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NOTES DE LECTURE 77

MICHEL DEMUTH – LA CLÉ DES ÉTOILES – Le Masque / Science-Fiction

On connaît un peu Demuth pour avoir été l’un des pionniers (avec Klein, Andrevon ou Jeury), de la SF à la Française. Demuth a aussi été le rédacteur en chef de la revue Galaxie, très prisée des connaisseurs, en plus d’être souvent scénariste des BD de Philippe Druillet et d’avoir participé au scénario du Dune de Jodorowsky, d’’après Frank Herbert. Une belle carte de visite.

Ce sont ici trois longues nouvelles située dans un temps d’après l’ère chrétienne qui débute pour lui en 2060 (c’est pas très loin). La terre n’est plus peuplée que de 3 millions d’habitants et elle est retournée à l’état de nature. 800 zones interdites couvrent un tiers de la surface du globe, des zones où on disparaît si on s’en approche.

Muen Yan est viré du ministère de l’information pour avoir falsifié ses communiqués. Il est en fait au service de Michael Parvold, un homme puissant qui écrit l’histoire de l’ère chrétienne. L’être (c’est son nom) perd le contrôle de son vaisseau spatial quand un enfant se perd dans le cosmos. Quelques vignettes façon puzzle où il est difficile de trouver une continuité. L’enfant perdu -Yorna – est séquestré par Hilère de Mortague et Muen Yan a atterri sur sa planète. Il décide de renvoyer le gamin vers sa famille, sur ce qui reste de la planète terre. Mais Parvold et son mutant Elner n’ont pas désarmé et continuent de le rechercher. Vous suivez ?

L’être continue sa dérive dans l’espace, en quête de métal qui pourrait faire redémarrer son engin alors que Muen Yan échoue à Rivière-Port, une ville portuaire de l’ancienne terre. Hilère de Mortague a décidé de tuer Parvold, qui a la mémoire de l’humanité, et le mutant accomplit le meurtre, malgré Muen Yan qui finit par tuer Mortague. Mais Parvold n’est pas mort et il revit dans le corps d’un bébé que vient d’avoir l’épouse de du gouverneur, Alvar Merigo. Parvold donne ses dernières consignes par écrit et Muen Yan s’exécute, aidant l’être à retourner dans sa planète. Les grands équilibres sont sauvés, Muen Yan étant à nouveau viré du ministère de l’alimentation mais il est nommé directeur des explorations spatiales.

Un long récit embrouillé façon Space opera, mais plutôt ennuyeux à vrai dire.

Ça ne s’arrange pas avec la deuxième nouvelle, fort heureusement plus courte. Arglider, une sorte de tueur à gages de l’espace, a reçu pour mission de l’homme en rouge de tuer des démons. Les démons se trouvent dans un château protégé par des fenêtres du temps. Arglider se demande si cette mission ne contrevient pas aux visées de l’Omnipotent, une sorte d’entité sacrée qui tient à ce que les démons ne soient pas exterminés car ils incarnent le mal sans lequel le bien ne peut exister.

Il est accueilli au château par une jeune femme qui joue au piano le Nocturne des démons. Elle se dit être la fille de l’Omnipotent. Arglider descend aux étages inférieurs et rencontre plusieurs démons dont un nommé Colzid qui lui apprend que l’Omnipotent et l’homme en rouge ne font qu’une seule et même personne. Les démons ont remplacé les êtres humains, trop imprévisibles, et eux seuls sont les gardiens d’une nouvelle ère de paix et de sérénité. Arglider ne les croit pas, il redescend les étages et écoute docilement la pianiste, assis à ses pieds. Fin de l’épisode.

Il y en a un dernier, pour la route on va dire. Un voyage intersidéral entrepris par Virgil Coria, guidé par un ordinateur depuis la terre. On l’avait prévenu que ce serait un voyage sans retour, mais il ne l’a pas cru. Il accoste d’abord sur la planète Vigilie IV après avoir fait un malaise et être entré temporairement en hibernation. Puis la température s’est refroidie et les villages qu’il découvre sur cette planète sont vides de leurs habitants et sans végétation.

