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LES PRÉNOMS ONT ÉTÉ CHANGÉS (28)

NADINE

Les Flamin’ Groovies, vus par mon ami Daniel Grardel. Ça n’a pas grand-chose à voir avec le texte, sauf que j’écoutais beaucoup ça en 1972.

Je venais de passer l’oral de contrôle et je l’avais finalement décroché, ce fameux bac G3 qui pouvait faire de moi au moins un représentant de commerce, ou un employé de banque. C’était positivement exaltant.

En coupe d’Europe, l’Ajax Amsterdam avait battu l’Inter de Milan en finale, après le Panathinaikos et j’avais l’intention de me rendre à Amsterdam alors que mon frère était parti à Munich pour les Jeux olympiques. Comme d’habitude, mon père avait refusé au motif que c’était le rendez-vous des jeunes drogués du monde entier. Au lieu de cela, j’avais dû me contenter d’une excursion touristique en car à l’île de Walkeren. J’étais frustré et je passais mes nerfs sur une compilation du Velvet Underground qui faisait peur à ma mère : « heroïn, please be the death of me ». Il n’y avait toujours pas de remède au blues de l’été.

J’avais en fait passé l’été à glander et à honorer des rendez-vous hebdomadaires à l’ANPE et chez l’abbé Della Torre, un éminent prélat qu’on appelait « la tortue » et qui avait charge de placer ses anciens élèves dans le monde du travail en jouant de ses relations dans l’industrie du textile et, en particulier, chez les petits patrons catholiques.

L’abbé Jules, qui était son autre appellation évoquant pour moi un roman d’Octave Mirbeau, n’avait pas de chance avec moi. Tous les entretiens qu’il me trouvait ne débouchaient sur rien, avec le fameux « on vous écrira !» final. S’ils avaient tous tenu parole, ma boîte aux lettres en eût été encombrée comme jamais. Je devais avoir l’air très peu motivé, avec mes cheveux longs – même si je commençais à les perdre malgré la crème Écrinal que je mettais matin et soir, en plus de l’eau précieuse pour mes boutons. Avez-vous déjà vu un cheval chauve ? Demandait la publicité. J’étais bien obligé de convenir que non. Et l’habillement à l’avenant ; mes jeans, ma parka et mes Clarks aux pieds, ne plaidaient pas en ma faveur. Plus proche de Gaston Lagaffe que des sergents recruteurs que j’avais en face de moi. Le monde du travail ne semblait pas vouloir de moi et, ça tombait bien, je ne me sentais pas une envie folle d’y entrer.

Mon paternel s’impatientait et, ayant payé des études à mon frère aîné, il jugeait l’investissement par trop hasardeux pour ce qui me concernait. Je n’avais rien montré qui puisse le démentir avec des résultats scolaires plutôt médiocres, un bac décroché à l’arrache et peu d’engouement pour des études supérieures qui ne pouvaient se poursuivre que dans un IUT à Valenciennes (beurk) ou au mieux une école de commerce à Lille (pouah!). En tout cas, il me voulait immergé dans la vie active et j’étais prié de me composer une attitude plus volontariste et plus conforme aux attentes des capitaines d’industrie à qui j’avais l’honneur de me voir présenté.

Devant mes insuccès chroniques, il me conseillait vivement les concours : la police, les impôts, la SNCF, la poste… Tu parles d’un choix. J’avais eu une vague envie d’endosser l’emploi d’infirmier en psychiatrie, mais mon père m’en avait dissuadé, estimant que mon équilibre assez précaire (pour lui, je tenais de ma mère) aurait eu à souffrir de ce qui tenait pour lui du sacerdoce.

Au vrai, on était fâchés depuis qu’il m’avait interdit de répondre à l’invitation d’un copain pour aller au Mont de l’Enclus, de l’autre côté de la frontière, voir le festival d’Amougies, à la Toussaint 1970. Une bouderie qui allait bientôt avoir deux ans d’âge. On avait tous les deux la rancune tenace. Je lui en avais voulu de me priver du concert des Pretty Things, l’un de mes groupes favoris. J’allais prendre ma revanche après le conseil de révision où je lui annonçais froidement avoir été exempté avec un degré de pathologie en apparence élevé (P4). Pour le gendarme qu’il avait été (il avait pris sa retraite de l’armée après 25 ans de service et s’était recyclé comme agent d’enquête – garçon de course dans une mairie du coin), j’étais celui qui jetait le déshonneur sur la famille et il se consolait en voyant mon frère aîné revenir en permissions le week-end en tenue de chasseur alpin. Je sentais mon deuxième frère plus proche de moi, ayant passé trois mois dans un hôpital militaire en Allemagne pour ses crises d’asthme avant de se faire réformer définitivement. La honte. Si ses propres fils ne faisaient pas le moindre effort pour se conformer tant soit peu à ses valeurs, c’était à désespérer de tout.

