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NEIL «THE LONER» YOUNG : UN VOYAGE DANS LE PASSÉ

Neil Young d’hier et d’aujourd’hui. La même courroie de guitare. Forever young ?

Alors qu’il vient de fêter ses 76 ans (mon scorpion favori), Neil Young sort un nouvel album studio (Barn) après quantités d’archives, chutes de studio, versions alternatives et live inédits : quasiment trois albums par an. Le dernier album studio remontait à 2019 et le vieux solitaire évoque le monde de l’après pandémie dans son nouvel opus . Neil Young est devenu citoyen américain cette année et le natif de Toronto (Ontario) pourra ainsi contrecarrer les projets de retour de Donald Trump. Portrait de l’artiste à travers les ans (a journey through the past).

« I used to be a folksinger » est une phrase, un vers de « The Loner », cette merveilleuse chanson qui figure sur son premier album. Elle dit tout de ses débuts difficiles où le natif de Toronto gratte la guitare dans Sunset Strip (Los Angeles) et y honore ses premiers engagements. La légende veut que Young soit entré illégalement aux États-Unis et que son véhicule d’emprunt, un corbillard, ait croisé la route des futurs Buffalo Springfield coincés dans un embouteillage. Si la légende le veut… Dans les années 1963 – 1964, le jeune Young est à la tête de deux groupes de collège, The Squires et Mynah Birds, auteurs d’un single chacun passés tous deux inaperçus.

C’est donc la préhistoire, avant la naissance du Buffalo Springfield, en 1966, réunion improbable de trois Canadiens de Toronto (Neil Young, Bruce Palmer le bassiste et Dewey Martin le batteur) et de deux musiciens venus du Sud et du Midwest : Steve Stills, de la Nouvelle-Orléans et Richie Furay de Yellow Springs (Ohio). Pas un Californien pour un combo basé dans la cité des anges où ils sont souvent engagés au Whisky A Gogo, une salle ouverte par un ancien flic du LAPD, et connaissent un petit succès avec « For What It’s Worth », leur premier single qui fait allusion aux émeutes de Sunset Strip où, en octobre 1966, la police, sous la pression des commerçants de la ville, entend dégager les hippies du quartier et y rencontrent une résistance inattendue. « Il se passe quelque chose ici, je ne sais pas exactement quoi. Il y a un type avec un revolver là-bas qui me dit que j’ai intérêt à faire gaffe ». Air connu. Le riff de guitare et le solo sont inoubliables, et la chanson, de Steve Stills, magique. Le premier album est d’ailleurs un coup de maître, et Neil Young y signe déjà quelques compositions révélatrices de son style, tels « Out Of My Mind », « Burned » ou « Flying On The Ground Is Wrong ». Mais ce n’est qu’un début.

Les brumes opiacées ont présidé à la création du deuxième album, Buffalo Springfield Again, produit par Jack Nitzche, sorcier du son et émule de Phil Spector. Une centaine de musiciens et groupes sont cités comme influences et Neil nous offre, sur la première face, deux de ses plus magistrales compositions : « Mr Soul » à tendance Rhythm’n’blues (dédié respectueusement aux femmes du Whisky A Gogo) et l’aérien « Expecting To Fly », dont la mélancolie pourrait faire pleurer la terre entière. « Broken Arrow » figure sur la seconde face et c’est peut-être ce qu’il a fait de mieux, mélodie sublime, changements de rythmes, collages sonores et haute teneur lysergique. Un bijou. La pochette montre le groupe haut dans le ciel, mais de nombreuses querelles opposent Stills et Young et le groupe est au bord de la rupture. Neil Young s’en va pour produire le Forever Changes de Love (plus grand album pop jamais enregistré), mais la bande d’Arthur Lee ne le prend pas au sérieux et il retourne piteusement dans un combo qui a eu son heure de gloire au festival pop de Monterey.

