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LES PRÉNOMS ONT ÉTÉ CHANGÉS (27)

PRISCILLA

Priscilla ou Fleur ? Illustration Daniel Grardel pour un texte d’un certain Didier Delinotte (voir sur son blog).

Elle se prénommait Priscilla, comme la reine élue par le roi du rock’n’roll dont on se moquait pour ce qu’il était devenu : un obèse à costumes ridicules et rouflaquettes grotesques roucoulant pour des rombières emperlouzées et leurs chevaliers servants, à Las Vegas. Mais même si l’idole avait roulé par terre, les petits bourgeois de ma classe trouvaient encore ce prénom plutôt prétentieux eu égard à une fille issue d’un milieu modeste, en fait une fille d’immigrés polonais dont la deuxième génération s’éreintait dans l’industrie textile. C’est ce qu’elle m’avait confiée plus tard.

On était tous les deux en Première G3, pour un bac dit « de technicien » en techniques commerciales, justement. Nous n’étions censés rien n’ignorer des ruses de la publicité, des pièges du marketing, des techniques de vente, des études de marché ou de la psychologie du consommateur. L’horreur économique dans toute son obscénité. De toute façon, on nous avait fait comprendre qu’il s’agissait là d’un baccalauréat au rabais et, l’eussions-nous décroché au terme de nos études qu’il n’y aurait pas lieu de pavoiser. C’était bien avant qu’un chanteur de variété bien à droite nous mette tout ça en chanson.

C’était un collège catholique qui s’ouvrait à la mixité. Les premières filles avaient fait de timides entrées dans les sections G et B, le bac dit « économique », sans que les frais de scolarité ne fussent moins onéreux. Le directeur, un vieux con bouffi d’orgueil qu’on baptisait à part lui Louis XIV (et tout était ainsi décliné, de l’intendant Fouquet et du préfet de discipline Colbert jusqu’au jardinier Le Nôtre) avait donc placé deux de ces jeunes filles dans notre classe, à titre expérimental, disait-il à l’envi, pénétré de la conviction que la mixité était dans l’air du temps et qu’il comptait sur nous pour réserver à ces demoiselles le meilleur accueil. Il ne semblait pas trop savoir à qui il avait à faire…

Mon professeur de droit, un Belge qui tenait un cabinet d’avocat à Mouscron, ville où il exerçait également les fonctions d’échevin, m’avait prévenu : « eux trouveront toujours le moyen de retomber sur leurs pieds, pas vous. Alors arrêtez de rigoler et écoutez ! ». Eux, c’étaient les fils de bourgeois renvoyés de toutes les écoles catholiques de la contrée avec deux ou trois ans de retard qui moquaient les besogneux fils des classes moyennes dont j’étais. Je ne sais pas si monsieur Nassens, notre professeur, avait lu Bourdieu et s’était frotté au concept de reproduction sociale, mais il régnait en tout cas dans nos rangs une atmosphère de lutte des classes.

Les demoiselles avaient donc pour prénoms Fleur et Priscilla. Fleur, un prénom qu’on trouvait encore plus ridicule que l’autre, était une grande tige un peu fofolle qui semblait tenir à faire honneur à sa dénomination en surjouant la jeune fille en fleurs, avec des robes qui ressemblaient à du papier peint, des collants de couleur, des bijoux de pacotille et un maquillage outrancier dans les tons mauves. Priscilla était beaucoup plus classique : une blonde aux cheveux courts et aux yeux gris bleus tombants, un peu boulotte, pas très jolie, effacée et gentille. Une faute de goût en ces temps où les canons de la beauté avaient à voir avec les allumettes suédoises et les dessins de Kiraz dans Paris Match. On sentait qu’elle était arrivée là sans le vouloir et que, contrairement à ses quelques consœurs qui se croyaient obligées de surjouer la féminité et la séduction, elle visait plutôt la discrétion, n’ayant d’autre ambition que de se fondre dans un groupe d’élèves sans distinction de sexe.

