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NOTES DE LECTURE (28)

SIMON LEYS – LES HABITS NEUFS DU PRÉSIDENT MAO – Champ Libre

On n’est ni sinologue et ni spécialement attiré par la Chine, mais ce livre est passionnant. Simon Leys, lui, est sinologue, un sinologue belge (né Jean Rykmans, il doit son nom de plume à un personnage de Victor Segalen) fâché avec l’université française et qui a passé le plus clair de son temps en Australie.

Leys a publié ce maître livre chez l’éditeur situationniste Lébovici (Gérard) en 1971. Il s’agit d’une plongée historique dans la révolution culturelle ou la reconquête du pouvoir par Mao entre décembre 1965, le lancement, et l’été 1969, le IX° congrès en prélude à la diplomatie dite du ping-pong (reprise du dialogue avec les États-Unis pour contenir l’ennemi commun, l’U.R.S.S) et à la liquidation des derniers révolutionnaires en même temps que la réhabilitation des cadres honnis par les gardes rouges.

L’histoire commence avec les Cent fleurs (1957) et, l’année d’après, Le grand bond en avant, qui a dévasté les campagnes et Mao est mis en minorité au sein du Parti. L’homme de la longue marche et de la victoire contre les nationalistes réfugiés à Formose paie ses erreurs de jugement et ses fautes politiques. On l’a dit, Le grand bond en avant a ruiné l’agriculture et Mao a cru pouvoir imposer le modèle soviétique à une économie encore essentiellement agricole. Jusqu’en 1965, Mao va ronger son frein et, s’il est toujours considéré comme un héros de la patrie, il ne pèse plus rien politiquement.

La révolution culturelle va lui permettre de rebondir et de liquider ses ennemis, au sein du parti, du comité central, du bureau politique et du congrès. Il va s’appuyer sur l’armée, dirigée par son fidèle Lin Piao et va contourner Pékin, qui ne lui est pas acquis, pour mener sa révolution depuis Shanghai. Le pouvoir est au bout du fusil, disait-il, et l’armée lui fait allégeance ainsi que les petits paysans et les jeunes, lycéens et universitaires, séduits par son radicalisme. Ils seront les premiers gardes rouges appelés à faire « feu sur le quartier général ». Mao s’occupe de l’idéologie et de la ligne politique quand Lin Piao tient l’armée en respect et que Zou Enlaï s’occupe de l’intendance, c’est-à-dire de l’économie (agriculture, industrie et production).

Là où le livre de Leys est passionnant, c’est quand il décrit les mécanismes subtils par lesquels Mao fait en sorte que tout change pour que rien ne change. Il commence à purger les cadres révisionnistes que sont Liu Shao Shi ou Deng Xia Ping, désignés à la vindicte des gardes rouges mais, en même temps, il flatte les militaires et réhabilite les cadres disgraciés en 1966 pour mener la triple union (ou la triple alliance) avec des militaires, des cadres régionaux et des rebelles. Ces-derniers seront ensuite sacrifiés et Mao les aura utilisés comme Hitler ses S.A. « Tout le monde à la campagne », ce qui lui permettra de mettre hors d’état de nuire les gauchistes à la plus grande satisfaction des militaires et des bureaucrates. La révolution culturelle, c’est la thèse de Leys, n’aura été qu’un mouvement brownien orchestré pour se réapproprier un pouvoir contesté.

Leys écrit en introduction que, à l’instar d’Hitler, peintre raté, Mao, poète raté, a noyé ses frustrations d’artiste dans l’océan de l’ego et du pouvoir. On va lui reprocher d’avoir colporté les ragots des journalistes américains basés à Hong Kong et de ne pas citer ses sources. Pourtant, la façon dont il décortique les éditoriaux de la presse chinoise et la manière dont il décrit les congrès et et batailles politiques sont des modèles du genre. En fait, les maos français lui en veulent d’avoir démystifié la Chine de Mao, comme les Souvarine, Rosset et les trotskistes avaient dénoncé les crimes de Staline. Pasqualini dans son  Prisonnier de Mao portera l’estocade et les maos pourront passer à autre chose (à Libération, au Medef ou au rotary, comme l’écrivait Guy Hocquengheim?).

En tout cas, on a là un document exceptionnel par son écriture fine et élégante pour un ouvrage historique qui se lit comme un roman ; un roman tragique où c’est tout le peuple chinois qu’on piétine sous le talon de fer du totalitarisme. Exemplaire !

LOUIS-FERDINAND CÉLINE – GUERRE – Gallimard

Retour de la Célinemania ? Illustration Politis (avec leur aimable autorisation).

Un inédit de Céline. On connaît l’étrange histoire de ces manuscrits confiés à l’ex journaliste de Libération Jean-Pierre Thibaudat, après la mort de la veuve, avec obligation pour lui de garder le secret.

On craignait un nouveau pamphlet antisémite de l’ermite de Meudon, des dégueulis littéraire de va-de-la-gueule haineux et aigri. Et non, c’est plutôt aux premiers Céline (Le voyage au bout de la nuit et Mort à crédit) que ce bouquin nous ramène. Autant dire qu’on se régale, même si tout cela fait un peu brouillon. Mais un bon brouillon, quand même.

L’histoire de Ferdinand encore et, dès les premières pages, on marche et on ne lâche plus ce récit torrentiel. Ferdinand donc, hébété après avoir perdu sa compagnie quelque part autour d’Ypres. Ils sont tous morts et les souvenirs entremêlent, dans la brume. Il erre dans la campagne avec une balle dans l’oreille et un bras en charpie. La tête (« la tétère ») ne va pas mieux. On croirait, pour les premières pages, lire Le fidèle Berger, un livre sur le même thème d’Alexandre Vialatte.