Pas pour longtemps car le Buffalo sort son dernier album au printemps 1968, Palmer, embastillé pour possession de stupéfiants, s’est vu remplacé par Jim Fielder puis par Jim Messina à la basse et Neil Young, qui signe là le poignant « I Am A Child » et le superbe « On The Way Home » est sur le départ, remplacé les derniers temps par son homonyme Rusty Young, joueur de pedal-steel guitare. Last Time Around n’a cependant pas les attraits des deux premiers albums, les compositions de Richie Furay ont toujours été faiblardes et celles de Steve Stills sont cette fois décevantes. Stills va rejoindre David Crosby et Graham Nash via les Super sessions de CBS (avec Al Kooper et Michael Bloomfield quand même) ; Furay va fonder le médiocre Poco ; Messina forme un duo avec Kenny Loggins et Martin retrouve sa place de batteur de studio à L.A.

Young est prêt pour une carrière solo qu’il entame avec un premier album éponyme, sorti à l’automne 1968 (le 12 novembre, jour de son 23° anniversaire) chez Reprise, une sous-marque de Warner Bros, avec un autoportrait crayonné pour la pochette. De « The Emperor of Wyoming » (un train de légende) à « Last Trip To Tulsa », un disque à haute teneur nostalgique qui parle d’une Amérique fantasmée où l’aventure était permise sous le vent de la liberté.

C’est cependant Everybody knows this is nowhere (mai 1969) qui va le consacrer en artiste solo, bien qu’il se soit constitué un groupe du feu de dieu, Crazy Horse. Deux longues ballades country-rock heurtées de 10 minutes (« Down By The River » et « Cowgirl In The Sand ») sur chaque fin de face révèlent somptueusement ce qui sera son style : des éclairs électriques de guitare et une voix comme des pleurs d’enfant. Mélancolie et nostalgie.

Invité par Steve Stills à participer à l’aventure Crosby, Stills & Nash (Crosby ex Byrds et Nash ex Hollies), il rejoint le « super groupe » à la fin de la décennie et c’est Déjà vu en juin 1970 avec deux titres exceptionnels encore : « Helpless » aux accents de violon verlainiens, et le déchirant « Country Girl ». La pochette nous montre les protagonistes photographiés en légendes du Far west, couleur sépia. En août 1969, le trio l’avait déjà invité à Woodstock où il reste dans la pénombre et refuse d’être filmé, menaçant les cameramen de sa guitare, devenue arme offensive par destination. Mais Young n’a jamais été à l’aise dans un groupe et il faussera vite compagnie à ses pairs après un single de légende, « Ohio », au riff martial, qui parle de la répression d’État (la garde nationale) d’une manifestation estudiantine contre les menées de l’armée américaine au Cambodge, sur le campus de Kent State (Ohio). « Nixon et ses soldats de plomb sont venus. / On a été finalement acculés / cet été j’entends ces tambours / 4 morts dans l’Ohio ». Un hit, mais là n’était pas le but. Neil Young démontre magistralement que sa poésie peut être très politique.

C’est aussi le cas pour « Southern Man », sur l’album suivant (After the goldrush – septembre 1970), une charge contre les rednecks racistes du Sud. 10 chansons qui relèvent à la fois de l’intime et de l’universel, d’une vision de l’Amérique vue au prisme du passé où se croisent chercheurs d’or, desperados et bateaux à vapeur qui remontent le Mississippi. Les couleurs sépia du passé conviennent à un Neil Young pas à l’aise dans son époque. Un dernier live d’adieux de CSN&Y au carrefour de leurs destinées (4 way street) et chacun reprend sa liberté.