Dès les premiers jours, les quolibets et les sous-entendus graveleux étaient de rigueur, surtout chez les plus âgés qui se vantaient d’avoir depuis longtemps perdu leur pucelage. Bravaches et hâbleurs, ils connaissaient les femmes et ne se voulaient pas dupes des minauderies et des coquetteries de ces demoiselles venues inopportunément troubler leur monde d’amitiés viriles, de bourrades et de chansons paillardes. Les autres étaient à peine plus respectueux, voyant dans l’intrusion de ces représentantes du sexe faible autant de pièges de nature à déranger leur confort et leurs habitudes. Nous étions finalement assez peu nombreux à leur marquer quelque intérêt et, arrivées fin septembre, elles s’étaient déjà résignées à faire profil bas et à passer autant que possible inaperçues, même et surtout l’extravagante Fleur, déjà bien flétrie. Les mâles avaient su faire respecter leur loi et les intruses n’avaient plus qu’à bien se tenir, à peine tolérées. Les mâles avaient remporté cette guerre des sexes larvée au bénéfice du nombre et avec les armes de la goujaterie la plus éhontée. Il m’arrivait de plaindre ces filles qui, à l’oppression de l’institution scolaire, joignaient ce mépris et ces humiliations régulières qu’elles subissaient dans leur chair, comme des êtres imparfaits qui n’avaient pas eu l’heur de naître dans la complexion physique des dominants et qui, surtout, n’avaient pas leurs fortunes. Était-ce parce qu’elle avait senti que je m’intéressais à elle que Priscilla en vint à se rapprocher de moi ? C’est en tout cas l’impression que j’avais eu, n’ayant rien d’un Adonis et plutôt proche de l’archétype du nul en gym mal à l’aise avec son corps.

On avait eu un cours d’histoire la semaine après la mort de Gamal Abdel Nasser et, négligeant l’ordre alphabétique conditionnant nos places habituelles, elle était venue s’asseoir à mes côtés au bénéfice de l’absence d’un camarade. Le professeur, monsieur Verlinde, y allait de ses fulgurances géopolitiques en nous faisant frémir avec les catastrophes à venir après cet assassinat qui menaçait l’équilibre du monde. Il nous parlait de la rue arabe, du panarabisme, du nationalisme, des non-alignés et des frères musulmans. Nous l’écoutions, fascinés par un monde dont nous ne connaissions jusque-là que Les mille et une nuits et Ali baba. Les éternels plaisantins mettaient les rieurs de leur côté en faisant remarquer que, des arabes, on en avait assez par ici et qu’il n’était peut-être pas utile de s’étendre sur le sujet. L’école comptait peu de descendants de maghrébins, ou alors, des jeunes garçons propres sur eux dont les parents avaient su s’extraire de leur pauvre condition d’immigrés. Des bons arabes, donc, mais surtout pas la racaille qui encombrait nos rues et n’avait pas la docile discrétion de leurs géniteurs.

Je m’étais enhardi à contre-attaquer, les traitant de racistes et leur demandant expressément de ne plus perturber un cours intéressant. C’est là qu’un fils Prouvost, Motte ou Masurel (je ne sais plus et je les confondais tous dans une même aversion) amusa la galerie avec une vieille blague sur la différence entre le Canal de Suez et le Canal de Roubaix : « Au Canal de Roubaix, on a des arabes des deux côtés ! ». Et tout le monde de s’esclaffer malgré les sourcils en accent circonflexe de Verlinde, qui continuait nonobstant son cours.

Je ne sais si mon intervention, qu’elle devait juger courageuse, m’avait valu ses bonnes grâces, mais Priscilla m’avait regardé dans les yeux en souriant et, devant mon embarras, elle s’était rapprochée de moi jusqu’à me faire du pied et m’effleurer les mains. Ses attentions ne passèrent pas inaperçues et, à la récréation, je subissais déjà les lazzis des copains – il fallait bien leur donner un nom – à l’heure où on allait fumer nos Gauloises ou nos Parisiennes, autrement appelées P4, dans le coin des sanitaires d’où les filles devaient se tenir à l’écart.

J’avais poussé mon avantage au cours d’économie générale, où une dénommée Lemercier s’était proposée de nous faire un cours sur les mécanismes de la bourse. Une partie de la classe avait fait part de son enthousiasme à l’énoncé du programme, mais quelques gauchistes ou supposés tels s’étaient permis une levée de bouclier devant une matière qui relevait à la fois de l’inintéressant et du conditionnement. J’avais pris la tête de la fronde en faisant comprendre à la dame que moi et mes camarades n’en avaient rien à faire de la bourse. « Rien à cirer », dira quelqu’un bien plus tard. Françoise Lemercier piqua un fard et se rendit à nos arguments, laissant frustrée une partie de l’auditoire. Comme elle avait conscience de s’affranchir des contraintes académiques en proposant le thème, elle obliqua piteusement sur la partie du programme consacrée à Keynes et à l’effet multiplicateur d’investissement. On était maintenant aux États-Unis en 1930, après la crise, et Priscilla défiait les coincés et les moqueurs en se rapprochant encore plus de moi, jusqu’à m’encourager à caresser ses jambes sous la table. J’étais rouge de confusion et mon cœur s’accélérait en même temps qu’une érection malvenue commençait à poindre. Peut-être était-ce cela qu’on appelait l’amour. On n’est pas sérieux quand on a 17 ans, comme déclamait l’Ardennais dans notre manuel de poésie. Je ne les avais pas encore tout à fait, mais j’étais bien d’accord avec lui.

