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NOTES DE LECTURE (27)

RÉMI LEFEBVRE – FAUT-IL DÉSESPÉRER DE LA GAUCHE ? – Textuel

Politiste lillois bien connu des milieux militants dans la région des Hauts de France, Rémi Lefebvre n’a jamais caché qu’il a le cœur à gauche. On le pensait plutôt proche de la social-démocratie, mais son dernier essai le classerait plutôt du côté de la France Insoumise et de son Union Populaire.

Faut-il désespérer de la gauche ? La réponse, pour lui, est bien sûr négative. Mais l’intérêt de son livre est qu’il argumente et que sa réponse n’a rien d’une profession de foi. Qu’est-ce qui peut aller vers un espoir retrouvé dans la gauche, là où on aurait tendance à entendre partout que les idées de droite ont triomphé et que la gauche est menacée de disparition, comme en Italie.

D’abord, les résultats des dernières élections présidentielles (pas connues de lui à l’heure de l’écriture du livre) et la capacité qu’a eu Jean-Luc Mélenchon de rassembler pour un vote utile (efficace, dit-il) et conquérir des électeurs chez les jeunes, les étudiants, les femmes et dans les quartiers populaires. Il lui aura manqué les zones périurbaines, là où La Pen est majoritaire.

Gramsci a théorisé les notions d’hégémonie ; hégémonie culturelle qui devient hégémonie politique. Si la droite, depuis les années 1970, a pu s’inspirer du philosophe italien pour marquer des points et conquérir une bonne partie de l’opinion avec les thèmes de l’immigration et de l’insécurité, le retour de balancier semble profiter à la gauche puisque, si les scores électoraux de l’ensemble de la gauche sont encore modestes (même en progression), toutes les enquêtes d’opinion montrent une adhésion aux idées de gauche : égalité, pouvoir d’achat, écologie, social, renouveau démocratique…

Tout en étant critique d’un philosophe comme Bruno Latour, Lefebvre explique que la gauche a tout à gagner à faire de l’écologie sa valeur centrale, sans jamais oublier la lutte des classes et le social. C’est en ayant voulu assumer l’éloignement des classes populaires que le P.S est à la rue.

L’Union Européenne et ses institutions qui corsètent tout pouvoir de gauche restent un obstacle de poids, mais les inflexions pratiquées après la pandémie laissent penser que la situation n’est pas figée. Les institutions ne sont pas immuables et il faut aussi réfléchir à la forme parti.

Lefebvre parle bien sûr d’unité, valeur cardinale d’une gauche mal en point, mais la santé de la gauche ne se résume pas à elle. La reconquête des classes populaires et des zones périurbaines qui subissent de plein fouet les effets du néo-libéralisme sont un impératif, à travers la défense des services publics et des services sociaux, à travers les luttes contre le capitalisme et les oppressions qu’il génère.

Et d’en venir à l’archipel arc-en-ciel, déjà évoqué par Aurélie Trouvé ou Frédéric Lordon, là où toutes les luttes (antifascistes, antiracistes, écologiques, féministes, gilets jaunes, de genre) se rejoindraient pour déboucher sur des changements politiques radicaux susceptibles de « renverser la table », et de faire rendre gorge aux sinistres représentants de l’extrême-centre ou de l’extrême-droite qui, en fait, ont partie liée dans un jeu de rôle cynique.

Ce que Gramsci appelait l’optimisme de la volonté, à opposer au pessimisme de l’intelligence.

JACQUES STERNBERG – LA SORTIE EST AU FOND DE L’ESPACE – Denoël / Présence du futur

affiche Panique, Arrabal, Topor, Jodorowsky (et Sternberg).

On a toujours aimé Sternberg, compagnon de route de Hara Kiri et ami de Topor. Sternberg qui a fait partie du mouvement Panique, fondé en 1966 par Arrabal, Topor et Jodorowsky, avec un autre écrivain de science-fiction, André Ruellan. Une avant-garde artistique, l’une des dernières du vingtième siècle.

La science-fiction française n’a jamais atteint les sommets vertigineux de la « speculative fiction » anglo-saxonne, et on serait bien en peine de citer des auteurs aussi importants que Philip K. Dick ou James G. Ballard. Parmi les quelques auteurs intéressants, on peut citer Gérard Klein (rien à voir avec l’animateur radio), Jean-Pierre Andrevon, Jean-Baptiste Baronian, Philippe Curval, plus Jeudy, Ruellan et Sternberg, les deux derniers ayant opté pour l’humour et l’insolite, en plus des prospectives futuristes.

