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NOTES DE LECTURE (18)

MIKHAÏL BOULGAKOV – MONSIEUR DE MOLIÈRE / LA CABALE DES DÉVOTS – Pavillons / Robert Laffont.

Boulgakov en 1928, avant les tracasseries de Staline ? Wikipedia.

Par l’auteur du génial Maître et Marguerite et de La garde blanche, une biographie romancée de Jean-Baptiste Poquelin dit Molière, né tapissier du roi, charge que l’on se transmet de père en fils.

Boulgakov évoque donc la vie et l’œuvre de Molière dans un style étincelant, mêlé de préciosité et de tournures d’époque. C’est aussi brillant que passionnant. Les premières pages ressemblent au Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier, soit une troupe de théâtre qui cherche fortune en province avec des liens d’amitié qui se nouent et des amours qui surviennent. Ne manque qu’un Ségonzac. C’est l’Illustre théâtre, moqué par les professionnels de l’Hôtel de Bourgogne, la compagnie du roi. Les comédiennes et comédiens apparaissent au fil des chapitres, les uns quittant la troupe et les autres y entrant avec toujours les mêmes piliers : Molière, Madeleine puis Armande Béjart, Du Croisy et La Grange, dit « registre » parce qu’il tient le registre du voyage des comédiens, autant dire de l’épopée, car c’en est une.

Les œuvres se suivent et on passe des pièces méconnues de Corneille aux chefs-d’œuvre de Molière, aux classiques. Il est le Shakespeare français. Les dévots n’apprécient que peu son Tartuffe (recréé sous le titre de L’imposteur), pas plus que les médecins son Malade imaginaire ou les courtisanes sesPrécieuses ridicules, mais Molière a de puissants protecteurs, dont Mazarin, les Princes de Condé, de Conti et Philippe d’Orléans, et gagne la confiance du roi qui ne cède pas à ceux qui se plaignent amèrement de ses outrances, de son impiété ou de son ironie. Autant de fâcheux qui ne manquent pas de se reconnaître dans chacun de ses personnages, souvent à raison. Le roi est son cousin et le despote estime dans sa haute sagesse que la satire a droit de cité. On donne à sa troupe le Palais-royal.

Il copine avec Racine (pour mieux se fâcher avec lui plus tard), avec Boileau, La Fontaine et le vieux Corneille à qui il doit tant. Les plus grands esprits de sa génération. Il met les rieurs de son côté et mouche les fâcheux qui finiront pas l’user. Molière vieillit, épouse Armande Béjart (sœur ou fille de Madeleine, on ne sait pas trop et on parle d’inceste), laquelle le fera vite cocu avant qu’il ne tombe malade, cacochyme et déprimé. Hypocondrie disent en chœur les médicastres, ce qui ne l’empêche pas de mourir d’hémorragie interne après un malaise durant une représentation de son Malade imaginaire. Contrairement à ce que veut la légende, il n’est pas mort sur les planches.

Mais ce qui fait tout l’intérêt de ce récit est bien sûr les rapports qu’entretient le créateur avec le pouvoir. Molière et Louis XIV comme Boulgakov et Staline. Le roi indique avec parcimonie et par des signes discrets son enthousiasme ou son courroux, et toute la cour suit, suspendue à ses souveraines mimiques. Il peut vous porter au pinacle par une esquisse de sourire ou vous mettre plus bas que terre sur un mauvais rictus. Pour Boulgakov, c’est pire encore, avec un dictateur cynique et matois qui joue avec lui au chat et à la souris, tantôt bienveillant et tantôt cruel.

La cabale des dévots est une pièce en quatre actes, encore plus moliéresque que du Molière. On retrouve la cour, le roi, les médecins, les fâcheux et les dévots. Le vieux Molière est persécuté par tous et, à la fin de sa vie, malade, cocufié par Armande (avec le jeune Zachary Moiron, dernier à rejoindre la troupe), maudit par Madeleine devenue confite en dévotion et boudé par le pouvoir, il s’éteint dans la mélancolie et l’amertume. Rideau. C’est drôle, à la limite du burlesque, enlevé et toujours sur un rythme haletant. Boulgakov aurait-il pu être un Molière soviétique ?

