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LE TRAVAIL EN PANNE DE SENS

Le travail vu par Fernand Léger. C’est du lourd ! Wikipedia.

Cela fait déjà quelques années que l’on suit l’économiste Thomas Coutrot, ex dirigeant d’Attac, dans ses réflexions sur le travail. Redonner du sens au travail (tout un programme) est le titre de son nouveau livre coécrit avec la socio-économiste Coralie Perez. On avait déjà parlé dans ce blog de Coutrot et de son livre le plus abouti, Libérer le travail et ce nouveau bouquin stimulant est l’occasion de se poser à nouveau la question du travail dans la société, de l’individu au travail et de son avenir sous l’angle économique et social aussi bien que sociologique et anthropologique. Ce que nous invite à faire Coutrot, avec brio.

Dans l’œuvre de Coutrot, les sous-titres ont leur importance. Pour Libérer le travail (paru au Seuil), c’était «pourquoi la gauche s’en moque et pourquoi ça doit changer. » Pour Redonner du sens au travail c’est tout simplement « une aspiration révolutionnaire ». On peut penser ce sous-titre prétentieux ou exagéré, il n’en est rien, tant l’approche qu’a Coutrot du travail est révolutionnaire au sens où elle bouscule bien des pratiques incontestées, bien des façons de faire et bien des discours formatés.

Bien qu’étant en retraite depuis 8 ans, mon travail de syndicaliste m’a amené à réfléchir sur les finalités du travail, son organisation, ses buts et sur les diverses théories ayant cours dans l’abondante littérature qui lui est consacrée. Au sein de Solidaires et de SUD PTT, j’ai contribué à la création d’un Observatoire de la souffrance au travail (OSAT), j’ai animé une commission sur les Risques psycho-sociaux dans un C.E d’Orange et je continue à dispenser des formations, avec une petite équipe de syndicalistes, sur les risques institutionnels et la souffrance au travail (l’expression « risques psycho-sociaux) ayant été abandonnées car trop connotée R.H.

Tout cela pour dire, sinon ma légitimité, ma propension à encore parler du travail dans ce blog et à lutter contre la souffrance au travail en prenant en charge collectivement et syndicalement les questions qu’il soulève, et en plaidant pour la démocratie au travail, l’angle mort des organisations capitalistes (et même socialistes) du travail dans la société.

Coutrot pense aussi démocratie au travail, mais pas trop souffrance au travail qui lui paraît constituer une approche par trop doloriste. Son propos est de se projeter vers l’avenir et de repenser le travail, à savoir s’interroger sur son avenir et sur les moyens de démocratiser cette sphère en redonnant l’initiative et la capacité d’agir aux salariés. Car Coutrot parle toujours de salariat. Il n’est pas utopiste et aborde la question de l’autogestion rapidement, comme pour masquer son scepticisme. Coutrot, avant d’être économiste, est un statisticien et ses théories s’appuient sur des tableaux et des graphiques dont il donne les clés de lecture au fur à mesure, le tout étant toujours facilement lisible et compréhensible. Il entend partir des réalités du travail pour imaginer un avenir désirable pour celles et ceux qui le font, et il étudie la diversité des moyens pour ce faire, d’une façon réaliste. C’est ainsi qu’il prend aussi ses distances avec les théories de Danièle Linhart, pour qui la démocratisation du travail passe par l’abolition du lien de subordination. Il conteste aussi les approches parfois trop misérabilistes ou doloristes, on l’a dit, du travail. Il va jusqu’à remettre en question les théories de la fin du travail d’un André Gorz et met en garde contre des utopies telles le revenu universel.

Pour résumer à gros traits, Libérer le travail se voulait d’abord une critique du Taylorisme et des organisations classiques du travail en stigmatisant la gauche pour avoir négligé les conditions de travail contre des augmentations salariales. C’était le principe productiviste et consumériste du Fordisme. Mais son livre n’aurait rien eu de bien original s’il s’était arrêté là. Coutrot en appelle à un nouveau syndicalisme qui se préoccuperait des conditions de travail au même titre que du temps de travail, des salaires ou de la protection sociale. Il explore de nouvelles formes d’organisation du travail, notamment dans la sphère de l’économie sociale et solidaire ou dans les théories du « bien-être » au travail ou du care. Il s’interroge en tout cas sur ce qui constitue les trois dimensions du sens du travail telles que l’ont théorisé l’école de psychodynamique du travail de Christophe Dejours : le sens par rapport à une finalité à atteindre dans le monde objectif ; le sens de ces activités par rapport à des valeurs du monde social ; le sens, enfin, par rapport à l’accomplissement de soi dans le monde subjectif (P. 20 de Redonner du sens au travail). Ceci posé, il dialogue avec les théoriciens du travail que sont Dejours, Clot, Davezies, Linhart, Supiot… Autant de noms connus des spécialistes auxquels on devra ajouter désormais celui de Thomas Coutrot.

Son livre, Redonner du sens au travail, part de deux phénomènes apparus récemment, parfois en lien avec la pandémie : le désinvestissement ou encore le « big quit » ; des salariés qui démissionnent et entreprennent autre chose, souvent ailleurs mais aussi des tensions sur le marché de l’emploi avec de plus en plus de salariés qui refusent les « bullshit jobs » et les mauvaises conditions de travail qu’on leur propose. C’est le cas de la restauration par exemple. Quand un Macron parle de « traverser la rue », il n’a peut-être pas tout à fait tort, mais à quel prix pour le salarié et ses aspirations à un travail, sinon épanouissant, du moins constitutif de sa personnalité et où il se sent utile.