Puis c’est l’hôpital de Peurdu sur la Lys (en fait Hazebrouck) où les blessés arrivent comme des plaies béantes, le reste de leur conscience se demandant s’ils vont être autorisés à s’allonger sur un lit ou directement enfermés dans un cercueil.

À Peurdu, Ferdinand fait la connaissance de Bébert, qui s’appellera Cascade un peu plus tard. Un proxénète qui fait marner Angèle, mais la garce s’affranchira de lui en le dénonçant pour s’être volontairement mutilé, ce qui lui vaudra le peloton d’exécution. En plus, on a droit à des scènes hilarantes avec la Lespinasse, une infirmière saute-au-paf, toujours prête à pratiquer une branlette ou une fellation sur les valétudinaires. Et puis, il y a les sorties en ville avec Bébert et leurs petites aventures et ce déjeuner chez des amis de ses parents à l’occasion de la remise de sa médaille militaire offerte par Joffre. Un grand moment célinien où l’hénaurme le dispute à la bouffonnerie. Puis il s’acoquine avec l’Angèle et un micheton anglais leur permet de partir pour Londres.

Voilà, Guerre est le premier volet d’une longue série, nous dit-on, et il sera suivi de Londres avant d’autres. À chaque fois, ce sera passez la monnaie, plutôt que d’éditer un gros livre une fois pour toutes. D’autant que la présente édition est émaillée de mots manquants, illisibles, de variantes, de constructions de phrases parfois approximatives. Mais bon, un bon brouillon, on vous dit.

N’empêche, c’est du Céline de la bonne époque, même si loin de ses premiers chefs-d’œuvre, et on se prend à voir dans le bonhomme un vrai poète, au détour d’une phrase ou d’une description bucolique. Car, au-delà de l’écrivain jouant les demi-durs et de son langage de marlou parfois un peu surjoué, on a à faire à un poète, un vrai.

BOILEAU-NARCEJAC – MALDONNE – Hachette / Le livre de poche

J’ai lu pas mal de Boileau-Narcejac dans ma jeunesse, des récits effrayants menés de mains de maître, comme ce Et mon tout est un homme, l’histoire d’un condamné à mort récupéré morceaux par morceaux par un savant fou et génie de la greffe qui va fabriquer des monstres.

Boileau-Narcejac ont (ils sont deux) aussi inspiré des films de Clouzot ou de Hitchcock.

« Comme je n’ai aucun talent littéraire, je me bornerai à produire, dans cette première histoire, des matériaux bruts : carnets intimes et rapports. À travers ces documents, le lecteur verra, peu à peu, apparaître une vérité qu’il n’est pas désagréable de regarder en face . À lui de juger. Pour moi, c’est déjà fait ». Tel est l’avertissement au début de l’ouvrage donné par un individu qui signe « le vieux ».

Aucun talent littéraire. Voire. Le livre se compose du journal de deux personnages (Jacques et Gilberte) et de rapports mystérieux d’une officine d’espionnage. L’histoire est complexe : Jacques, un violoniste de cabaret, est approché par le factotum d’un couple de richards vivant dans une villa sur la Côte d’Azur. Puisqu’il lui ressemble traits pour traits, on lui propose, pour une histoire d’héritage, de jouer le rôle du mari disparu soi-disant et devenu amnésique, en attendant le décès imminent d’un riche parent subclaquant dans une clinique. Sa femme n’est censée n’y voir que du feu. En fait, elle est complice, apprend-on en lisant son journal. Un complot, une machination.

Désœuvré et fauché, Jacques accepte la proposition et il tombe sur Gilberte, censée donc être sa femme, dont il tombe amoureux. Il rencontre aussi Martin, soi-disant le frère de Gilberte, mais en fait le vrai mari, un ancien SS qu’elle a épousée au Brésil sous une fausse identité. Le but est que Jacques se substitue à Martin, seule solution pour lui d’échapper à ses tueurs.

Bref, on s’y perd un peu et l’histoire comporte encore quelques rebondissements jusqu’au drame final, alors que les amants avaient quitté la villa et que la chance souriait enfin au violoniste. Un bonheur semblait possible, surtout après la mort du frère – mari, traqué par les services.

Rien d’exceptionnel, mais ça se lit vite et c’est efficace, bien écrit et édifiant sur la nature humaine. On pense à Patricia Highsmith et à son Mr Ripley. Bref, y’ a pas maldonne pour le lecteur.

En 1969, un film a été tiré du roman, Maldonne, de l’Italien Sergio Gobi, avec Pierre Van Heck, Robert Hossein et Elsa Martinelli. Pas vu mais ça doit être une curiosité.

17 mai 2022

Comments:

Pour la petite hístoire, Simon Leys n’avait nullement l’intention de publier ce livre.. Il entassait dés notes sur ce qu’il apprenait de la « révolution culturelle ».
C’est le situationniste René Vienet (lequel, pour la toute petite histoire, fut mon prof en année de licence de chinois à Paris VII en 1971) qui, de passage à Hong-Kong, lut les textes de S. Leys et lui proposa de les publier. D’où un éditeur situationniste.
Le résumé de Didier Delinotte est excellent, comme d’habitude.

salut Joël
Je me souviens que tu m’as un jour parlé de Vienet décrit en anti-stalinien théâtral. Le bonhomme a fait des affaires avec le Chine et la radicalité situationniste est loin derrière lui.
En tout cas, ce bouquin est remarquable.
Amitiés

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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