Il dérive vers Bêta du Cygne, une autre planète où des malheureux dépérissent avec un gros nuage en forme de cygne au-dessus de leurs têtes. Virgil veut détruire le cygne qui en fait prend toute l’énergie des habitants mais ce n’est qu’une masse d’énergie en forme de cygne. Les habitants le maudissent pour avoir percuté le cygne car il était en fait leur dieu qu’ils représentaient par des statuettes et des objets sacrés. Mieux valait finalement une vie misérable que ce vide insupportable. CQFD.

Bon, on ne va pas épiloguer. On peut trouver ça poétique si on est de bonne humeur mais c’est typiquement le genre de SF qu’on apprécie peu. Une sorte de Space opera éthéré et languide.

In another land, pourquoi pas ?… Mais avec d’autres bouquins que celui-là pour passer le temps !

LOUIS PERGAUD – LA GUERRE DES BOUTONS – Mercure de France / Folio

Ce livre fait partie des classiques de la littérature populaire avec Clochemerle de Chevalier par exemple. On connaît cette guerre des boutons par les films d’Yves Robert (il a même fait une suite avec Bébert et l’omnibus). On n’avait jamais lu le livre.

Tout le monde a vécu, ou au moins connaît, ces querelles d’enfants ou d’adolescents de deux villages voisins rivaux. Ces guerres en culottes courtes se pratiquent à coup de provocations stupides, de quolibets, de moqueries et de graffitis. On est ici au début du XX° siècle et on assiste aux prémices d’une guerre des boutons.

L’histoire est connue et on ne va pas trop s’y attarder. Les Longevernes et les Velrans, habitants de deux villages séparés par une forêt, s’affrontent. D’abord des insultes, puis des graffitis et enfin l’artillerie, légère en l’occurrence puisqu’il s’agit de frondes. Lebrac, Camus, La Crique, Tintin, Boulot, Grandgibus, son frère Petitgibus et Gambette d’un côté qui constituent prisonnier Migue la Lune, chef des Velrans avec Touegueule et l’Aztec. Ils lui coupent boutons et ceintures et le renvoient en slip. Une guerre comporte des batailles, et les Velrans remportent la deuxième, Lebrac étant relâché presque à poil, ce qui lui permet de leur montrer son cul dans un geste bravache. Lebrac prend une correction en rentrant et décide de répliquer.

Pour éviter de telles avanies, ils se battront nus après avoir planqué leurs habits dans un bosquet. La décision a été votée et il faut savoir que les Longevernes sont socialistes quand les Velrans catholiques. C’est un peu Clochemerle chez les gamins. On les suit à l’école et au domicile familial et les batailles se succèdent après les cours, chacun rêvant d’en découdre.

Un ancien d’Algérie, Zéphirin dit le Bédouin, garde-chasse de son état, sert d’arbitre au conflit mais il subit des outrages de part et d’autre. Puis on décide de ne plus se battre à poil mais comment faire ? Il y aura une caisse où chaque gamin cotisera un ou deux sous par mois pour acheter du fil, de la ficelle, des élastiques, des boutons… Tout pour réparer les habits endommagés. L’argent sera le nerf de la guerre. Tintin est élu trésorier par acclamation et un budget est voté.

Une nouvelle bataille s’engage et cette fois les Longevernes parviennent à capturer le chef ennemi  Cette fois-ci, ce n’est pas Migue la lune mais Aztec des Gués qui se fait rosser. Le pantalon de l’Aztec est mis à une statue de Saint-Joseph, à l’église. Scandale. L’instituteur, le père Simon, se doute de quelque chose et les familles sont informées de ces trafics de boutons et de matériel de couture que la sœur de Tintin, Marie, utilise pour ravauder les habits déchirés. Marie, la fiancée de Lebrac. Guerre contre les Velrans, guerre contre les adultes, les Longevernes décident de construire une cabane pour protéger leur trésor de guerre. Lebrac épouse Marie Tintin dans une cérémonie païenne.

