Le site de Didier Delinotte se charge

FICTION NUCLÉAIRE

La centrale nucléaire de Gravelines. Avec l’aimable autorisation de…

I don’t feel safe in this world no more
I don’t want to die in a nuclear war

Ray Davies – The Kinks – « Apeman »

La mer était d’un gris sale, pas comme les mers qu’on voyait dans les films, en technicolor. Ce qu’on appelait la mer bleue, du côté de la Méditerranée ou de la Californie.

Il fallait se contenter de ça, et on pouvait regarder les pêcheurs, dont les huttes serrées occupaient toute une partie de la plage, poser leurs filets en attendant des pêches miraculeuses.

Non, ce n’était pas une plage ensoleillée et, même si ses parents habitaient à un kilomètre, ce n’était pas vraiment un endroit où le petit garçon aimait être. Il avait peur quand on l’emmenait faire un tour sur la jetée, peur de trébucher sur les marches de bois inégales et de faire un plongeon dans cette eau grise où devaient croupir des monstres marins tels qu’il avait eu l’occasion d’en voir dans un livre de Jules Verne avec des illustrations. Il commençait à savoir lire, tout juste, mais c’était les dessins sur lesquels il s’était attardé : des sortes de batraciens à tentacules et des coquillages d’où s’échappaient des formes épouvantables.

Il n’aimait pas trop la mer et lui préférait les pépinières et les quelques moutons qu’on y mettait à brouter. Le terrain était accidenté et il y avait comme un ravin qui permettait de rêver de far-west et d’embuscades. Avec son pistolet à pétard et son chapeau de cow-boy, le petit garçon pouvait se transporter en imagination dans les plaines de l’Oklahoma ou dans les montagnes du Wyoming, là où les Indiens attendaient en silence, tapis dans l’ombre, de fondre sur leurs proies. Il voyait tout cela à la télévision que ses parents venaient d’acheter et dans des illustrés qu’on donnait en achetant des paquets de margarine : Hopalong Cassidy, Kit Carson, Buck Jones et des tas d’autres avec des revolvers, des couteaux de chasse, des cheveux longs et des barbes hirsutes. Il fallait comprendre qu’ils passaient des journées à cheval à chasser le bison et à tuer des Indiens, sans parler des autres cow-boys qui leur voulaient du mal ; des pillards ou des malfaisants.

Il y avait aussi des vieux dont il fallait se méfier. À côté de la ferme des Pecqueux, avec leurs 22 gosses, il y avait un vieux Flamand qui parcourait les alentours sur un vélo avec ses deux énormes sacoches. Son frère lui avait dit, pour rire, que le vieux mettait des petits enfants dans ses sacoches, qu’il les étourdissait en roulant toute la journée et que, le soir venu, il sortait un couteau de boucher et les réduisait en pâté. Le petit garçon avait beau douter de ce que lui disait son frère et les autres avec des petits sourires complices. N’empêche, c’était possible. Il existait des ogres comme il y avait des araignées, des serpents ou des lions qui vous déchiquetaient d’un coup de dent. C’était ce qu’on appelait la réalité et personne n’y échappait.

Il demandait souvent à son frère si tel animal ou tel autre étaient méchants ; lequel des deux l’était le plus ? S’ils s’attaquaient à l’homme ou s’ils préféraient la chair des enfants. Son frère souriait et répondait évasivement en se laissant parfois aller à des descriptions précises de scènes de jungle où un tigre mangeur d’homme avait bondi sur toute une tribu et les avait dévorés avec un bel appétit, laissant les têtes de côté comme desserts, un peu comme nous avec les têtes de lapin. Le petit garçon était d’autant plus catastrophé qu’il prenait conscience qu’on mangeait aussi des animaux. Il fallait vraiment se méfier de tout.

