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CONSTERNANTS VOYAGEURS (VOL 11)

Bruges la morte, les canaux. Photo Wikipedia. Got voredom !

BRUGES

J’avais apporté avec moi mon exemplaire de Bruges la morte, du poète symboliste belge Rodenbach. « Quelques vers de Rodenbach ?», avait même plaisanté Bruno qui s’y connaissait en bières belges, mais je lui avais raconté cette histoire un peu morbide d’un veuf éploré qui voit partout matière à se souvenir de sa bien aimée défunte.

Je voyais ainsi l’eau étale des canaux comme un profond linceul et, pour me distraire de mes pensées lugubres, je cherchais le stade des noirs et bleus du F.C Bruges, l’équipe des Ceulemans, Van Der Eyken et Plessers qui avait quand même disputer une finale de Coupe d’Europe contre les Reds de Liverpool, en 1977, année punk.

On était partis à Bruges, Françoise, Bruno et moi, pour voir une exposition sur les « primitive vlaamse » comme il était écrit sur l’affiche, soit les primitifs flamands, et personne ne daignait nous indiquer le chemin, paumés que nous étions sur la grand-place en regardant les calèches guidées par des hommes costumés en moyenâgeux. Personne ne voulait nous parler en français et il avait fallu un moment parler en anglais avec un néerlandais anglophone. Le ton était donné, nous étions en terrain hostile et la ville entière semblait détester ces trois petits touristes français quadragénaires.

Martha n’avait pas tenu à nous accompagner et j’avais fait passer Françoise auprès d’elle pour une copine à Bruno, ce qui n’avait laissé de l’étonner eu égard à l’image négative qu’elle avait de lui. En fait, j’avais des visées sur elle et il valait mieux lui inventer un amant dans le but de la tranquilliser, même si nos rapports s’étaient dégradés jusqu’à en devenir conflictuels. Je l’appelais maintenant in petto Mathilde, en pensant à Verlaine et à René Fallet qui étaient mes héros du moment. J’avais bien le droit d’en avoir et de me les choisir parmi la flopée de littérateurs alcooliques et caractériels, ce qu’était d’ailleurs Bruno, et moi aussi, même à un degré moindre.

Avant de nous orienter vers le musée, je les avais emmenés dans la boutique de Frank, un disquaire spécialisé dans le blues qui avait des émissions le week-end à la BRT. Il nous offrait un café ou une cannette de bière en écoutant les trésors sortis du fond de son magasin et j’étais reparti avec deux sacs en plastique bourrés d’albums de Willie Dixon, Howlin’ Wolf, Jimmy Reed ou Sonny Boy Williamson, grisé par mes trouvailles mais aussi par les quelques Pils dont il m’avait généreusement abreuvé. Bruno me parlait de ses groupes favoris, Smashin’ Pupkins ou Sonic Youth et se demandait d’où me venait cette passion pour une musique aussi primaire (12 mesures) et dont les textes parlaient de cueilleurs de coton misérables ou de pauv’ nègres perdus dans l’anonymat des grandes cités de l’est. Françoise aimait la musique classique, elle-même flûtiste et violoncelliste, et son incompréhension rejoignait celle de Bruno. Je les renvoyais dos à dos en leur faisant comprendre avec subtilité que je ne tenais surtout pas à partager mes plaisirs et qu’ils pouvaient bien se garder les leurs. Ceci posé, la visite pouvait maintenant commencer.

Je pensais aussi à ce roman de René Fallet, Y a-t-il un docteur dans la salle ?, où l’expression « aller à Bruges » signifiait pour les amants (un vieux crabe écrivain célèbre et une jeunette à peine sortie de l’adolescence, naturellement belle comme le jour ) une pratique sexuelle réputée contre nature. Je m’étais ouvert de cette anecdote à Bruno qui s’en était amusé avec son rire en chasse d’eau, étant bien entendu hors de question d’y faire allusion à Françoise, laquelle nous aurait pris pour deux vieux dégueulasses.