On s’était embrassés après les cours, sous une porte cochère, loin des malfaisants et des envieux. J’avais oublié jusqu’à ses imperfections physiques et je me laissais enivrer par son parfum, fier de la tenir dans mes bras et de lui prodiguer mes caresses, à elle qui m’avait choisi entre tous ces branleurs fanfarons qui auraient sûrement souhaité être à ma place. On s’était donné rendez-vous pour le lendemain, à la piscine, où on déjouerait la surveillance du prof de gym et des maîtres-nageurs pour passer un moment dans la salle à vapeur. Ce qui fut fait.

J’avais toujours détesté l’eau et l’odeur de chlore et de javel m’incommodait. Le seul intérêt que je retenais de ces pénibles sessions résidait dans les confiseries que je m’achetais en abondance à la sortie. On était tous les deux en maillots de bain, suant sous les flux vaporeux en nous cachant des quelques adultes qui se trouvaient là. On s’embrassait et on se caressait derechef quand un grand costaud tout de blanc vêtu fit irruption dans la pièce en nous enjoignant « d’aller faire vos saloperies ailleurs », sinon quoi il n’hésiterait pas à dénoncer notre inconduite obscène à notre professeur.

Adam et Eve chassés du paradis terrestre. Il nous fallut bien donner le change et nous mouiller un peu et, près quelques brasses, elle me fit signe de la suivre dans les cabines des filles, sans me faire remarquer. Je n’en menais pas large, et imaginais mille ruses pour échapper à la vigilance des moniteurs et pour ne pas attirer l’attention sur une présence incongrue dans le couloir désert. En cas de malheur, je pourrais toujours dire que je connaissais mal les lieux et que tout le monde pouvait se tromper, même si l’incongruité de la situation ne manquerait pas de me ridiculiser, voire pire s’il était avéré que mes motivations pouvaient être de nature libidineuse.

Mais le plus dur était fait, et, malgré l’embarras réciproque et l’exiguïté, nous pouvions enfin étreindre nos corps nus sans craindre la moindre intrusion, le verrou fermé. Elle était plus entreprenante que moi et elle me confia qu’elle avait déjà eu des rapports sexuels. Moi j’étais puceau et je ne savais pas m’y prendre. Elle avait enlevé tombé le maillot et s’était étonnée que je n’en fisse pas de même, jugeant mes pudeurs déplacées. Je m’exécutai donc et elle s’apprêtait à me guider en elle quand je ne sus me retenir, à sa grande déconvenue. J’avais déjà entendu parler d’éjaculation précoce, mais je ne me savais pas du nombre des victimes de cet excès de précipitation.

L’heure était passée et il nous fallait maintenant sauver les apparences, se rhabiller en vitesse pour elle et quitter la cabine et en faire de même de mon côté en prenant toutes les précautions nécessaires. J’y parvenais, mettant à profit la bousculade qui clôturait la séance. Je n’avais plus qu’à me ruer sur mes confiseries favorites et à regagner les rangs, la laissant en queue de peloton avec Fleur, sa copine.

Le lendemain, elle me battit froid et j’avais du mal à m’expliquer son attitude. On s’était retrouvés après les cours et j’essayais de l’embrasser, mais elle me repoussa sans ménagement. Elle finit par me dire qu’elle s’était querellée avec ses parents et j’ai cru comprendre qu’elle s’était ouverte de notre aventure à sa mère qui n’avait pas manqué d’alerter le paternel. On ne pouvait écarter le risque d’une grossesse et on allait pas donner la pilule à une fille de 16 ans. Si elle n’était pas capable de se consacrer à ses études, on hésiterait pas à la changer d’école ou à la mettre au travail. Après tout, sa scolarité coûtait cher et on se saignait aux quatre veines. Si elle ne faisait pas d’efforts en contrepartie, on aviserait. Je la faisais sourire en lui confiant que j’entendais la même chose à la maison, mais elle semblait perturbée, mal à l’aise.

Je ne la revis plus le lendemain, ni les jours d’après. Les vacances de Noël arrivaient et, le dernier jour, j’avais demandé de ses nouvelles au professeur d’histoire, le seul qui semblait lui porter un peu d’intérêt. «Priscilla se repose, elle a fait une petite dépression nerveuse. Rien de grave, elle va n nous revenir en pleine forme ».