Nouvelle bataille et nouvelle victoire. Les Longevernes ont maintenant un camp de base et les Velrans sont piégés. Leur chef fait sous lui alors qu’il est battu. La honte absolue. Pour fêter la victoire, on fait la fête avec tout ce qu’on a pu se procurer. On coupe les sardines en quatre, on a ramassé des pommes et on se gave de bonbons, plus un peu de gnôle subtilisée aux parents. À la veillée, on se raconte la genèse de la haine entre les deux villages pour des histoires de vache malade à enterrer ou de processions ennemies. Une haine farouche dont tous ont oublié les causes .

Il y a aussi des querelles intestines avec Bacaillé, un bancal qui dénonce ses camarades pour une histoire de touche-pipi. Après une énième bataille, leur abri est dévasté et ils se demandent comment les Velrans ont pu trouver leur cachette. Il y a un traître et c’est forcément Bacaillé. Bacaillé qui finit par avouer, sous la torture, mais c’est en fait une déception sentimentale qui est à l’origine de sa traîtrise. Une vengeance qu’il paie cher. Relâché, Bacaillé dénonce tout le monde à ses parents et la fureur s’empare des parents du village. Les gosses sont battus et enfermés. Seul Grandgibus et Gambette, habitant des fermes reculées, échappent à la punition générale.

Ils dénichent la cabane des Velrans et récupèrent leur trésor, informant les autres que justice est faite. Les Longevernes vont entrer dans l’adolescence mais ils se jurent de continuer la guerre contre les Velrans qui est devenue une quête sans laquelle leur enfance s’enfuirait à jamais.

C’est un récit plaisant plein de cette nostalgie de l’enfance que l’auteur a dû éprouver. Il se revendique d’un Rabelais qu’il cite en exergue et il est vrai qu’il y a beaucoup du père François dans ce livre, avec un langage nouveau fait d’emprunts aux patois de nos provinces et de mots mal prononcés (l’action se passe non loin de Besançon).

Pergaud mourra à la guerre, pas celle des boutons mais la vraie, la grande, à 33 ans. L’âge du Christ.

SIMENON – LE GRAND BOB – Presses de la cité / Press Pocket

Georges Simenon, avec la pipe et le nœud pap. Photo un rien enjolivée des studios Darcourt

Un Simenon sans Maigret, comme il y a des Frédéric Dard sans San Antonio, pas forcément les pires. Côté Simenon, on a par exemple Les suicidés ou Les inconnus dans la maison, pour ne citer qu’eux. Une œuvre parallèle au milieu de ses centaines de Maigret.

Robert « Bob » Dandurand est mort. C’était un ami du narrateur, le docteur Charles Coindreau. L’enquête de gendarmerie a conclu à un suicide. Dandurand et sa femme Lulu allaient souvent au Beau dimanche, une guinguette au bord de la Seine et, depuis quelques temps, Bob se livrait à la pêche au brochet, lui qu’on imaginait pourtant pas se lever à 4 heures du matin. Bob se serait lié à des cordages pour se jeter à l’eau depuis sa barque de pêche.

Dès lors, le narrateur mène son enquête pour savoir pourquoi son ami s’est suicidé. C’est comme une enquête policière, menée chez des amis communs, chez des proches, des domestiques, les vendeuses du magasin de chapeaux de sa veuve, Lulu, qu’il s’arrange pour voir en tête à tête à plusieurs reprises.

Bob n’était pas ce qu’on appelle un suicidaire, toujours gai et régalant son monde de ses plaisanteries. Il buvait beaucoup, un défaut qu’on lui pardonnait tant sa bonne humeur était communicative. Lulu raconte sa vie de couple. Une rencontre dans un bistrot de Saint-Michel avec un étudiant en droit qui va passer ses examens. Lulu et Bob iront de bars en bars et Bob ne se présentera pas devant le jury que préside son père, doyen des avocats de Poitiers. Son père en voudra toujours à Lulu de l’avoir débauché. Lui dira toujours qu’il n’avait pas la vocation.

