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LES DUCKS DELUXE : CANARDS DÉCHAÎNÉS

Les deux albums des Ducks Deluxe, photos prises sur un catalogue Amazon (j’ai honte).

Il y a 50 ans se formait l’un des groupes les plus sous-estimés de l’histoire du rock : les Ducks Deluxe. Sortis de la scène pub-rock, autant dire d’un rock’n’roll assez fruste, ils vont vite transcender le genre avec des compositions poignantes devant autant à un Otis Redding qu’à un Bob Dylan. Tous formeront leurs propres groupes après la première période Ducks Deluxe (1973 – 1975), celle qui nous intéresse, mais ces canards-là jouaient une musique brutale et inattendue. Explosive pour tout dire. Voici leur histoire…

Il faut d’abord se replacer dans le contexte de ce milieu des années 1970 en Grande-Bretagne. Ce sont les temps du rock décadent et d’un Pub-rock qui commence à montrer les dents, annonçant le Punk et la New Wave. Des groupes comme Yes, Emerson Lake & Palmer ou Genesis s’enfoncent dans la grandiloquence et la boursouflure (sans parler du Hark-rock et des Blues-boomers devenus prétentieux) ; Bowie, Roxy, Elton John et Rod Stewart sauvent l’honneur, avec quelques petits canards comme les Ducks Deluxe, un groupe qui sera la matrice de tout un courant à mi-chemin entre pub-rock et punk-rock dont Eddie & The Hot Rods sera le plus significatif.

Les Ducks se forment fin 1972, tous musiciens plus ou moins employés comme roadies dans des groupes qu’ils suivent comme autant de supporters qui feraient les déplacements de leur équipe de foot favorite. Ces groupes ont pour noms les Flamin’ Groovies (californiens encalminés à Londres), les Gallois de Man, Help Yourself ou encore Brinsley Schwartz, le combo de Nick Lowe.

Les premiers Ducks se composent de Sean Tyla (guitare et chant), Martin Belmont et Brinsley Schwartz (guitares), Ken Whaley (basse) et Tim Roper (batterie). Ils donnent leur premier concert en octobre 1972 au Tally Ho de Kentish Town, un pub de Kensington qui ne désemplit pas à l’annonce de leurs passages. Ducks Deluxe est l’un des précurseurs du pub-rock, qui se joue et s’écoute dans les pubs, chope en main et clope au bec. Ils vont entraîner derrière eux des tas de groupes comme Doctor Feelgood, le Kilburn & The High Roads de Ian Dury, Count Bishop, Brinsley Schwartz ou Bees Make Honey. Un rock fruste et hargneux joué par des gens pour qui tout s’est arrêté en 1965 avec le Out of our heads des Rolling Stones. Très vite, en décembre de la même année, Nick Garvey remplace Whaley à la basse et Andy Mac Masters viendra renforcer l’effectif aux claviers, l’année d’après.

C’est d’ailleurs en novembre 1973 qu’ils publient leur premier single, « Coast To Coast », un morceau agressif et teigneux, avec des textes au vocabulaire peu châtié d’où perce la révolte. Tyla ne fait pas dans la dentelle, un ours mal léché barbu et mal embouché. Ils sont également apparus sur l’album Christmas At The Patti (un album live au Patti de Swansea avec Man, du gallois Deke Leonard, Help Yourself, les Flying Aces, les Jets et Dave Edmunds, le sorcier de Rockfield), où ils jouent un morceau tout aussi explosif, « Boogaloo Babe ». Mais il est temps pour eux de sortir leur premier album, l’excellent Ducks Deluxe.