Même si Françoise n’était pas sa copine, je savais qu’il avait des vues sur elle et je lui cachais mon jeu en feignant l’indifférence, sauf que nous avions déjà eu quelques rendez-vous galants dans des cafés ou au restaurant, et qu’elle savait bien que j’en pinçais pour elle. Les jugements qu’elle portait sur Bruno n’étaient pas spécialement amènes et en tout cas loin d’une passion romantique dont il rêvait encore. Elle me confiait, sous réserve de n’en surtout rien lui dire, qu’il était sale, négligé et plutôt laid, trop penché sur l’alcool et mal remis d’un divorce qui l’avait fait passer de l’autre côté de la vie (elle parlait comme ça), dans un désespoir parfois cynique qu’elle trouvait glaçant. Même s’il militait avec nous dans le même syndicat, il passait auprès d’elle pour une sorte de dandy morbide arpentant le chemin de sa ruine au milieu des pires dépravations. Je la trouvais un peu dure, tout en étant bien forcé d’avouer qu’il y avait de cela.

On était à la fin août 1994, un Mitterrand agonisant jetait ses dernières forces pour défendre son honneur attaqué par les chiens. Elkabbach allait le torturer encore à propos de sa francisque et de son passé trouble à l’ombre de Pétain et de ses affidés. Au moins une fois par mois, Le Monde de Pleynel et Marion sortait un article sur les scandales de la Mitterrandie et les dessous malodorants d’une présidence moribonde. Péant allait porter l’estocade et la messe serait dite. Il ne nous resterait plus que Chirac ou Balladur. Pas de quoi se réjouir.

On avait donc pu admirer des Van Eyck, des Memling et aussi quelques Brueghel ou Jérôme Bosch, bien que les puristes, nous expliqua-t-on, n’étaient pas à proprement parlé affiliés à cette école. Tous ces peintres, d’Anvers à Courtrai en passant par l’actuelle Wallonie (Mons, Dinant, Tournai), mais la Belgique et ses conflits linguistiques étaient à l’époque de la science-fiction et on parlait des Provinces Unies qui unissaient justement les Pays-Bas et la Belgique, plus quelques territoires frontaliers disputés à quelques nations tout aussi désunies.

Dans le silence et une ambiance feutrée, on passait de toiles en toiles et on s’échangeait parfois nos impressions. Moi j’avais jeté mon dévolu sur Jacob Jordaens vu dans les collections permanentes, mais j’étais souvent incapable d’expliquer pourquoi tel tableau et tel artiste me parlaient plus qu’un autre. Affaire de sensibilité et d’émotions où n’entraient pas les arguments logiques et les critères objectifs.

Avec Bruno, on s’était fait élire au Bureau fédéral de notre syndicat lors d’un congrès tenu à la bourse du travail de Saint-Denis. On partait tous les deux en train dès potron-minet, une fois par mois et pour deux ou trois jours à Paris, du côté de Couronnes et Pyrénées. On allait dîner dans une pizzeria où on refaisait le monde, lui toujours très démonstratif avec ses grands gestes et ses coups de gueule contre la Cosmodémoniaque, notre employeur, la CFDT qu’il appelait l’aile gauche du MEDEF, les fascistes, la droite classique, les staliniens, les sociaux-démocrates et jusqu’aux gauchistes. Il se disait proche des situationnistes et fidèle à la pensée de Guy Debord avec une admiration sans borne pour les philosophes qu’il se piquait de connaître mieux que personne : Foucault, Deleuze, Derrida et Bourdieu dont il pouvait réciter des passages par cœur. J’étais souvent confiné à un rôle de confident, le laissant déverser sa saine colère et sa révolte, en même temps que ses frustrations. Il ne s’était jamais remis de son divorce avec une Italienne dont il avait eu un fils et sa vie était devenue un désert affectif qu’il meublait avec mon amitié et ses engagements syndicaux et associatifs (il était trésorier d’une association berbère à Wattrelos). On avait droit au couscous de début janvier à l’occasion du Nouvel an berbère, le Yennayer et je discutais avec des adhérents qui m’expliquaient la genèse de la civilisation berbère et surtout qu’il ne fallait surtout pas les confondre avec des Arabes. J’avais envie de leur rétorquer que, vu du raciste ordinaire de Roubaix ou Tourcoing, la différence n’était pas si évidente.

