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MARCUS IMPERATOR

La couverture du chef-d’oeuvre de Greil Marcus, Lipstick traces.

Après Lester Bangs, un article sur le grand Greil Marcus et on aura rendu hommage aux plus grands critiques rock anglo-saxons. Même si on aurait pu y ajouter Richard Meltzer, Lenny Kaye, Peter Toshes (dont on a déjà parlé ici) ; plus les Anglais Nick Kent ou Mick Farren. Marcus est beaucoup plus qu’un rock critique : un écrivain, un sociologue, un politiste, un philosophe et un historien. On lui doit des essais édifiants sur le Punk-rock ou l’histoire parallèle – souterraine – des États-Unis. On lui doit aussi de splendides biographies de Dylan, du Band, d’Elvis Presley ou de Sly Stone. Autant de livres qui vont bien au-delà de la musique, coudoyant le mysticisme et la métaphysique. Marcus, le Roland Barthes américain ?

Greil Marcus est né à San Francisco en juin 1945. Son père est officier de marine et sa mère, une intellectuelle, le pousse à faire des études qui le mèneront jusqu’à étudier les sciences politiques à l’université de Berkeley. Il passera sa jeunesse bercé par le Surf-rock et les premières manifestations musicales du psychédélisme. De Jan & Dean au Grateful Dead, en quelque sorte. Marcus restera un marginal parmi les hippies de San Francisco, plutôt sceptique devant les utopies des enfants-fleurs, du pacifisme à l’amour libre en passant par la sagesse orientale. Marcus est un intellectuel, un étudiant qui ne prend pas trop au sérieux l’été de l’amour et ne s’est jamais remis de ses premières admirations : Elvis Presley, Little Richard ou Buddy Holly. Il a 15 ans à l’époque des roucouleurs du College rock et du Mersey beat, et ne manque pas le concert des Beatles à l’Hollywood Bowl. Sa voie est tracée, il sera un journaliste, un messager, au service de cette nouvelle musique, cette pop music que les groupes du Swinging London offrent à la jeunesse occidentale sous la forme de singles explosifs et d’albums en cadeau pour Pâques ou pour Noël.

Il prendra le nom de jeune fille de sa mère et sera journaliste comme on est évangéliste, témoignant inlassablement de l’avènement des apôtres britons – Saint John, Saint Paul, Saint George et Saint Ringo – qui auront sauvé la jeunesse d’un ennui que l’on aurait pu croire éternel. D’autant que dans le pays même, le messie Dylan y est allé de ses premiers oracles et les Beach Boys ont ouvert l’ère psychédélique avant le Folk-rock des Byrds, de Love ou du Buffalo Springfield et les groupes de San Francisco, du Jefferson Airplane à Quicksilver Messenger Service en passant par le Grateful Dead, Country Joe & The Fish ou Big Brother & The Holding Co. De tout cela et de bien d’autres choses, Greil Marcus se sent obligé de témoigner et il le fera avec talent, toujours avec une vision très personnelle du rock, de ses héros maudits et de ses fins dernières. Un évangile accordé aux adolescents boutonneux du monde entier. La religion des ratés ?

On est à l’automne 1967 et l’été de l’amour vient de s’achever. Après les ancêtres que sont Crawdaddy Magazine et les journaux pour professionnels (Billboard, Cashbox…), un nouveau magazine – Rolling Stone – est crée à San Francisco par une petite équipe autour de Jann S. Wenner, le fondateur, et de Ralph J. Gleason, journaliste spécialiste de jazz au San Francisco Chronicle. Fort de quelques articles écrits pour la presse universitaire, Greil Marcus propose ses services au journal et est intégré sans trop de difficultés. Il faut dire que le magazine en est à ses débuts et qu’il se vend comme des petits pains dans la jeunesse hippie. La petite équipe a du mal à tenir le choc et il faut recruter. Greil Marcus, une fois dans la place, va favoriser la venue de Lester Bangs, jeune punk de San Diego dont on a déjà raconté l’histoire.

À Rolling Stone, il est vite promu au rang de rédacteur en chef grâce à son goût très sûr en matière d’écrits, à ses connaissances musicales et à sa capacité d’analyse sur le rock et son contexte comme plus généralement sur l’industrie du disque et le music business. Car Marcus n’est pas homme à s’emballer devant les pop stars et leurs frasques. Il regarde lucidement ce petit monde comme le ferait un entomologiste avec ses insectes. C’est à la fois en historien, en philosophe et en sociologue qu’il va appréhender cet univers de sons et d’images dont il sera l’inlassable chroniqueur.

En même temps que Bill Graham, après avoir ouvert le Fillmore dans le quartier noir de San Francisco, va reproduire le même type de salle et de spectacles à New York ; Rolling Stone transportera son siège de San Francisco à New York à l’automne 1968. Il faut dire que l’été de l’amour s’est vite terminé et que dès l’automne 1967, les drogues dures ont fait leur apparition et San Francisco est devenue une cité où les overdoses et la criminalité ont atteint des proportions inquiétantes, dramatiques même.