Il veut faire comme Charles de Foucauld, une sorte de saint laïc en Afrique du Nord, puis il travaille comme manœuvre chez Citroën avant de s’essayer comme comique dans un cabaret de Montmartre. Finalement, il n’aura pas de profession vraiment définie, vivant surtout de l’héritage de ses parents et donnant un coup de main au magasin où s’affairent deux vendeuses dont Adeline, qui sera un personnage important du roman.

Lulu, elle, a été élevée dans une famille nombreuse et a fait de courtes études à Paris en même temps qu’elle se prostituait occasionnellement avant de tomber sur Bob, qui sera son grand homme.

En enquêtant sur Bob, sur sa vie et sur sa mort, le narrateur se penche sur lui-même et, en même temps que ses visites tardives à Lulu, il fréquente Adeline, une vendeuse qui se livre parfois à la prostitution pour arrondir ses fins de mois. Coindreau se détache de sa femme, de ses enfants, tout à son enquête.

Il apprend par des voisins de palier de Lulu que Bob était allé voir un grand cancérologue sur les conseils de son médecin traitant. On lui avait diagnostiqué un cancer du duodénum et il avait refusé une opération qui aurait prolongé son existence. Est-ce là la vraie raison de son suicide ? Coindreau, le narrateur, ne le croit pas et il voit plutôt dans les causes de son geste l’impression d’un ratage social comme d’une séparation trop artificielle entre Bob l’amuseur, faux-nez de Bob le mélancolique.

Le roman suit les règles du polar, sans flics et sans criminels. Simenon pose mine de rien des questions quasiment métaphysiques : qu’est-ce qu’une vie ? En quoi peut-on dire qu’elle est réussie ou ratée ? Que sait-on des autres ? Ne concentrons-nous pas nos efforts à montrer aux autres un visage différent de ce que nous sommes vraiment ? Et, plus profond encore, la vie est-elle une destinée qui doit nous amener à un but ? N’est-on que des animaux doués de raison ? Vit-on pour les autres ? Laisse-t-on des traces ? À travers un récit simple et sans fioritures, Simenon nous amène dans des abîmes de réflexion.

Sans faire de la psychanalyse à deux balles, on peut aussi rapprocher la double personnalité de Bob à celle de Simenon lui-même, écrivain sensible et humaniste d’un côté, anar de droite libertin de l’autre.

Toujours les mêmes histoires de Dr Jekyll et de Mr Hyde. Montmartre n’a fait que remplacer Londres.

DAVID LODGE – UN TOUT PETIT MONDE – Rivages

On a parlé de romans de campus pour des livres se situant en milieux universitaires. Pour David Lodge, l’un des écrivains anglais contemporains les plus connus, la catégorie ne s’applique pas vraiment.

La préface est de Umberto Ecco et ce n’est pas un hasard. Lodge, comme Ecco, sont avant tout des universitaires brillants qui se piquent de littérature avec un brio et une facilité déconcertante.

Parfois il neige en avril, chantait Prince. C’est le cas ici, pour un congrès universitaire sur la langue anglaise à Rummidge (en fait Birmingham). Un congrès raté qui ne réunit qu’une cinquantaine de personnes. On suit un groupe de professeurs d’université dans leurs conversations mondaines. On cause linguistique, structuralisme, art poétique, postmodernisme et on a l’air de s’ennuyer ferme (et le lecteur aussi). Le personnage principal, Persse Mc Garrigle, de l’université de Limerick (Irlande) se rapproche de Morris Zapp, un Américain venu faire une conférence en même temps qu’il tombe amoureux d’Angelica, une jeune femme séduisante. Coïncidence, Mc Garrigle veut visiter une vieille tante à Rummidge et Zapp se fait conduire au même endroit pour saluer son ancien logeur, qui n’est autre que le mari de la dame. On a aussi, dans le genre comique, Angelica qui fixe rendez-vous au même endroit et à la même heure à la fois à Mc Garrigle et à Dempsey. Du pur Vaudeville. Mc Garrigle se dit puceau et il va voir un film porno pour se mettre en condition et s’achète des préservatifs avant son rendez-vous avec Angelica. Mais la belle est partie sans laisser ses coordonnées et elle n’appartient à aucune université. Le congrès s’achève sur un repas médiéval.