Je passais donc des concours, dans des lieux aussi divers que la Cité administrative ou une faculté catholique à Lille. J’avais décliné la police et les impôts, ne retenant des suggestions paternelles que la SNCF et les PTT. Deux concours de contrôleur qui m’avaient paru dans mes cordes tant ils faisaient plus appel à des capacités rédactionnelles et à des connaissances géographiques qu’à mes matières maudites, les mathématiques (il n’y avait qu’un tableau de chiffres d’une simplicité biblique), la physique et la chimie. Il est vrai que ces professions ne requéraient pas des connaissances scientifiques approfondies.

Un piston avunculaire m’avait fait entrer, début septembre, à l’Inspection du travail, plus exactement l’Échelon régional de l’emploi, et mon père voyait dans ces modestes débuts un marche-pied vers des succès professionnels à venir. Il nourrissait des ambitions pour moi, mais elles manquaient d’appétit. Au moins était-il ravi de me voir me lever comme lui à 7h du matin et partir m’engouffrer dans les transports en commun. J’étais enfin logé à la même enseigne que lui, projeté bon gré mal gré dans le monde du travail, ce qu’il appelait la vie active. J’avais tendance à la préférer passive, voire contemplative.

J’en étais presque à le remercier lorsque, après une première semaine laborieuse à enchaîner des tâches administratives aussi fastidieuses les unes que les autres, j’étais tombé amoureux de Nadine.

Je prenais le tramway tous les matins après l’achat d’un quotidien au kiosque de la Grand place. Je venais d’adhérer au PSU et il n’était pas rare que je sois invité par les camarades à diffuser des tracts le samedi matin à la sortie des usines. Des usines qui fermaient les unes après les autres. « Dans le textile, ça licencie énormément », chantait Ferré dans le « Conditionnel de variété ». « Comme si je vous disais… ». Je commençais à me politiser et j’achetais Combat, un quotidien qui allait bientôt disparaître et Politique Hebdo, promis au même sort. Par le parti, je recevais Tribune socialiste dans ma boîte aux lettres, en plus de Charlie Hebdo, Actuel et de mon Rock & Folk, ma bible. J’avais lu le Programme commun de gouvernement et je ne comprenais pas trop pourquoi mes camarades me mettaient en garde contre ce qui n’était pour eux que démagogie et productivisme, loin de l’autogestion qu’ils prônaient. Leur rêve se réaliserait un peu plus tard avec les Lip et le Joint français à Saint-Brieuc, une entreprise que j’imaginais fabriquer des cigarettes de cannabis pour tout le territoire.

L’immeuble de l’inspection du travail était situé dans une cour, un passage qui reliait la gare et le centre-ville. Les visages s’agglutinaient sur les pages de La Voix du Nord exposées dans la vitrine du journal de l’autre côté de la cour. Les débuts du Watergate, l’affaire Aranda, les licenciements déjà massifs dans le textile et la faillite d’une banque régionale faisaient les gros titres, avec des éditoriaux politiques qui mettaient en garde contre les promesses des socialo-communistes et le chant des sirènes Mitterrand – Marchais.

Mon oncle m’avait reçu le premier jour. Comme toute la famille, sauf mon père, il était passé de la démocratie chrétienne façon MRP au Parti Socialiste, et il m’invitait à demi-mots à rejoindre la vieille maison. Je ne lui disais pas que j’étais déjà engagé ailleurs. Il me signifiait à quel point il était important que je réussisse mes premiers pas dans l’emploi, que je me frotte à diverses tâches, même peu gratifiantes, pour me fondre dans une communauté de travail d’où pouvaient naître des sympathies, voire des amitiés. Sur ce, il faisait le bonjour à mes parents qu’il voyait peu, les divergences d’opinions politiques avaient eu raison de leurs liens familiaux déjà distendus.

Il ne croyait pas si bien dire. Des sympathies, des amitiés, voire des amours. C’est moi qui ajouterait le dernier mot in petto après avoir rencontré Nadine.