Harvest (mars 1972) est encore plus révélateur de ces états dépressifs et de ces bouffées de nostalgie, avec le classique « Heart Of Gold », mais aussi une nouvelle charge contre le Sud raciste (« Alabama »), une belle chanson sur la vieillesse (« Old Man ») et une drug-song dissuasive (« The Needle And The Damage Done »). D’aucuns reprochent à Neil son format chansons plus confortable que ses longs dérapages électriques d’antan, d’autant que les compositions faiblissent pour Times fade away (1973) en partie en public et On the beach (1974) qui font suite à une compilation qui servira de bande son à un documentaire sur sa déjà riche carrière (A journey through the past).

Le Cheval fou a changé de cavaliers : Danny Whitten est mort d’une overdose en 1972 et Nils Lofgren parti tenter sa chance en solo, mais la relève est assurée avec Frank Sampedro, guitare-héros flamboyant, en plus des piliers Billy Talbot et Ralph Molina. Les amateurs de coma électrique et d’épilepsie sonique se verront rassurés avec les deux albums suivants : Tonight’s The Night en 1975 et surtout Zuma l’année suivante. Un album encore très politique avec « Cortez The Killer », qui évoque la cruauté des conquistadors à rapprocher des colons américains massacreurs d’indiens. Pour l’anecdote, le disque est interdit dans Espagne franquiste. En 1978, il interprète « Helpless » avec Joni Mitchell (l’éternelle fiancée) et le Band pour le film de Scorcese The last waltz. Pour le cinéma, il va composer de nombreuses musiques pour Jim Jarmusch ou Jonathan Demme, entre autres.

Il faut bien dire que les années suivantes n’ont rien de folichon, et Neil Young semble se mettre à l’abri de l’orage punk qui tonne. Il faut attendre Rust never sleeps et surtout Live rust, à a fin des années 1970, pour retrouver quelque chose du grand Neil.

Mais la période n’est pas des plus fastes. Neil grossit, retiré dans les faubourgs cossus de L.A. Entre quelques reformations de CSN&Y, il pond des albums médiocres (live et studio) et se répand en interviews à teneur réactionnaire où il va jusqu’à soutenir publiquement Reagan. On nous l’a changé. La cocaïne, ou l’alcool ?

Freedom, en 1989, remet les pendules à l’heure et c’est l’année où les géants se réveillent après un long sommeil (Dylan, Van Morrison, Lou Reed ou Leonard Cohen). Les deux versions – acoustique et électrique – de son « Rockin’ In The Free World » sont bouleversantes d’intensité. Neil is back ! Ragged Glory, l’année suivante, est du même tonneau et Harvest moon (1992) nous ramène vers des rivages plus tempérés. Mais il serait vain de vouloir à toutes fins dissocier le baladin folk-rock du possédé électrique proto-hard. Ce sont les deux faces d’une même médaille.

Le vieil enfant ne prend pas de repos, sortant un album par an et nous livrant ses archives, de riches trésors inédits qu’il nous dévoile progressivement. En 2015, ce sont les Monsanto years qui nous prouvent que Neil Young est toujours engagé en épousant toutes les causes écologiques, en soutenant les tribus sioux s’opposant au projet de gazoduc de Standing rock (l’album Peace trail en 2016) et en appelant au boycott de la chaîne Starbrucks, empoisonneuse aux O.G.M made in Monsanto rebaptisé Bayer.

Jusqu’à cet album, Barn, sorti tout récemment et qui prouve qu’il en a encore sous la semelle, à bientôt 80 ans. Voilà, on vous l’a fait courte (j’aurais tant aimé écrire un livre sur lui, mais c’est déjà fait). Forever young ! (facile, mais le titre était déjà pris pour Dylan). Sur scène, j’ai vu plusieurs fois Neil Young, à Paris (Porte de Pantin), à Torhout ou à Lille et, à chaque fois, j’en suis ressorti dans un état second, commotionné après avoir subi les sortilèges syncopés du chaman électrique.

Il est le dernier des grands, dans le dernier carré où il siège avec Dylan, Van Morrison et John Cale, comme autant de héros déjà légendaires ancrés à tout jamais au plus profond de nos vies.

21 novembre 2021

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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