Morris Zapp est hébergé par les Swallow. Alors que Hillary Swallow, son ancienne maîtresse, lui parle des infidélités de son mari avec des étudiantes ; Philip Swallow lui raconte l’une de ses aventures à Gênes, avec la femme de son logeur. Swallow souhaite que Zapp fasse une critique de son livre sur Hazliit, un écrivain turc. Zapp quitte au petit matin le domicile de ses hôtes et fonce vers Heathrow en taxi. C’est ensuite un défilé de personnages autour du monde dans des situations diverses, comme si le microcosme de Rummidge s’étendait au monde entier. Des personnages qui ont tous à voir avec la littérature : écrivains, universitaires, critiques…

Des personnages qui ne tardent pas à entrer en action. L’Italienne Fulvia Morgana voyage côte à côte en avion avec Zapp et ils finissent au lit, avec son mari qui veut participer aux ébats. Il est question d’un poste d’une chaire de littérature à l’Unesco et tous les personnages y sont intéressés. Desiree Zapp peine à écrire son roman comme Akira Sakazaki peine à traduire en Japonais le roman de Ronald Frobisher, vieille gloire des lettres anglaises. À Heathrow, avant de retourner en Irlande, Mc Garrigle retrouve sa cousine devenue strip-teaseuse à Londres. Elle refuse de repartir avec lui qui pense toujours à Angelica, son grand amour. On saute d’un personnage à l’autre dans un entrelacs de récits assez confus qui ont pour dénominateur commun la littérature et ses pouvoirs.

Mc Garrigle a gagné un concours de poésie et demande un congé sans solde pour assister à la cérémonie sur la Tamise. Zapp se rend à Milan pour sa conférence. Dempsey confie son mal de vivre à un ordinateur. Rudyard Parkinson, un critique, décide de se servir du livre de Swallow sur l’influence de Shakespeare sur T.S Elliot pour se placer dans la course à l’Unesco et nuire à Zapp. On retrouve la plupart des personnages sur le bateau et Frobisher se bat avec Parkinson pour une mauvaise critique d’un de ses livres. Avec Mc Garrigle, il quitte le bateau et lui révèle comment l’analyse informatique de son œuvre par Dempsey l’a dégoûté de la création littéraire. Mc Garrigle voit une photographie d’Angelica à la devanture d’une boîte de strip-tease à Soho, mais le portier lui dit qu’elle est partie. Swallow arrive à Ankara pour sa conférence.

Mc Garrigle part à Amsterdam à la recherche d’Angelica et il y rencontre Zapp dans le cadre d’une conférence. Là, ils interpellent l’Allemand Von Turptiz qu’ils accusent de plagiat. Mc Garrigle croit voir Angelica dans une vitrine mais elle a été remplacée par une autre qui lui dit qu’Angelica est sa baby-sitter. Elle exerce en fait dans un club de spectacle porno du nom du Blue Heaven. Mc Garrigle, effondré, revient en Irlande et on suit Swallow à Ankara. Il y rencontre Joy, la femme de Gênes qu’il croyait morte et ils partent à Istanbul où elle travaille pour le British Council. Ils filent le parfait amour. Il apprend que sa petite fille est de lui et il décide de divorcer. Rentré en Angleterre, il renonce alors qu’un flot de critiques élogieuses s’est abattu sur son livre.

On prend beaucoup l’avion dans ce roman où les personnages descendent dans tous les Hilton de la terre. C’est la saison des congrès et tous les personnages se croisent. Ça baise beaucoup et ça pérore encore plus. Mc Garrigle a entamé un cours sur Yeats et il démasque lors d’une excursion le suborneur de sa cousine qu’il veut retrouver à Londres pour lui verser des indemnités. Il retrouve la trace de Angelica et est persuadé qu’elles sont deux : Angelica et Lily. Elle était à un colloque à Lausanne et s’est envolée pour Genève avant de prendre un vol pour Los Angeles.