Au loin, on pouvait apercevoir des ouvriers suer sang et eau pour construire brique à brique ce qu’il avait cru d’abord être une cathédrale. Une cathédrale ou une église, mais si c’était une église, il ne comprenait pas pourquoi on en construisait une deuxième alors qu’il y en avait déjà une et que ses parents l’y emmenaient le dimanche matin. C’est son père qui lui avait dit un jour que les ouvriers travaillaient à l’installation d’une centrale nucléaire, et d’expliquer que c’était une sorte de grande usine qui amènerait de l’électricité dans chaque maison, et que c’était l’avenir, même si une centrale nucléaire, c’était aussi l’atome et la bombe atomique, comme à Hiroshima ou à Nagasaki, au Japon.

Le petit garçon ne connaissait pas ces villes, pas plus qu’il ne connaissait un pays qu’on appelait le Japon. Il avait vaguement entendu parler de la Chine et des petits chinois pour lesquels des bonnes sœurs faisaient la quête à l’école. Il connaissait d’autres pays lointains où on jouait au football : le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay même, mais le Japon, non.

À la maison, ses deux frères commençaient à faire des devoirs et à apprendre des leçons. Lui en était encore à déchiffrer les lettres et les mots et à les former sur le papier.

Son père avait fait l’Indochine et, le dimanche, il invitait toute la famille à regarder des diapositives avec des troupeaux de buffles, des belles demeuress coloniales, des militaires pleins de médailles et des paysans courbés sur les rizières. Il fallait mettre un œil dans un appareil d’optique et les images se succédaient, et ses frères avaient bien rigolé quand le petit garçon avait des traces noires autour des yeux après qu’ils aient enduit de suie la lunette.

Certains matins, son père restait au lit et il tremblait comme une feuille. Sa mère parlait de malaria ou de paludisme, des mots incompréhensibles qui désignaient des maladies graves où on pouvait mourir. Il reprenait le travail après des piqûres et quelques heures de repos mais ça faisait peur.

Sa mère, elle, se plaignait toujours en disant qu’elle devait faire tout le travail à la maison. Elle avait demandé au maire ce qu’elle appelait une aide aux mères, soit une femme qui était censée faire une partie de son travail et s’occupait aussi de nous. Mon père avait fait une demande à la mairie mais elle était restée sans réponse, et elle maudissait Monsieur le maire, un dénommé Denvers – un socialiste, disait-elle – qu’elle accusait d’avoir en plus tout fait pour ramener cette « saloperie de centrale nucléaire qui pouvait nous tuer tous ou nous laisser crever avec des malformations jusqu’à la septième génération ».

Sûrement qu’elle exagérait, et son père lui avait dit souvent qu’elle pouvait perdre la tête, comme ça, en un éclair. Lui s’employait à le rassurer en lui répétant que ce n’était pas n’importe qui qu’on employait là-dedans. Il y avait des savants, des ingénieurs, des gars qui avaient passé leur vie à étudier le problème et qui savaient comment tout cela fonctionnait.

Un jour, son père était rentré avec son uniforme tout sale, plein de boue jusqu’à sa grosse ceinture blanche. Il avait expliqué à sa mère que le véhicule de la gendarmerie avait versé dans un fossé, un watergang qu’il disait (il ne connaissait pas ce mot), et sa mère le soupçonnait d’avoir bu un peu trop de bière. Avec ses frères, il voyait souvent passer, dans la cour, des gendarmes à la démarche hésitante qui avaient le teint rougeaud. Son frère aîné disait que c’était le vin, en riant, mais lui ne connaissait pas les effets que pouvait avoir sur les hommes ce qu’on appelait l’« alcool ».

À un moment, il avait fallu que son père conduise sa mère dans un hôpital. Elle pleurait sans arrêt et criait fort toute la journée ; des gros mots et des jurons. La nuit, elle ne dormait plus malgré des médicaments qui étaient censés lui faire trouver le sommeil. Un jour, le petit garçon en avait croqué quelques-uns, avec de belles couleurs, et il avait été emmené d’urgence pour un lavage d’estomac. Son frère avait parlé d’une tentative de suicide. Le petit garçon n’avait pas compris.