À un écrivaillon se proposant d’écrire une épitaphe pour Molière, le Grand Condé lui répond, après avoir lu le court texte : « je vous remercie. Mais j’eusse préféré que ce fût lui qui composât la vôtre ». Ah ces répliques grand siècle ! C’est qu’on savait causer, en ce temps-là.

MOHAMED MBOUGAR SARR – LA PLUS SECRÈTE MÉMOIRE DES HOMMES – Philippe Rey / Jimsaan.

On avait dit la fois dernière qu’on parlerait du Goncourt ; chose promise, chose due. Après Nicolas Mathieu, qui aurait cru que j’aurais pu un jour lire, et surtout apprécier, un prix Goncourt, souvent l’expression achevée de la littérature la plus académique qui soit, la plus conforme aux goûts bourgeois, avec moult descriptions chiadées, personnages pittoresques, dialogues enlevés et vocabulaire choisi. Rien de tout cela avec Sarr.

« … Mais là réside toute la beauté de l’enfance : elle existe pour être trahie, et cette trahison est la naissance de la nostalgie, le seul sentiment qui permette, un jour peut-être, à l’extrémité de la vie, de retrouver la pureté de la jeunesse ». On peut dire que ce genre de phrases – on aurait pu en citer d’autres – vous pose un écrivain. Je dirais surtout qu’elle me touche et qu’elle est un épitomé fulgurant de ce que des gens comme moi, à travers leurs passions, ont toujours cherché.

L’histoire est connue et beaucoup de critiques littéraires l’ont déjà gâchée, comme on dit : un jeune écrivain sénégalais, universitaire, s’éprend d’un livre écrit par Elimane, un écrivain mythique de son pays, Le labyrinthe de l’inhumain. L’auteur est une énigme vivante, fascinant et charismatique, une sorte d’ombre projetée avec magie sur les gens qu’il a côtoyé. Le jeune écrivain se lance dans la quête de cet homme dont le seul roman, paru à la fin des années 30, a été accueilli par des éloges (« un Rimbaud noir »), avant d’être décriée pour plagiat et de faire scandale dans la république des lettres d’avant-guerre, une guerre qui enterrera toute cette histoire.

De Paris à Amsterdam et de Dakar à Buenos-Aires, c’est cette quête qui nous est contée avec maestria par un récit à plusieurs voix et d’une construction savante. Un roman-monde qui parle à la fois de l’Afrique contemporaine et ancestrale, de la Shoah, du colonialisme et, surtout de la littérature et de la poésie dans tout ce qu’elles peuvent avoir de mystiques, d’absolu.

On pense parfois à un Faulkner pour la virtuosité, mais c’est bien sûr à Roberto Bolano (cité en exergue et auquel le roman doit son beau titre), que ce livre magistral renvoie. Il est d’ailleurs troublant de rapprocher les intrigues de 2666 et de ce roman. Là où un groupe d’étudiants européens enquêtait sur un écrivain allemand mythifié dont le petit-fils se révélera un serial-killer à la frontière mexicaine, Sarr prend pour point de départ une pléiade d’écrivains africains de Paris dont la propre nièce de T.C Elimane – l’auteur maudit – et le narrateur reconstitue dans la frénésie une archéologie littéraire oubliée, un récit prodigieux où il ira au bout de lui-même avec l’aide des monologues entrecroisés de personnages ayant connu les protagonistes. Les livres maudits abondent dans la littérature, à commencer par le Necronomicon d’Abdul Al Azred qui revient souvent dans les romans de H.P Lovecraft. De même, on peut contester certains récits annexes pas très utiles à la narration comme ces suicides de critiques littéraires qui n’ont pas compris le livre, ou ce cénacle littéraire de Buenos-Aires où on croise, outre Elimane, Ernesto Sabato ou Witold Gombrowicz, tous trois liés à une poétesse haïtienne qui n’est autre que l’amante de la nièce qui raconte le plus secret de l’histoire. Comme l’Afrique des mages et des sorciers qui fait un peu cliché. Tout cela peut paraître un peu cousu de fil blanc, mais le roman populaire est rempli de ces hasards objectifs ou de ces coïncidences. Alors on marche.