Partant de ce constat, Coutrot déploie ses graphiques pour démontrer que le sens du travail et les satisfactions qu’on peut en tirer dépendent beaucoup de la perception de son utilité, de l’estime de soi et de la validation sociale. La pandémie l’a prouvé avec la revalorisation, au moins dans l’opinion, des métiers du care et du soin, sans parler des métiers dits « essentiels » et si mal payés…

Coutrot, en tant que militant, n’est pas naïf au point de négliger le contexte de financiarisation et d’hyper-capitalisme qui implique des organisations de travail délétères, mais il s’appuie sur les préoccupations écologiques grandissantes dans l’opinion qui font pression sur les entreprises afin qu’elles respectent l’environnement dans le travail et critiquent le « sale boulot ».

Le plus intéressant est quand il recense les différentes expériences menées pour « redonner du sens ». Même s’il n’est pas dupe de certaines (la Responsabilité Sociale des Entreprises – RSE – l’entreprise libérée, l’entreprise à mission ou la « sociocratie ») qui sont plutôt d’origine managériales, il accorde une grande importance à ces « initiatives venues d’en bas ».

Ce qui se passe dans les Gafam avec la contestation interne dans ces entreprises, les jugements rendus sur le lien de subordination présumé existant pour les coursiers à vélo rebaptisés auto-entrepreneurs, sur la prise en charge de plus en plus prégnante des conditions de travail par les syndicats de salariés.

Mais les pistes les plus sérieuses, selon lui, sont à explorer du côté des coopératives (l’exemple de Scop Ti ou de la Coopérative des masques), des communs avec des nouveaux services publics qui pourraient s’en emparer et, parmi les différentes formes de coopératives, il privilégie les SCIC, des collectifs de production avec un collège pour les salariés, un autre pour la direction et l’encadrement et un troisième pour les citoyens et collectivités locales qui sont partie prenante de la production.

Mais Coutrot ne se contente pas de l’existant et de ce qu’il faudrait développer ou améliorer. Il voit aussi dans des collectifs comme Plus jamais ça (rebaptisé Alliance écologique et sociale) l’occasion de réunir les forces du travail, du social et de l’écologie pour s’emparer des questions autour de la démocratie au travail, des reconversions nécessaires dans la production, le tout en veillant à la sauvegarde de l’emploi et des qualifications.

De même, il plaide pour une réduction drastique du temps de travail, non seulement pour occuper ce temps libéré en loisirs et en repos, mais pour se rendre collectivement disponible afin de discuter du travail, de la production, de son utilité, des méthodes, de l’organisation, des finalités. Car il est bien conscient que la démocratie au travail coïncidera inévitablement au pouvoir qu’auront acquis les salariés sur son organisation qui ne doit pas être laissée à l’apporteur de capitaux, au technocrate, au sachant ou au chefaillon.

Voilà, on s’en voudrait d’avoir mal résumé ce petit livre (140 pages) dans ce qu’il contient de réflexions essentielles à la citoyenneté au travail et, plus largement, à l’épanouissement de l’individu pour une vie en société au moins supportable, sinon meilleure et plus gratifiante. Or, l’actualité sociale et politique ne donnent pas raison à Coutrot. On a envie de dire « pour l’instant », car il faut espérer que les préconisations issues de ses analyses puissent voir le jour bientôt même si, et c’est un peu la limite de son livre, il n’insiste pas sur les changements politiques qui seront nécessaires à l’événement de ce nouvel âge du travail.

Redonner du sens au travail – Une aspiration révolutionnaire – Thomas Coutrot et Coralie Perez. (collection La république des idées toujours au Seuil).

Lignes d’Attac, une émission de Radio Campus (106.6) le samedi 19 novembre (12h) devait avoir pour invité Thomas Coutrot.

Comments:

On peut difficilement faire mieux comme résumé, fiche de lecture plutôt. Perso j’aurais quand même isolé plus les catégories qui donnent sens au travail : l’utilité sociale, la cohérence éthique, la capacité de développement, dans la mesure où elles sont mesurées statistiquement et qu’on les retrouve en fin d’ouvrage un peu comme une matrice.
En revanche je suis plus sceptique que Coutrot sur le travail dans l’ESS dans la suite de Philippe Fremaux qui questionne « [cette] nouvelle alternative » justement (les petits matins, 2015) tout en étant lui-même un acteur.

C’est vrai que ne ne partage pas l’optimisme général de Coutrot, sur l’ESS comme sur d’autres formes modernes d’organisation du travail.
On a parfois un peu l’impression qu’il s’emballe sur des épiphénomènes un peu nouveaux pour renforcer sa théorie qui veut que les choses évoluent dans ce domaine.

Vu d’ici (New York) … et compte tenu des deux commentaires précédents … je trouve ceci très intéressant avec matière à réflexion dans la différence profonde qui existe entre la France et les USA sur la notion de ce que le travail est, de ce qu’il devrait être, et de ce qu’il pourrait être.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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