Pendant ce temps, Zapp est enlevé par des terroristes. Des Italiens d’extrême-gauche qui connaissent Fulvia Morgana et son mari. La demande de rançon s’adresse à son ex-épouse Desiree, auteur d’un best-seller. Elle revoir la rançon à la baisse et les ravisseurs, pressés par les Morgana, finissent par le relâcher. Mc Garrigle continue sa quête d’Angelica. Il apprend que le pilote d’avion qui serait son père n’est que son père adoptif. Il a adopté les jumelles se trouvant par hasard dans son avion. Lily a toujours été rebelle, portée sur le sexe et la drogue alors qu’Angelica s’est passionnée pour les études universitaires et les colloques. Mc Garrigle va de Los Angeles à Honolulu, de Tokyo à Séoul et de Séoul à Hong Kong avant de débarquer à Jérusalem où se tient le congrès de l’année, organisé par Zapp. Alors que Wainwright doit y faire une importante communication, Swallow, qui file toujours le parfait amour avec Joy, rencontre par hasard son fils qui travaille dans un kibboutz voisin et il attrape la maladie du légionnaire. Tout le congrès s’éparpille devant la menace de contagion.

La dernière partie est consacrée au colloque de New York sur la fonction de la critique, et tout le monde est présent, plus besoin d’inventer des coïncidences et des quiproquo. Le colloque new-yorkais est aussi un marché où les universités recrutent. Dans ce tout petit monde, Mc Garrigle retrouve Zapp. Les contributions se succèdent et l’une porte sur la romance, par Angelica. À la fin de son exposé, Mc Garrigle lui saute dessus et ils font enfin l’amour. Sauf que ce n’est pas Angelica, mais sa jumelle Lily. Angelica quant à elle, doit se marier avec un Mc Garrigle qui n’est pas lui. On apprend aussi que Arthur Kingfisher aura la chaire de critique littéraire à l’Unesco et qu’il a décidé d’épouser sa secrétaire. Sybil Maiden, son ancienne maîtresse, lui annonce qu’ils sont les parents des jumelles. La boucle est bouclée. Mc Garrigle n’a plus qu’à aller chercher son vrai amour, Cheryl Summerbee qui est employée à British Airways. Au moment où il débarque à Heathrow pour lui déclarer enfin sa flamme, elle s’est fait licenciée et on lui dit qu’elle vient de partir à l’étranger. Mc Garrigle n’a pu qu’à refaire toutes les destinations qui s’affichent au tableau d’embarquement. Une quête infinie jamais satisfaite. Une métaphore du roman ?

C’est plaisant, agréable à lire et bien troussé. Beaucoup d’ironie et d’humour, même si ce n’est pas non plus hilarant. On a quand même une vision du monde et de l’humanité à travers un microcosme d’universitaires vaniteux et libidineux. Avec les jeux de l’amour et du hasard. On pense à un Roland Barthes en se disant que ce livre est le roman qu’il aurait pu écrire s’il en avait écrit, comme il en avait l’intention. Ce n’est pas forcément un compliment et je garde l’impression que Lodge éblouit surtout les snobs et les happy fews. Un tout petit monde, là aussi. Enfin, pas si petit que ça…

HENRY POURRAT – LE CHASSEUR DE NUIT – Albin Michel

« Il parlait toujours à voix basse, un pan de sa cape devant sa bouche, quand le vent soufflait, pareil à un conspirateur ». De Pourrat, c’est encore son pays Vialatte qui en parle le mieux, dans la préface de ce livre. Pourrat qu’on aurait tort de ne prendre que pour un auteur régionaliste. C’est un poète des champs, de la nature, qui n’oublie pas celles et ceux qui peuplent les monts et les vallées de sa si chère Auvergne. On pourrait voir en lui un barde, un peu sorcier.