Ses grands-parents, les parents de sa mère étaient à la maison pour rassurer leur fille, lui dire que ça allait bien se passer et que c’était la seule solution. Elle parlait d’électrochoc qu’elle ne voulait plus et de sangles avec lesquelles on l’aurait attaché. Le petit garçon n’y prêtait pas attention. Il regardait Guillaume Tell et Ivanhoé à la télévision, quand ce n’était pas Aventures en Pacifique ou Destination danger. Des fois, ils passaient un match de football et c’était vraiment bien quand c’était Reims qui jouait, les plus forts, avec de beaux maillots rouges avec des manches blanches.

Le docteur Penverne était venu et il avait signé le certificat d’internement en demandant une signature à son père. Le petit garçon ne verrait plus sa mère pendant quelques semaines et son père avait fait venir une tante, une sœur de sa mère, pour l’épauler dans les tâches ménagères.

Elle était gaie, souriante et écoutait toute la journée la radio, branchée sur Luxembourg, en faisant reprendre les chansons par le garçon qui connaissait par cœur « Les fiancées d’Auvergne » de Verchuren ou le « Telstar » des Compagnons de la chanson. Il demandait à sa tante les noms de ceux qui chantaient en anglais des chansons comme « Venus » ou « Runaway » (il prononçait phonétiquement les titres), et elle était incapable de lui répondre, lui disant qu’elle ne parlait pas l’américain. Dommage, c’était plutôt cela qui l’intéressait .

Il avait maintenant atteint l’âge de raison. Son père lui avait expliqué que lorsqu’on arrivait à 7 ans, on était responsable de ses bêtises et du mal qu’on pouvait faire. Sa tante était repartie et sa mère était revenue. Après l’Indochine, son père avait reçu sa feuille de route pour l’Algérie, un autre pays où on se battait avec le Congo mais là, c’était réservé aux Belges.

Sa mère avait insisté pour qu’il n’y aille pas et il lui avait dit que c’était simplement pour faire la police de la route et qu’il ne courait aucun danger. Elle avait fait intervenir ses parents qui avaient insisté auprès du chef de brigade. Leur fille était malade et il était hors de question qu’elle élève seule ses trois garçons. Ils eurent gain de cause, et son père avait accepté de rester là. On sentait bien que ça lui coûtait et qu’il aurait aimé revoir du pays plutôt que de supporter les jérémiades de sa femme. Mieux, ou pire pour lui, ses chefs avaient accepté une mutation dans la banlieue de Lille, là où résidaient ses beaux-parents. Le docteur Penverne avait dit, certificat médical à l’appui, qu’elle se sentirait plus en sécurité à proximité du domicile ce ses parents.

Son grand-père mourut cette année-là, dans une crise d’emphysème, et le petit garçon avait été rhabillé pour l’enterrement. Le grand-père avait fait Verdun et gardait des gros livres sur la grande guerre, avec des photographies des généraux. Ses frères étaient maintenant scolarisés à l’école des Frères, justement, et lui passait son temps à se balader près du chantier de la centrale, là où peut-être qu’un jour il jaillirait des éclairs multicolores avec des bruits de sirène. C’est ainsi qu’il voyait les choses. Son frère aîné lui avait dit que ces centrales ne devaient pas dépasser 30 années d’exploitation et le petit garçon calculait qu’il aurait bientôt 40 ans à ce moment-là. On aurait bien le temps de voir.

10 ans après. Son frère aîné travaillait en banlieue parisienne comme ingénieur en génie civil. Il passait ses journées dans un Algéco au-dessus du trou des Halles. Son autre frère, le moyen, avait dû être interné à son tour après une déception sentimentale et une longue période de chômage.

Lui, le garçon, suivait un stage de contrôleur de l’administration des P et T. Avec son frère, il repartait vers le nord dans sa R8 Gordini, le vendredi soir, pour passer le week-end chez leurs parents.

En attendant qu’il ait terminé sa journée de travail, le garçon allait acheter des disques dans un magasin spécialisé de la rue des Lombards où il s’était pris d’amitié pour un vendeur qui émargeait parallèlement dans un mensuel de rock qu’il lisait de A jusqu’à Z.