Au boulot, j’avais dû prévenir mon chef de service de ma promotion syndicale, lui confiant avec maintes précautions que je devrais m’absenter au moins trois jours par mois, sans compter les permanences dans mon syndicat local. Je réussissais à le faire rire jaune car il venait d’obtenir une promotion sur laquelle j’avais eu l’occasion de le féliciter lors d’un pot organisé pour la circonstance. Il m’avait fait cette réflexion :

– « Moi on me demande de monter, je monte !

Je n’avais rien à opposer à cette remarque pleine de bon sens du carriériste ordinaire et j’en profitais pour lui servir la même justification stupide :

– Tu sais Jean-Michel, moi on me demande de monter, je monte !

S’il y avait eu un public, j’aurais mis les rieurs de mon côté, mais l’entretien avait lieu en tête à tête dans son bureau et je ne pouvais que rire sous cape.

– Tes gens ont besoin de toi ! », avait-il conclu, comme pour me culpabiliser par rapport à d’obscures fonctions de chef d’équipe dont je m’acquittais bien mal.

Après la visite, on était allés boire un verre dans un grand café de la place du marché. Moi qui n’aimait pas les bières de garde au départ, j’avais fini par m’y faire et on sirotait des calices de bières à 10 degrés à la mousse onctueuse et à la lie brunâtre.

Profitant de ce que Françoise était allée aux toilettes, il me regarda droit dans les yeux et me dit sur un ton comminatoire :

– «Celle-là, tu me la laisses ! T’es marié toi, n’oublie pas. ‘

– Faudrait peut-être lui demander son avis à elle, ne puis-je m’empêcher de répliquer. Et puis je ne comprends pas trop le « celle-là », comme si on avait déjà eu ce genre de rivalités.

– Tu vois très bien ce que je veux dire et je te demande seulement de me laisser la voie libre ».

C’était pour lui aussi simple que ça. J’étais en couple et lui ne l’était pas, ce qui signifiait qu’il avait priorité sur toute femme qui passerait dans nos parages, comme deux machos se partageant une zone de drague. Je n’étais pas comme ça et il le savait. Lui non plus d’ailleurs et j’étais d’autant plus surpris de sa sortie.

À son retour, je faisais exprès de prendre la main de Françoise, comme pour lui montrer que j’avais déjà pris une option, pour reprendre son lexique.

Il le prit très mal et renversa la table en se ruant sur moi, comme s’il avait voulu me frapper. Il se contenta de me prendre par le col et de me secouer. Puis il fit mine de s’en aller. Françoise le retint alors qu’il se dirigeait vers la gare, bien décidé à prendre on ne sait quel train vers on ne sait où. C’est elle qui nous avait conduit dans sa voiture, et elle se sentait responsable de la sécurité de ses passagers, jusqu’au retour. Il revint s’attabler avec un mauvais rictus, nous faisant ostensiblement la gueule à tous les deux. Une attitude dont il ne se départit pas tout le long de la route et je n’essayais même pas de détendre l’atmosphère. Après tout, c‘est lui qui avait instillé ce climat malsain et il ne tenait qu’à lui de reprendre langue avec nous.

