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AU NORD, SANG ET OR !

Les frères Lech en sang et or, des années après leur heure de gloire. Photo prise sur un site dédié au George Best de ches mines.

Véritable institution dans la région, le Racing Club de Lens a longtemps incarné le football prolo, le club ouvrier ancré dans l’histoire des mines et du charbon. Des générations de Polonais d’abord, puis de Marocains ont porté haut les couleurs (jaune et rouge, « sang » et « or » pour l’héraldique) du club. Avant la mondialisation du football et l’arrivée de vedettes internationales sous la houlette de Gervais Martel, des années où le club perdra son âme et connaîtra les affres de la Ligue 2. Mais Lens est remonté il y a deux saisons, à la faveur du Covid, et l’équipe propose à nouveau un football offensif et chatoyant qui n’est pas sans évoquer le Racing des grandes heures, dont il est question ici.

Il y a eu ce spectacle – Stadium – cette superbe pièce de théâtre de Mohamed El Khatim sur le supportérisme en général et celui du Racing Club de Lens en particulier, avec une dramaturgie subtile parsemée d’interviews de supporters qui parlent toutes et tous de ferveur, d’amour du maillot, de vies menées au rythme des performances du club. De la joie la plus pure à la tristesse la plus noire. C’est un peu l’illustration de la fameuse phrase de Bill Shankly, l’entraîneur légendaire du Liverpool F.C, à qui un journaliste avait demandé si, selon lui, « le football était une question de vie et de mort ? ». « C’est beaucoup plus que ça », s’entendit-il répondre. Une histoire de dignité, de d’honneur, de fierté et d’espoir pour des populations méprisées qui ont mêlé leur destin à celui de leur équipe fétiche.

Mais revenons au Lens et au Bollaert (enceinte grosse d’humanité où, même sans être supporter de Lens, on ne peut que frissonner) de la fin des années 1950 et du début des années 1960, époque où les mineurs polonais chaussent les crampons et conservent sur le terrain le bleu de chauffe qu’ils revêtaient à la fosse. Leurs noms ? Le gardien Arnold Sowinski et sa défense de fer, les Placzek, Bieganski, Polonia, Sillou, Sénac, sans oublier l’ailier virevoltant Maryan Wisniewski qui sera le premier (avant Georges Lech) à batifoler sur l’aile avec virtuosité en équipe de France. On se souvient d’un France – Angleterre de 1963 où l’attaquant lensois avait crucifié à trois reprises l’infortuné Springett, alors portier anglois.

Les couleurs du club étaient le jaune d’or avec parements rouges et short (culotte comme on disait à l’époque) noir, noir comme la houille. Les couleurs de la Catalogne aussi, rouge et jaune. Au fil des années, les parements céderont la place à des rayures (rouges et jaunes toujours), avec un short qui passera parfois du noir au rouge. Mais assez parlé chiffons.

Les Lensois renvoient les anciens au vestiaire et se profilent, au milieu des années 1960, en outsiders des grands du championnat de France, raflant les places d’honneur derrière les grosses cylindrées, Saint-Etienne, Nantes et Monaco. Des petits nouveaux sont venus étoffer l’effectif, et pas des moindres : Georges Lech (un peu le George Best français ou le nouveau Kopa), son frère Bernard, Richard Krawczyk dit Zébulon qui entame une carrière pro à 16 ans, Hédé… Tous d’origine polonaise, encore, plus un duo d’attaquant composé de Paul Courtin et du Marocain Ahmed Oudjani, premier maghrébin à fouler la pelouse de Bollaert, avant Ben Tahar et tant d’autres car, à la mine maintenant menacée de fermeture, les Marocains venus en masse à l’appel des Houillères sont venus remplacer les Polonais parfois repartis chez eux. C’est par exemple le cas d’Edward Gierek, qui prendra la présidence du POUP (P.C polonais) et de son pays natal.

Lens continue de séduire par son jeu chatoyant tourné résolument vers l’offensive. L’équipe marque un peu plus qu’elle n’encaisse, mais n’est pas adepte du 0-0. La philosophie est de se faire plaisir sur le terrain, de marquer au moins un but de plus que l’adversaire et, surtout, de contenter un public en or qui scande le nom du club et encourage chaque joueur en les appelant par leurs prénoms. Avec eux, le R.C Lens se sent pousser des ailes, mais les premières difficultés financières apparaissent pour cause de la faible compétitivité du charbon en France (on n’en est pas encore à parler d’abandon d’énergies fossiles et de COP), mais des puits ferment et l’argent rentre moins dans les caisses du club. Il faut vendre et Lens fait l’actualité des transferts dans ces années 1966 – 1967.

Taillandier (ex Racing) remplace le vieux Sowinski dans les buts. Georges Lech part tenter sa chance aux Amériques, chez les Californiens d’Oakland. Plus modestement, son frère va à Nancy et Krawczyk le rejoint en Lorraine, à Metz. Tous trois finiront leurs carrières au Stade de Reims. Courtin se retrouve à Nantes et Ahmed Oudjani suit Sénac au R.C Paris qui n’en finit plus de décliner. Commencent les temps difficiles et les relégations en Deuxième division. Si au Nord c’était les corons, les Lensois sont descendus de leur terril pour quelques saisons noires.

