure fortune.

C’est Sire Records, un label de Warner Bros, qui va s’occuper d’eux et les Groovies iront répéter leur nouvel album, le premier depuis 1971, aux studios Rockfield de Dave Edmunds, le sorcier du son gallois. Greg Shaw, journaliste et éditeur du fanzine Who put the bomb ? sera aussi de la partie. Après d’incessants changements de personnel et les départs de Roy A. Loney, Tim Lynch et Danny Mihm, le groupe se compose de Cyril Jordan, leader historique, de Chris Wilson (ex Loose Gravel de Mike Wilhelm), guitares et chant, du fidèle George Alexander à la basse et des petits nouveaux James Ferrel (guitare rythmique) et David Wright (batterie). Danny Mihm, batteur démissionnaire, jouera sur deux morceaux (« Shake Some Action » et « You Tore Me Down »), les premiers enregistrés dès 1974.

Shake some action ne sortira qu’en mai aux États-Unis et c’est un peu la dernière carte tirée par le groupe. Le disque se vendra très bien et le succès public sera indéniable, même si une partie de la critique fera la fine bouche devant ce qui lui apparaîtra comme une resucée des hits Beatles / Stones à l’intérêt médiocre. Faute de goût ! Pourtant, Shake some action est l’un des tous meilleurs albums de l’année 1976, avec le Coney Island baby de Lou Reed ou le Desire de Dylan. Certes le groupe s’inspire du British Beat, voire même du Merseybeat du début des années 1960, mais pour le transcender et en faire une collection précieuse d’hymnes à la nostalgie et à une certaine mélancolie adulte devant les émois de l’adolescence.

Pour la pochette, une photographie du groupe à Londres, d’autres clichés de la même époque les immortalisant sur Piccadilly Circus, cinq gentlemen en costumes sombres et cravates posant devant d’immenses panneaux publicitaires vantant des machines à laver ou des cigarettes blondes. Portrait des artistes en dandys pop fraîchement débarqués sur Londres, en mission. C’est d’abord Shake Some Action qui donne le ton. Intro magique, riffs imparables et harmonies vocales belles à pleurer tout au long d’une mélodie superbe. « Yes It’s True » suit et l’intensité ne faiblit pas. Une chanson inspirée et forte avec des références Beatlesiennes assumées. Un joyau qui n’aurait pas déparé le premier 33 tours des Beatles. Seule faut de goût ce « Saint-Louis Blues », classique du jazz traditionnel qui leur va comme un tablier à une vache. Mais les choses se remettent vite en place avec « I’ll Cry Alone », fantastique ballade en arpèges avec harmonies vocales poignantes et mélancolie suave. Le « Misery » des Beatles n’apporte rien, hommage bâclé aux maîtres. « Please Please Girl » revient à ces lignes claires de guitare et à ces mélodies d’orfèvre sculptées dans la matière sonore et l’électricité. La première face se clôt sur le « Let The Boy Rock’n’roll » du Lovin’ Spoonful, groupe qui restera par-delà les modes et les styles empruntés, la grande inspiration du groupe depuis ses débuts.

La face B s’ouvre sur le « Don’t You Lie To Me », cosigné par Chuck Berry et popularisé par les Pretty Things. Moins sale que la version des Pretty Things, mais plus dure que l’original. « She Said Yeah », classique repris par les Stones dans les mid-sixties, rend des points à l’original grâce à un déluge d’électricité et des vocaux excédés. Petite bizarrerie avec ce « Sometimes », déjà repris par Paul Revere & The Raiders et Doug Sahm que les Groovies tirent vers le psychodrame adolescent à la sauce Spector. Du grand art avec, flottant parmi tous ces morceaux, la production magique, tout en échos et saturation du duo Edmunds – Shaw. On retrouve leur patte dans « I Saw Her », l’une des plus belles réussites du disque. D’une mélancolie proche du pathétique, toute en finesse et en émotion. « You Tore Me Down » lui fait suite en restant dans ce registre poignant des frustrations adolescentes et du passé magnifié. Que dire de « Teenage Confidential », sans conteste le meilleur morceau de ce disque riche et inventif. Véritable symphonie adolescente (« symphony for teens », disait Spector) dédiée à un passé qu’on ne cherche même plus à faire revivre et dont on se remémore l’intensité avec une certaine délectation morose. Nostalgie et mélancolie toujours, les deux couleurs sépia de cet album magique avec le dernier morceau, « I Can’t Hide », fulgurant et cursif, qui clôt en beauté cette collection unique de petites perles mélodiques tournées vers un passé glorieux mais restant moderne dans l’esprit, de par le traitement qui use de toute la technologie du son et de par la production qui renvoie aux bâtisseurs de cathédrales sonores qu’étaient les Phil Spector, les Shadow Morton ou les Jack Nitszche.

Pour résumer, une complète réussite et un disque d’anthologie avec huit titres signés Jordan / Wilson, une signature qui vaut bien celle, déjà mythique dans le monde du rock, de Loney et Jordan.

Sire ayant tardé à sortir l’album aux États-Unis, ils refusent de tourner là-bas, ce qui était prévu. Ils préfèrent entamer une tournée anglaise qui les mènera à la Roundhouse et au Dingwall’s notamment. Ce sera ensuite le continent un peu plus tard et la France où Zermati s’active pour rééditer tous leurs disques. En Angleterre, on assiste à un début de Groovymania, la tournée du groupe correspondant à l’engouement pour le Pub-rock qui allait bientôt céder la place au Punk-rock.

Sire n’appréciera pas les rebuffades des Groovies et leur boycott des USA. Deux albums sortiront, Flamin’ Groovies now en 1978 et Jumpin’ in the night en 1979, avec Mike Wilhelm (ex Charlatan et Loose Gravel)  ; tous deux taillés sur le même moule mais avec sans cesse plus de reprises (Byrds, Stones, Beatles, Lovin’ Spoonful…). Les compositions Jordan / Wilson, si elles sont toujours d’un niveau plus qu’honorable, n’ont plus la magie de Shake some action pour lequel Chris Wilson parlera de Zeitgest, l’esprit du temps. Rockers lyriques et flamboyants, les Groovies incarnent une certaine innocence mêlée de provocation et d’élégance, le tout charrié avec une énergie du feu de Dieu tirée des cavernes prométhéennes des pionniers.

La suite ? Sire les jettera comme des malpropres pour manque de potentiel commercial et Marc Zermati et son associé Claude Lamblin (ex photographe chez Decca France) les emmènera à Los Angeles pour enregistrer aux mythiques Gold Star Studios, au printemps 1981. Las, l’affaire tournera court après quelques morceaux enregistrés dont le « River Deep Mountain High », « Be My Baby » des Ronettes et « And Your Bird Can Sing » des Beatles. Chris Wilson quittera le groupe dont il ne restera que Jordan et Alexander qui tourneront en Australie et en Asie sous la direction d’un nouveau manager. Tout cela se terminera le nez dans la poudre et l’inspiration définitivement perdue.

Il y aura ça et là quelques reformations, mais l’esprit des Groovies, ce mélange subtil de nostalgie et de mélancolie, s’était évaporé. Ne soyons pas trop durs avec ceux qui ont retrouvé un temps la magie des hymnes de nos adolescences, des chants d’innocence, comme les clamaient William Blake. Groovy !

* Groovin’ – Une histoire des Flamin’ Groovies – Didier Delinotte / Jacques Vincent – Camion blanc – 2014.

3 janvier 2026

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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