La sortie est au fond de l’espace n’est pas le meilleur livre de l’auteur et on peut lui préférer Sophie, la mer et la nuit ou Suite for Evelyn, sweet Evelyn. Une catastrophe sur terre, des larves géantes sortant des conduites d’eau, oblige les terriens à explorer d’autres planètes après guerres, émeutes et épidémies. Des fusées transportent les survivants sur différentes planètes, toutes plus inhospitalières les unes que les autres. On passe les détails et on termine sur la planète Orchide, où, après avoir triomphé des plantes carnivores, les derniers humains sont recueillis par les Sconges, des êtres en apparence humains mais à sang froid que tout oppose, malgré une bienveillance feinte, à l’humanité. On pense à l’état de la planète aujourd’hui – 50 ans après – et à des sinistres bienfaiteurs de l’humanité comme Elon Musk. Ce qu’on appelle un talent visionnaire.

On a déjà largement défloré l’intrigue et on va s’arrêter là. Tout cela finira très mal, on s’en doute, et Sternberg en profite pour régler ses comptes avec l’humanité et ses tares : égoïsme, esprit de compétition, consumérisme, agressivité, goût du pouvoir, besoin de dominer la nature et ses semblables… Les Sconges détestent par-dessus tout la laideur de cette humanité qui les dégoûte.

On sent le roman vite écrit et les ficelles sont un peu grosses, mais tel qu’il est, ce livre a quelque chose d’implacable dans son réquisitoire contre l’humanité, en appelant à sa transformation par la tolérance, l’intelligence, la sensibilité et le respect de la nature (écologiste avant la lettre puisque le roman date de 1971).

Bref, vite lu et vite oublié et il faut trouver d’autres livres qui rendent plus justice au talent multiforme de Sternberg, à la fois humoriste grinçant et provocateur iconoclaste. Au fait, Sternberg était belge, natif d’Anvers, et on peut voir en lui un rejeton des surréalistes belges et des situationnistes tendance Vaneigem. Bref, quelqu’un de bien !

MILAN KUNDERA – L’IMMORTALITÉ – NRF / Gallimard

On doit avouer qu’on a toujours eu un problème avec Kundera. Écrivain pour critiques comme on peut parler de groupes de rock pour musiciens. C’est toujours entre le roman, l’essai et le traité de philosophie, avec des digressions pas toujours passionnantes et des parenthèses incessantes qui montrent la difficulté qu’il a à conduire un récit. Ou alors, c’est bien au-dessus du récit et du roman dans une sorte de génie post-moderne qui relègue les écrivains du XIX° siècle à la préhistoire. C’est même sûrement de cela qu’il s’agit.

De quoi s’agit-il ici ? D’abord d’un couple vu par le narrateur, puis de la sœur de l’épouse qui noue une relation orageuse avec le frère du mari. Un vaudeville moderne avec des personnages qui ont tous les tics de leur époque. Résolument modernes, comme disait l’Ardennais.

C’est profond, ça tient à la fois, on l’a dit, de l’essai, du document et du traité philosophique avec infiniment de digressions vers les vies de Goethe, de Beethoven, de Mahler ou de Hemingway. On disserte à l’envi sur le temps, l’époque, la vie, l’amour, la mort, l’érotisme, la mémoire, la célébrité, la gloire, la postérité, le conformisme, le suicide, le hasard, le sentimentalisme et, bien sûr, l’immortalité, d’où le titre.

Le tout forme quelque chose d’un peu décousu, une sorte de patchwork où on tire un fil après l’autre sans vraiment vouloir construire un récit susceptible d’accrocher ou du moins de suivre ce qui apparaît comme trop disparate, aérien, diffus. On ajoute un personnage après l’autre comme on ajoute de l’huile à une mayonnaise, mais ça ne prend pas toujours.

On avait déjà ressenti ce malaise à la lecture de Linsoutenable légèreté de l’être qu’un tas de gens ont trouvé génial. Je n’en étais pas et j’avais préféré largement La plaisanterie, moins dans les hautes sphères et plus à auteur d’homme. De quoi ne nourrir aucune « ost » nostalgie pour ce pays disparu qu’était la Tchécoslovaquie. Sauf peut-être au niveau de l’équipe nationale de football, mais c’est une autre histoire.

Voilà. C’est brillant, virtuose et érudit, mais on aurait tendance à trouver ça chiant, très chiant. Malgré tout le respect que l’on doit à un grand écrivain encensé par la critique unanime et qui a eu à subir dans sa chair les foudres du stalinisme. On imagine en plus un type charmant, brillant causeur et conscience politique.

Mais bon, c’est très chiant quand même, à mon humble avis qu’on est d’ailleurs pas obligé de partager.

L’ai-je bien descendu ?

8 mai 2022

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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