C’était une petite rouquine alerte aux yeux verts rieurs qui tenait le secrétariat d’une inspectrice du travail, Madame Zermati, genre pied-noir ombrageuse sujette à des humeurs contrastées. Nadine était toujours souriante, et je la trouvais sexy dans ses mini-jupes cintrées qui laissaient voir des jambes gainées de soie noire. Par chance, c’est à elle que j’avais à faire et elle m’expliquait patiemment les travaux qui m’incomberaient, à commencer par la mise à jour d’un fichier pour la formation professionnelle des adultes, tâche dont je m’acquittais rondement, et trop vite à son goût, avec l’aide d’un collègue étudiant stagiaire venu là pour se faire un peu d’argent de poche avant la rentrée universitaire. Je n’aimais pas ce type trop sérieux qui me ramenait sans le vouloir à mes échecs scolaires et je poussais un soupir de soulagement à le voir partir, quinze jours plus tard. Enfin seuls !

Madame Zermati me laissait entre les belles mains de Nadine Jeffrey – c’était son nom – et celle-ci s’ingéniait à diversifier mes activités, comme soucieuse de me donner des aperçus du vaste domaine du champ d’action de son administration. Le midi, j’allais déjeuner d’un sandwich dans le bistrot voisin et elle allait avec une collègue dans un café-dîneur. On se retrouvait l’après-midi et, l’essentiel de la besogne accomplie, on pouvait bavarder de choses et d’autres.

J’appris qu’elle était mariée, qu’elle avait deux garçons en bas âge et qu’elle songeait à avoir un troisième enfant. Outre la famille, elle se passionnait pour le cinéma et la musique classique. Ensemble, et avec la bénédiction de Madame Zermati qui se faisait fort « de tenir la baraque », comme elle disait, on était allés voir Un flic de Melville puis Le dernier tango à Paris de Bertolucci, la fameuse scène controversée nous ayant tous deux mis mal à l’aise. Le matin, on écoutait les chroniques de cinéma de Remo Forlani sur RTL, puis de François Chalais sur Europe 1. Elle y allait de ses commentaires.

Elle me prêtait des disques de ce qu’on appelait encore dans mon milieu « la grande musique », alors que j’essayais de l’initier au rock en puisant dans ma maigre discothèque d’alors des trésors que j’estimais susceptibles de la convaincre. Un dénommé Duchateau, fonctionnaire un peu caractériel qui occupait le bureau voisin, s’était enquis de ma passion pour la pop musique et il me prêtait ses albums de Pink Floyd, de Soft Machine, de Jimi Hendrix ou de Frank Zappa. J’avais un peu mauvaise grâce d’échanger tout ça avec mes albums des Kinks ou des Who qui ne devaient pas être sa tasse de thé, mais l’essentiel résidait dans les flux vinyliques qui instauraient entre nous trois une joyeuse complicité.

Mon père s’étonnait de me voir délaisser mes activités militantes, ou récréatives, pour aller travailler le samedi matin. Ce n’était pas prévu, puisque les semaines de travail prenaient fin le vendredi soir, mais j’y allais avec entrain, sûr de passer la matinée avec Nadine qui faisait des heures supplémentaires ce jour-là. Il n’y avait quasiment que nous dans le bâtiment, et je la sentais intriguée par ma présence, les petits boulots qu’elle me confiait ne requéraient en rien ma présence à des heures indues qui, en tant que vacataire, ne m’étaient même pas payées . Tout cela à l’inspection du travail ! J’aurais pu lui expliquer que j’étais tombé amoureux d’elle, mais elle ne m’aurait pas pris au sérieux.

Je tentais quand même quelques approches, histoire de l’éclairer sur mes sentiments à son égard. Je lui apportais des petits cadeaux, fleurs, chocolats ou confiseries, le samedi matin lorsque nous étions tous les deux et où j’étais sûr de ne pas prêter le flanc au ridicule sous le regard des autres.

Je lui faisais des confidences en m’inventant une vie sentimentale, des amourettes et une petite amie avec laquelle les relations étaient difficiles. Tout cela était faux et, fine mouche, elle devait s’en douter, mais mes aventures imaginaires la déchargeaient de la pression qu’elle sentait peser sur elle par mes assiduités, mes petites attentions et mes langueurs d’amoureux transi que je ne cherchais pas à dissimuler. J’avais 18 ans et elle avait déjà atteint la trentaine. Elle faisait tout pour ne pas me blesser et se comportait comme une mère avec moi, partageant mes petits secrets et me prodiguant ses conseils. Pour elle, je n’étais qu’un adolescent tourmenté, idéaliste et romantique qui cherchait à échapper à la grisaille quotidienne en rêvant au ciel bleu du grand amour. Elle m’avait vite percé à jour, mais elle ne savait comment me faire comprendre qu’elle n’était pas la bonne personne.