Son frère aîné avait décidé d’emmener les parents dans le village où on avait construit cette fameuse centrale qui était maintenant en activité. Pour lui, esprit scientifique, c’était l’occasion de voir enfin cette prouesse technologique dont les tours semblaient vouloir figurer un château-fort moderne.

On avait déjeuné dans un restaurant à la campagne avant de pousser jusqu’à cette commune entre Dunkerque et Calais, dans ce qu’on appelait le Pas de Calais maritime.

Son frère parlait à leur père, attentif, de filière graphite, d’eau pressurisée, de réacteurs et de générateurs. Le garçon traduisait mentalement Van der Graaf Generator et se jouait dans la tête les premières mesures à l’orgue d’un morceau qui servait d’indicatif à une émission de radio. Il se souvenait de la lecture récente d’articles qu’il ne comprenait pas dans La gueule ouverte, le journal qui annonçait la fin du monde. C’était une chronique dont le titre l’avait beaucoup amusé : Chronique de la mort radieuse.

Quant à leur mère, elle refusait de rester là une minute de plus, soupçonnant les radiations de déjà agir sur elle. Le père parlait d’imagination maladive tout en morigénant les ennemies de la science et du progrès, un camp d’attardés où il rangeait sa femme et son plus jeune fils.

Pour ne pas perturber plus avant sa femme qui pouvait bien repartir dans sa folie douce à partir d’un tel incident, leur père regagna la voiture et, comme un fait exprès, la voix de Nino Ferrer s’élevait de l’auto-radio pour chanter « La Maison Près De La Fontaine », un hymne écologique un peu passéiste qui condamnait la société de consommation, la vie moderne et le progrès technologique.

La mère et le garçon trouvaient du charme à la chanson quand le père et le frère aîné haussaient les épaules devant ce chanteur fantaisiste contempteur du progrès.

Après Nino Ferrer, c’était les Kinks qui chantaient « Apeman » et le garçon aurait souhaité que son frère et son père puissent comprendre l’anglais pour marquer à nouveau un point. Avant de regagner le domicile familial, on s’arrêta dans la clinique où son « moyen frère » purgeait sa peine à durée indéterminée pour s’être laissé engluer dans un climat familial pathogène et n’avoir pas su s’y soustraire. La camisole chimique faisait son effet et il parlait à peine, le regard éteint.

Avant cela, on s’était promenés au bord de la mer, toujours aussi grise, toujours aussi sale. Et le garçon laissait son imagination vagabonder pour dessiner dans sa tête tout un bestiaire de monstres marins issus d’une catastrophe nucléaire. Il voyait des hydres à mille têtes, des crabes géants aux pinces multiples, des crevette volantes ressemblant à des oiseaux de proie, des mollusques protoplasmiques qui formaient des tâches livides sur le sable radioactif. C’était à la fois terrifiant et drôle. Il riait tout seul.

Par le plus grand des hasards, le garçon dut un jour se rendre dans la ville de G…, le village de son enfance. La centrale était toujours en activité, 50 ans après sa construction, et il était question de décupler sa production. Selon la dernière taxinomie de l’Union Européenne, le nucléaire était devenu une énergie verte, et la centrale de Zaporijia, en Ukraine, avait échappé de peu à un tir de missile russe.

« C’n’est pas si mal / Et c’est normal / C’est le progrès ».

22 mars 2022 

Comments:

Répondre à Francis Dumaurier Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Catégories

Tags

Share it on your social network:

Or you can just copy and share this url
Posts en lien

GROOVY!

21 janvier 2026

MAROC CAN

21 janvier 2026

MÉDIATONIQUES 14

21 janvier 2026

L’ONCLE SAM ET SA BASSE-COUR

21 janvier 2026

VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

21 janvier 2026

NOTES DE LECTURE 77

21 janvier 2026

JIMMY CLIFF : DE KINGSTON À LONDON (ET RETOUR)

20 décembre 2025

RETOUR À REIMS 7

20 décembre 2025

ASSOCIATIONS : LES SOLIDARITÉS EN PÉRIL

20 décembre 2025

MÉDIATONIQUES 13

20 décembre 2025