Lens met quelque temps à retrouver la première division, mais ça valait le coup d’attendre car l’équipe, entraînée par Sowinski, est du feu de dieu, avec les fils des premiers marocains descendus à la fosse, Farès Bousdira ou Chérif Oudjani, et des Polonais venus eux, de Pologne, pas du pays minier : Faber, Marx, Gregorczyk, Kaiser, Gadocha et Zurascek, et le grand blond avec deux chaussures noires, Daniel Leclercq – dit Le Druide – plus un milieu très technique du nom de Elie. Le chœur des supporters commence à reprendre « Les Corons » de Bachelet à chaque mi-temps et la ferveur est à son comble, avec la sonnerie aux morts qui retentit quand ça va mal. Mais ça va plutôt bien, et Lens joue la finale de la Coupe de France contre l’A.S Saint-Etienne en 1975, perdue 2-0, mais qui marquera le point de départ d’une série de qualifications en Coupe d’Europe (Coupe des vainqueurs de coupe ou Coupe de l’UEFA) où les Lensois jouent souvent les trouble-fêtes, jusqu’à éliminer, dans les années 1980, des gros poissons comme les Belges d’Anderlecht, les Suédois du FF Malmoe, Arsenal ou la Lazio.

Gérard Houiller, ancien prof d’Anglais et modeste entraîneur de Noeux-les-Mines en Ligue 2 (quasiment la maison de retraite du R.C Lens) prend les choses en main et Lens traverse tranquillement les années 1980 avec, on l’a vu, quelques bonnes fortunes en coupes d’Europe. Le club est sponsorisé, comme le F.C Nantes, par Europe 1 et le groupe Lagardère et le public lensois est élu le plus sportif de France. Avec Blanchard, Carrière, Six, Vercruysse, ou Xuereb, l’équipe se renforce et préfigure celle qui remportera le championnat (et échouera de peu pour le doublé face au PSG, l’ennemi devenu héréditaire en coupe) en l’an de grâce 1998 avec cette fois le druide, Daniel Leclercq, sur le banc.

C’est la dream team, avec Sikora, Wallemme, Debève, Magnier, Dehu en défense ; Ziani, Brunel, Camara, Blanchard au milieu : Smicer, Vairelles ou Foe en attaque. Lens échouera à remporter le championnat en 2002, à un point de l’Olympique Lyonnais, mais le club est déjà marqué par la mégalomanie de son président, Gervais Martel (un parvenu proche du F.N), qui va recruter loin dans un football mondialisé n’ayant plus rien à voir avec les footeux des corons et des terrils et leurs valeurs. Avec lui, Lens perd un peu de son âme, sans gagner en puissance. Il gagne en tout cas la coupe Intertoto en 2005 contre La Corogne en finale, quand même ! (la coupe Intertoto se jouant l’été et étant une sorte de consolante pour les clubs non qualifiés pour les autres coupes d’Europe, elle n’existe plus depuis longtemps).

Comment faire descendre une équipe aussi brillante ? Demandez à Martel. À sa décharge, la plupart de la classe 1998 sont partis en Angleterre, les autres ont été transférés en Italie ou en Espagne. Martel a sorti le portefeuille pour acquérir des vedettes internationales, les Brésiliens Hilton, Eduardo Santos ou Jussié, plus l’Ivoirien Dindane ou le Serbe Kovacevic. Le druide a été descendu de son chêne et c’est la valse des entraîneurs, jusqu’à aller chercher Courbis…

Lens n’en finit pas de descendre au classement et inaugure la décennie 2010 en Ligue 2. Après une remontée inespérée en 2014, Martel s’est acoquiné pour renflouer les caisses auprès de l’état gazier du Kazakhstan avec des maillots floqués de la capitale Astana. La redescente est fatale. Il lui faudra pas mal d’années pour se redresser et c’est à la faveur du Covid, en 2020, que l’équipe parvient à se hisser en Ligue 1, se classant à la deuxième place alors qu’elle recommençait à perdre tous ses matchs. Sauvés par le gong !

Sous la houlette de Franck Haise qui a remplacé l’ex pilier de défense Sikora puis Casanova puis Montagnier, Lens a recruté malin et s’est classé 5° la saison dernière, surprise du championnat. Haise n’est pas non plus un entraîneur réputé, arrivé là après un parcours de joueur professionnel plutôt discret. Les Lensois d’aujourd’hui ? Clauss, excellent milieu de terrain qu’on a été cherché à Quevilly-Rouen après un passage à Bielefield (deuxième division allemande) ; Sotoca l’attaquant redoutable, titulaire à Grenoble (Ligue 2) ; Garbit du SM Caen ; Katuka et Ganago, recrutés à Amiens tombé en Ligue 2 la même année que le Toulouse F.C auquel ils ont piqué Wesley Saïd, Corentin Jean, Yannick Cahuzac et le Colombien Machado. Plus une internationale souvent constituée avec des joueurs de deuxième division dans leur pays : l’Autrichien Danso d’Augsbourg ou l’Argentin Medina du C.A Talleres. Seuls transferts un peu plus dispendieux, le Malien Haïdara, venu de Newcastle et l’Ivoirien Fofana, d’Udinese. Sans parler, pour respecter la tradition, du Polonais Frankowski qui évoluait au Chicago Fire. Le tout forme un amalgame aussi riche que disparate.

Et tout ça ça fait d’excellents lensois, pour parodier Maurice Chevalier. Avec un jeu à trois défenseurs, un milieu très technique et des attaquants réalistes, l’équipe tourne et joue les trouble-fêtes dans le peloton de tête, avec un budget dix fois moindre que les gros. Un jeu toujours porté sur l’offensive qui rappelle aux supporters le grand Lens de 1997-1998 ou, aux plus anciens, celui du milieu des années 1960.

Je suis allé une douzaine de fois à Bollaert, souvent pour voir le Stade de Reims, et c’est le seul endroit où je ne souhaitais pas voir Reims gagner, ne serait-ce que pour les jeunes supporters que je croisais la mine déconfite à la gare, en cas de victoire inespérée des Stadistes. J’imaginais qu’ils avaient plus besoin que moi d’une victoire. C’est aussi ça, la magie lensoise, et n’y voyez nul régionalisme. Allez les Sang et or !

15 novembre 2021

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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