En novembre, j’avais les résultats de mes concours et, ayant été admissible dans deux administrations, je choisissais la poste. Fait rarissime, mon père semblait fier de moi et ma mère en avait les larmes aux yeux. Son fils entrerait dans la carrière administrative, ce qui signifiait l’emploi à vie, le « bol de riz en fer » comme on disait chez les chinois (l’expression m’avait fait beaucoup rire). Mon frère aîné était ingénieur en génie civil chez Bouygues à Clamart et l’autre employé de banque au Crédit du Nord. Nous étions casés, même si les espoirs que ma mère avait nourri d’avoir un médecin, un militaire et un prêtre avaient été déçus. Mais d’où tenait-elle aussi cette sainte trilogie issue d’un catholicisme rigoureux d’un autre âge ?

Ma rédaction sur le facteur du Jour de fête de Jacques Tati avait dû être convaincante, certainement plus que ma copie sur l’économie du Japon où j’avais eu toutes les peines à me souvenir du nom des trois îles principales et où j’avais brodé sur l’électronique et la pêche, le tout assorti de quelques souvenirs des jeux olympiques de 1964 et de quelques considérations sur l’engouement des impressionnistes pour le pays. J’avais renoncé à parler des cinéastes japonais que je commençais à connaître, cela aurait risqué de trop sentir la cuistrerie.

Peu importait, j’étais invité, en attendant qu’un poste se libère dans un quelconque centre de tri de la région parisienne, à patienter en me faisant embaucher comme auxiliaire au bureau de poste de la rue de Miromesnil, dans le 8° arrondissement. Départ imminent, on avait besoin de bras et de gueules au casier. Pour mon père, il eût été inconvenant de refuser, l’occasion étant trop belle pour me « mettre le pied à l’étrier », selon sa formule un peu vieille France, comme toutes ses expressions puisées à la fois dans les jargons militaires et administratifs. « Il en sera fait selon ta volonté », m’entendis-je répondre, sur le même registre. N’empêche, cela signifiait que je devais quitter mon petit bureau de l’Inspection du travail et que je pouvais faire mes adieux à Nadine.

C’était encore un samedi, dans les brumes matutinales de novembre. Pour ma dernière vacation, je lui offrais cette fois un album de Procol Harum, le fameux disque en public enregistré au Canada, que j’estimais capable de réconcilier nos deux passions pour la musique en apparence contraires. J’avais glissé un billet dans le cadeau, où je m’étais enhardi à déclarer ma flamme de la façon la plus maladroite qui soit. « Je vous aime tant » ou quelque du même tonneau. Je l’avais vu lire le poulet et me regarder avec une moue attristée : « mais Alex, je suis mariée, j’ai des enfants. Je les aime, comme j’aime mon mari. Je suis heureuse comme ça ».

N’en doutant pas un seul instant, je réalisai ce que ma démarche avait de ridicule, de désinvolte et d’inconvenant, et la quittai sans rien dire juste après l’avoir entendue me répéter que j’avais la vie devant moi.

C’était bien ça le problème.

16 décembre 2021

Comments:

je vois que Joël Luguern, un ami de longue date qui a longtemps traîné ses guêtres dans le sud-est asiatique, t’a répondu. C’est bien, qu’à travers ce blog, des gens puissent faire connaissance.

Des la première phrase, on ne peut plus lacher ce récit. Comme lés précédents, d’ailleurs. Du Stephan Zweig matiné, pour l’humour, des meilleurs journalistes du Canard Enchainé.
Quel talent d’écriture !

Tu es, avec Francis Du maurier, la seule personne à m’encourager régulièrement. Je t’en remercie chaleureusement, ça m’aide à prendre confiance et à continuer.
J’ai vu un article (une tribune plutôt) dans Politis signée d’une dénommée Luguern (un nom composé à consonance asiatique). Très bon article d’ailleurs, sur l’immigration vue côté asiatique. C’est ta fille ?

Pour Francis Dumaurier:
mon père n’était pas militaire (plutot antimilitariste même…) mais il m’a fallu aussi 9 ans pour boucler les années lycée, + 1 puisque la 10ème année j’ai passé le bac en « candidat libre » . J’ai toujours aimé la liberté…

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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