Selon la légende, « le chasseur de la nuit » a fait un pacte avec les humains : « à toi le jour, à moi la nuit ». On suit l’évolution de quelques paysans dans les monts du Forez, surpris par l’orage. Parmi les gens du village, une femme qui aurait empoisonné son mari mais c’est surtout Amélie et Célestin qui attirent l’attention, deux bergers amoureux. L’action, si on peut utiliser le mot car il ne se passe pas grand-chose, se situe pendant la première guerre mondiale.

Célestin est vacher dans la ferme des Banhle .avec Amélie, bergère et fille de Damien De Luco, marchand de bois. Elle a deux sœurs et un frère. La mère de Célestin, veuve, habite un hameau dans une maison appelée La Diètre, qui était le surnom de son mari mort à la chasse quelque part en Afrique.

L’automne venu, La Banhle, la femme de la ferme, décide que Célestin et sa Amélie iront à l’école, maintenant que le printemps et l’été sont passés. La maîtresse d’école vante les dons de Célestin et l’incite à le mettre en apprentissage. Amélie se verrait bien partir avec lui, mais son père n’apprécie pas La Diètre, Célestin s’est procuré un fusil et on craint la malédiction familiale. La guerre est finie.

Amélie se remet d’une mauvaise grippe alors que Célestin travaille en forêt puis comme terrassier. Joseph Béal, son employeur, lui a dit qu’il fallait de l’argent pour se marier, surtout pour épouser une fille comme Camille. Quand il ne travaille pas, Célestin chasse et il a décidé, pour faire un cadeau à Amélie, de chasser des martres, l’hiver. Il réussit à en attraper une avec son chien Fanfare et l’envoie à Saint-Étienne pour en faire un vêtement élégant, mais son cadeau est refusé au motif que ce serait trop compliqué d’expliquer aux parents ce col de martre et son expéditeur.

Il rencontre Pierre de Ruhle à la pêche, et celui-ci lui propose de lui vendre sa scierie. Amélie veut vivre avec lui mais elle se fait une entorse le jour de leurs fiançailles. De Luco s’oppose au mariage, craignant que Célestin en veuille à ses biens. Élise, son épouse, n’est pas d’accord. Nonobstant, Amélie rejoint Célestin à la scierie et, sur les conseils de Joseph Béal, ils passent la nuit dans un relais pour berger, un buron.

Célestin part au service militaire, à Grenoble, dans les chasseurs alpins. La mère d’Amélie, Élise, meurt comme une de ses cousines agressée par une vache. Amélie est prise en pension chez les Clouvel, des voisins. La Diètre est toujours seule, attendant le retour de son fils.

Le père envisage d’autres partis pour ses filles. Jean-Baptiste de Como pour Amélie et un lointain cousin qui a des terres pour Camille, mais Camille est amoureuse de Jean-Baptiste et Amélie n’en démord pas pour Célestin qui veut électrifier la vallée. Le père séquestre Camille qui attend que Jean-Baptiste vienne la délivrer. Il doit faire son service militaire au moment où Célestin en revient. Célestin essaie de convaincre sa sœur de ne pas persister dans son attitude, en Antigone des campagnes.

Parti à la chasse avec Béal, Célestin a une soudaine vision de Amélie et il craint pour sa vie. Il s’allonge sur un rocher et remue de telle façon que son compagnon de chasse croit en la présence d’un animal et lui tire dessus.

Épilogue : le père meurt. La petite Marie, sœur du lointain cousin Jacques de Come, se meurt aussi. Amélie la soigne et la guérit. Elle épouse Jacques de Come et sa sœur Camille se marie avec son frère Jean-Baptiste. La Diètre finit par révéler que son mari s’est suicidé par jalousie maladive et qu’il n’a pas été tué lors d’un accident de chasse. Au chasseur de nuit la nuit, mais le jour est au soleil et à la vie.

On raconte l’histoire, mais il n’y a pas grand-chose à raconter en vérité. Simplement la chronique d’un amour, les travaux et les jours, la nature et les bêtes, au rythme des saisons. Pas besoin d’histoires tant la poésie bucolique et tellurique de Pourrat en fait une sorte de Giono des Monts d’Auvergne. Pour un autre chant du monde.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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