En janvier, elle n’était pas revenue. Fleur croyait savoir qu’elle ne tenait plus à reprendre les cours et qu’elle cherchait du travail. Les deux filles s’étaient téléphonées et je lui demandais si elle lui avait parlé de moi. Elle répondit par la négative, pour me dire au final qu’elle lui avait déjà confié qu’elle « m’aimait bien ». Cela suffisait à gonfler mon ego mais n’était pas de nature à me rassurer sur elle, la concomitance entre notre aventure et son absence me faisant culpabiliser.

Le deuxième trimestre était passé et je m’était décidé à aller la voir chez ses parents, quitte à devoir affronter l’hostilité de ses géniteurs. Elle habitait une petite maison ouvrière à la limite de Roubaix et de Tourcoing, près du Fresnoy, un dancing reconverti en cinéma. Je sonnais et c’est sa mère qui vint m’ouvrir. Une petite petite dame grassouillette en blouse qui respirait la bonté. Alors que je m’annonçais, elle me dit qu’elle me connaissait et que sa fille lui avait parlé de moi, qu’elle savait l’affection qu’on se portait et que sa maladie n’était pas à mettre en rapport avec notre relation. J’allais lui en demander plus, quand celui qui devait être son mari surgit par l’embrasure de la porte, bousculant sa moitié sans s’excuser. Il était en maillot de corps et en pantoufles et ses bretelles tombaient sur un pantalon en tire-bouchon. « Vous ne croyez pas en avoir assez fait ? Vous allez déguerpir tout de suite avant que je vous mette mon pied au cul ». Je regardai son visage, ses cheveux ras et sa moustache peu fournie. Autant sa femme accusait un embonpoint certain que lui semblait famélique, pâle et osseux, comme malade.

Je décidais de partir sans relever, prenant congé de sa mère en ignorant son mari. Il m’était arrivé de penser à elle en rêvassant. J’aurais été une sorte de chevalier libérant sa dulcinée des griffes de ses parents qui, craignant une mésalliance et le déshonneur, la tenaient captive.

Je jetai un dernier regard derrière moi, vers les fenêtres éclairées des étages de la petite maison. Je la vis et je crus voir se dessiner sur son visage un sourire et je ne savais plus trop si elle m’avait fait un signe de la main ou si je l’avais imaginé.

À la fin de l’année scolaire, alors que j’étais admis en terminale, Fleur me prit à part un matin pour me tendre une lettre que m’adressait Priscilla. Écrite au feutre vert, elle me disait en quelques lignes que j’avais compté pour elle mais qu’il valait mieux ne plus nous revoir. Après une dépression autant due à l’école qu’au climat familial, elle avait décidé de quitter ses parents et de rejoindre une amie qui pouvait la recruter comme serveuse dans une brasserie, en Belgique. C’était bien la peine de faire des études commerciales, me dis-je. Elle avait quitté le domicile familial au petit matin, un mercredi à 5h précisait-elle, avant le réveil de son père une heure plus tard, sans prévenir et sans rien dire de ses intentions. Elle concluait en me disant qu’elle me devait ces quelques explications et qu’elle ne m’oubliait pas.

Un mercredi à 5h. « Wednesday morning at 5 o’clock as the day begins. Silently cluching her bedroom door . She’s gone». Et toute la journée j’aurai en tête cette chanson des Beatles : « she’s leaving home, bye bye ». Oui, bye bye, baby, bye bye !

3 décembre 2021

Comments:

Toujours aussi bien écrites et intéressantes lés nouvelles de D. D. Allez, vivement qu’il passe du support « virtuel  » au vrai support en papier. Afin qu’on puisse avoir le plaisir de feuilleter le livre, relire une nouvelle prise au hasard , avoir le temps de s’arreter sủr le style, etc. et… preter le livre à un(e) amie(e) ou encore en acheter un exemplaire pour un(e) proche féru(e) de littérature.

Merci Joël. J’attends la trentième, mais les réunir en format papier est une chose, les publier en est une autre. J’ai vécu assez d’échecs dans ce domaine.

Un autre excellent chapitre de cette série que je continue d’aimer beaucoup. De plus, j’ai aimé découvrir ces détails que je n’ai pas connus sur les débuts de la mixité dans les lycées, ainsi que le détail sur les P4 dont je parle ainsi dans mon propre livre « Expat New York » : « Je me lie d’amitié avec des copains de Place Jules Joffrin avec qui je vais développer mes intérêts musicaux. Nous rentrons à pied ensemble le soir après les classes d’études, et nous nous mettons à quatre pour acheter un paquet de P4 – les cigarettes les moins chères et les plus horribles, pire que les Gauloises de l’armée – que nous fumons en marchant sur le pont de la rue Caulaincourt au-dessus du Cimetière de Montmartre. »

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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