Qu’importe, tel qu’il est, le roman est captivant, remarquablement écrit et plein de digressions philosophiques sur la littérature, l’amour, la filiation, l’exil, la fidélité, la création, le passé et l’avenir de l’humanité. Tous ces thèmes abordés en poète, autant avec une immense sensibilité littéraire qu’avec une puissance de pensée magistrale.

« Finalement, l’œuvre voyageirrémédiablement seule dans l’immensité. Et un jour l’œuvre meurt, comme meurent toutes les choses, comme le soleil s’éteindra, et la terre, et le système solaire et la galaxie et la plus secrète mémoire des hommes ». Roberto Bolano, Les détectives sauvages. Un vertige métaphysique indicible dont ce roman approche l’insondable mystère. Un Bolano nègre.

JULES SUPERVIELLE – L’ENFANT DE LA HAUTE MER – Gallimard / Le livre de poche.

Supervielle fait partie, avec Isidore Ducasse et Jules Laforgue, de ces poètes d’origines pyrénéennes nés et grandis à Montevideo (Uruguay). La passionnante biographie de Jean-Jacques Lefrère sur Lautréamont (1) explique le pourquoi et le comment de ces curieux mouvements migratoires.

De Supervielle, je connaissais une pièce de théâtre qui ne doit plus se jouer depuis longtemps, Le voleur d’enfants, et le poète et dramaturge nous gratifie ici de 8 nouvelles, de 8 contes plutôt, au-delà du fantastique, tenant à la fois de la féerie et du merveilleux.

Seuls deux contes échappent au genre, ceux justement – est-ce un hasard – situés en Amérique latine avec Rani, un vieil indien qui triomphe de ses ennemis après avoir décidé de ne plus s’alimenter, et surtout le dernier, La piste et la mare, où un marchand turc vend ses marchandises au pays des Gauchos et est jeté dans un étang après avoir été assassiné par le propriétaire de l’estancia qu’il visite. C’est un chien qui, l’ayant vu faire, l’a dénoncé aux gendarmes.

L’élément aquatique est d’ailleurs omniprésent chez Supervielle, que ce soit avec L’enfant de la haute mer où une petite fille habite une rue constamment immergée ou L’inconnue de la Seine où une noyée reçoit d’un personnage appelé Le vieux mouillé son apprentissage des fonds marins.

Le bœuf et l’âne de la crèche fait parler ces animaux fétiches de la nativité qu’on n’entend jamais, avec beaucoup de tendresse pour ce pauvre bœuf qui se meurt dans la crèche après l’exode. Les boiteux du ciel met en scène un couple qui n’a pas su se parler de son vivant et se retrouve au ciel, dans un univers cotonneux fait d’abstraction où seul l’amour peut encore faire revivre. La jeune fille à la voix de violon nous parle d’une enfant qui, comme le titre l’indique, émet les sons d’un violon lorsqu’elle est aimée et retrouve une voix normale quand, devenue femme, elle ne s’illusionne plus sur l’amour.

Enfin, Les suites d’une course, le conte le plus drolatique qui voit un cavalier devenir cheval après une course folle à travers Paris, depuis l’hippodrome de Longchamp. Toujours dans cette veine fantasmagorique, entre rêverie, goût de l’absurde et mélancolie. Loin des fulgurances cruelles du Comte de Lautréamont ou du symbolisme d’un Laforgue, ses compatriotes, mais avec une infinie tendresse qui finit par émouvoir.

(1) Lautréamont – Jean-Jacques Lefrère – Flammarion.

19 novembre 2021

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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