On l’a déposé chez lui et il était toujours d’humeur aussi maussade. Il lança un merci sur un ton rogue en claquant la portière et on l’avait regardé regagner tristement son domicile, les bras chargés de livres d’art qu’il avait payé chèrement à la bibliothèque du musée. Puis Françoise me reconduisit chez moi et je prenais bien garde qu’elle me laisse à une centaine de mètres, histoire de ne pas éveiller les soupçons et alimenter la machine à reproches. On en était là. On s’était fait la bise et promis de se revoir dès que possible, dans d’autres circonstances et en évitant les fâcheux. Nous pensions tous les deux à Bruno.

On avait avalé une portion de frites dans une baraque à Furnes et Bruno n’avait rien voulu, restant dans son coin en nous regardant manger. Il était déjà tard et Martha était montée se coucher. Je n’avais plus qu’à faire de même après avoir passé un album de Big Bill Broonzy en sourdine : « if you’re white, it’s alright / it’s you’re brown, stick around / but if you’re black, get back get back get back ! ».

Le lendemain, c’était les préparatifs pour passer une quinzaine de jours dans les Ardennes belges, dans la vallée de la Semois. La Belgique encore, de part en part, Tournai, Mons, Charleroi, Arlon et Chimay. On était dans un chalet perdu dans la forêt, comme Sylvain et Sylvette, tout près d’une scierie. On s’emmerdait à cent sous de l’heure et il pleuvait des cordes à longueur de journées. On sortait juste pour aller boire une Rochefort au bistrot, en guise d’apéritif et on ne s’était enhardis à sortir que pour visiter le château de Bouillon et le monastère où se fabriquait la bière Orval. Seul un pâle soleil les derniers jours nous avait permis de faire de longues balades le long de la Semois.

Autrement, les pluies diluviennes nous avaient cloîtré dans notre gîte et avaient joué sur nos nerfs. On n’arrêtait pas de s’engueuler pour des riens et elle me reprochait mon indifférence à son égard comme je lui reprochais de passer son temps à me chercher des poux dans la tonsure. Fragment d’un discours amoureux. Au bout de 16 ans passés côte à côté, on sentait bien qu’on n’en était arrivés au terminus et que nous ne faisions que jouer les prolongations d’un match devenu sans intérêt et surtout sans enjeu.

Rentré chez nous, je passais mon temps à la boutique New York, chez mon copain Gino avec qui je faisais de la musculation après avoir tenté de prédire nos destinées respectives dans le Tao Te King. Je soulevais des kilos de fonte tout en restant musclé comme un Rollmops, mais au moins on rigolait bien. On allait boire un chocolat chaud reconstituant au Spiegel, un bistrot où on avait nos habitudes et où la serveuse m’avait à la bonne.

La Belgique comme si vous y étiez, comme pour la bande dessinée de Kamagurka. Justement, j’y étais dans la Belgique des braderies, des carnavals, des courses cyclistes, des kermesses, des frites-mayonnaise, des bières de garde et des coups de pied au cul à la langue française que n’hésitaient pas à donner les Flamands lorsqu’ils se décidaient à parler français.

Ce n’était pas si mal, au fond, mais j’en avais soupé et, après quelques mois de tension, je partais rejoindre Françoise et sa fille à Lille mais je prenais un appartement pour donner le change.

Le stratagème fut vite éventé mais je tenais le coup, après avoir mille fois pensé à revenir vers elle. Tout le monde me disait que j’avais la chance de repartir pour une nouvelle vie. Tu parles…

Beau joueur et après que les différends fussent aplanis, Bruno venait parfois nous voir. Cédant à son alcoolisme effréné, il lui arrivait de s’endormir à table et on devait le porter pour l’allonger sur un canapé. On ne le voyait plus le lendemain matin et il était sorti en catimini. On allait encore tous les deux à Paris, mais nos rapports s’étaient distendus et il y avait toujours Françoise entre nous.

Toujours tiraillé par le remord, il m’arrivait de me dire que j’aurais mieux fait de la lui laisser, comme il l’avait souhaité à Bruges et de retourner vivre avec Martha.

Comme il l’avait souhaité à Bruges la morte, au nord de nulle part.

27 janvier 2023

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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