Marcus a suivi le mouvement avec son nouvel ami Lester Bangs et, à New York, il va garder ses fonctions de rédacteur en chef tout en recrutant des journalistes de la grosse pomme, ceux-là même qui ont pu s’illustrer dans la presse locale : Richard Meltzer, Lenny Kaye, Sandy Pearlman, Murray Krugman, Danny Fields ou Richard et Lisa Robinson, plus la photographe Annie Leibovitz. Rolling Stone devient l’institution de la presse rock, comptant le plus de talents au mètre carré. Plus tard viendront les Hunter S. Thompson, Tom Wolfe, P.J O’Rourke, Norman Greenfield et tout un bestiaire de monstres sacrés du nouveau journalisme.

Lester Bangs s’est fait virer du journal à la suite d’une mauvaise critique du Back in the USA du MC5 qui n’a pas eu l’heur de plaire à la maison Atlantic. La cabale est lancée et on accuse Bangs de fumisterie et de légèreté. Marcus le défend et s’oppose à la direction qui l’envoie bouler à son tour. Les jeunes turcs de Rolling Stone ne font pas de sentiment et les journalistes se bousculent au portillon pour s’introduire dans la grande maison.

C’est donc à Creem Magazine, un mensuel de Detroit fondé par Barry Kramer à la fin des années 1960 que les deux compères vont échouer, en 1971. Dave Marsh, lui aussi ex de Rolling Stone, les suit et devient le directeur de la rédaction supervisant toutes les grandes plumes new-yorkaises arrivées à Rolling Stone. Meltzer, mais aussi Kaye, Nick Toshes et Bill Ward, en plus des poèmes de Patti Smith et des bandes dessinées de Rob Tyner, chanteur éruptif du MC5. « America’s only rock’n’roll magazine », tel est le sous-titre argument publicitaire, comme pour laisser entendre que Rolling Stone est devenu autre chose, un magazine culturel, mais que seul Creem a encore la foi dans le rock’n’roll. Bangs écrira sur tous les groupes de Detroit, sur le Free-jazz et bientôt sur le Punk-rock et on pourra saluer Creem pour avoir annoncé le genre, s’ils ne l’ont pas inventé avec Bangs.

Au milieu des années 1970, Bangs et Marcus – on croirait que leur sort est lié – quittent Creem et Detroit pour regagner New York. Ils vont travailler dans la presse gauchiste de Big apple, Village Voice et Village Vanguard. Là où Bangs va s’enfoncer dans les drogues dures sans espoir de retour, Marcus va se réinventer dans les livres, avec des biographies incomparables et surtout des essais de première importance. Il réintégrera à la fin des années 1970 la rédaction de Rolling Stone, avec toujours Bangs, mais pour plus longtemps puisque son ami décédera en 1982.

Ce sera d’abord Mystery train, qui réunit sur le mode de l’épopée Robert Johnson, Elvis Presley, Sly Stone et Randy Newman. Un carré d’as pour une vision originale du rock, ses origines populaires et ses racines dans la société américaine. Comment les chansons se répondent, se télescopent, se transforment d’un auteur à l’autre.

Lipstick traces, en 1989, montre vraiment de quoi il est capable. Un essai stimulant qui part des sociétés secrètes gnostiques du Moyen-âge pour en arriver au Punk en passant par les dadaïstes et les situationnistes. Un essai littéralement vertigineux et passionnant qui dépasse largement le cadre de la musique pour entrer de plain-pied dans la mystique et la philosophie. C’est puissant, documenté, captivant et ça renvoie à leurs chères études pas mal d’essayistes médiocres.

Dead Elvis est une compilation de ses articles sur Presley, mais on se régale. Il faut attendre La république invisible (Bob Dylan et l’Amérique clandestine) pour retrouver la veine politico-mystique, qu’on pourrait aujourd’hui qualifier de complotiste, de Lipstick traces avec cette fois la réclusion de Dylan après son accident de moto avec le Band dans une Amérique de plus en plus paranoïaque.

Dylan, son maître, qui va encore l’inspirer pour deux forts ouvrages : Like a rolling stone : Bob Dylan à la croisée des chemins, uniquement sur l’enregistrement de la chanson-manifeste et Bob Dylan, une compilation de ses écrits sur Dylan.

L’Amérique et ses prophètes : la république perdue ? renoue avec ses obsessions sur le pays, sur la nation. Comment le pays de la liberté et de l’enthousiasme des pionniers a-t-il pu devenir ce cloaque où règnent la cupidité, la vulgarité et la folie pure.

Il est encore question de Dylan pour Three songs, three singers, three nations qui décortique « The ballad of Hollis Brown » comme deux chansons d’obscurs bluesmen dont le « Last Kinds Words Blues » de Gheeshie Wiley et le « I Wish I Was A Mole In The Ground » de Bascam Lamar Lundsford ; son propos étant d’expliquer en quoi ces trois traditionnels des documents fondateurs de l’identité américaine. L’Amérique, l’éternelle obsession de Greil Marcus.

Tout n’a pas été traduit, et l’avenir nous réserve d’autres chefs-d’œuvre de Marcus, notamment une biographie des Doors, entre autres essais originaux dont l’un associe Presley et Bill Clinton.

En fait, Greil Marcus est un moraliste inconsolable de la disparition d’une Amérique largement fantasmée. Mais il a l’immense talent de rendre cette Amérique réelle et désirable, mystérieuse et magique. Une nouvelle Jérusalem dont Dylan, Presley et Morrison seraient à la fois les prophètes et les martyrs.

24 mai 2022

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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