Au tout début de 1974, leur manager Dai Davies leur a dégotté un contrat chez RCA en, même temps qu’un engagement pour une émission de la BBC, Play for today, à la télévision. Les Ducks commencent à sortir de l’ombre enfumée des pubs. Après un passage dans l’émission radio de John Peel sur Radio 1, les Ducks Deluxe sortent donc leur album éponyme où on retrouve leur « Coast To Coast », un hymne à la route, mais aussi des morceaux sudoripares gorgés de rock’n’roll et de rhythm’n’blues tels «Daddy Put The Bomb », « Don’t Mind Rockin’ Tonight », « Hearts On My Sleeve » ou « Falling For That Woman ». Des morceaux souvent signés collectivement, mais qui doivent beaucoup à Tyla, lequel chante en solo sur la plupart. Ils reprennent le « It’s All Over Now » de Bobby Womack ainsi que le « Nervous Breakdown » de Eddie Cochran, preuve de leur attachement aux deux genres rois du rock américain. Mais leurs propres compositions sont tellement fortes qu’elles relèguent au second plan leurs reprises, chose assez rare dans le monde de la pop music. L’infatigable fureteur Philippe Garnier nous parle d’eux avec enthousiasme dans Rock & Folk. C’est bon signe.

Les Ducks partent en tournée en première partie de Lou Reed (RCA oblige), et malgré une critique unanimement élogieuse, leur premier opus ne se vend pas. On sent que le prestigieux label américain ne va pas tolérer longtemps à son catalogue des canards boiteux qui n’ont même pas l’excuse d’être à la mode. D’autant que le groupe perd les plus belles plumes de son chapeau. Martin Belmont qui s’en va avec son pote Brinsley Schwartz reformer le groupe éponyme, ce qui permet à Mac Masters de prendre la lumière avec Nick Garvey.

Taxi to the terminal zone, sorti en février 1975, a été enregistré aux studios Rockfield, chez Dave Edmunds, celui à qui tout ce courant de la musique populaire anglais doit tant. L’album est un peu moins bon que le premier, mais loin d’être médiocre. Une seule reprise cette fois, le « Teenage Head » des Flamin’ Groovies, et des morceaux alternant rock puissant (les compositions de Sean Tyla) et balades aux mélodies chiadées signées Garvey ou Mac Masters. « Paris 9 » évoque une virée à Pigalle, « Rainy Night In Kilburn » des souvenirs des années pub-rock et « Rio Grande » voit Dave Edmunds s’employer à la pedal-steel guitare. Martin Belmont est encore là, mais plus pour longtemps et le disque ne se vend pas plus que le précédent, ce qui rend leur position intenable chez RCA. RCA les congédie et coupe la tête au canard qui va quand même continuer à courir quelques mois. Fin de la première époque.

En cette même année 1975, Garvey et Mac Masters quittent le groupe pour former les Motors avec le guitariste Bram Tchaikovsky, une formation plus dans la veine punk et future new wave tendance powerpop. Les Motors auront même un hit international avec « Airport », en 1978, comme quoi tout arrive. Mick Groom remplace Garvey à la basse pour un ultime single, une reprise du « I Fought The Law » du Bobby Fuller Four, au printemps 1975. Mais la messe est dite et on annonce une tournée d’adieu le jour où le batteur Tim Roper quitte à son tour le navire qui s’enfonce doucement en eaux profondes.

Le concert d’adieux a quand même lieu au 100 Club de Oxford Street, le 1° juillet 1975, et c’est un moment d’intense émotion où les grands anciens et l’entourage proche se mêlent à la fête. À commencer par Brinsley Schwartz et Nick Lowe, mais aussi des membres de Doctor Feelgood, le groupe frère.

Tyla s’en va former le Sean Tyla Gang, avec l’ex Duck Ken Whaley. En uniforme de pompiste et casquette de marin, il dispense un rock’n’roll râpeux et tonique, tels qu’en témoignent des morceaux comme « Texas Chainsaw Boogie Massacre », paru chez Stiff Records en 1976. Il sera ensuite managé par Marc Zermati pour le label français Skydog, l’assurance de tomber de Charybde en Scylla. Le groupe n’a pas quitté la tradition des pubs et on peut les voir régulièrement au fameux Hope And Anchor. Tyla produira par la suite le deuxième album de Little Bob Story, Living on the fast line. En solo sortira encore deux albums sur le label Beserkley (jeu de mot sur Berkeley l’université et beserk, quelque chose comme dégueulasse) : Yachtless en 1977 et Moonshot l’année suivante, sans guère plus de succès. Une légende oubliée du bon vieux rock’n’roll.

Martin Belmont, lui, rejoindra la Rumour de Graham Parker, soulman anglais hurleur (pléonasme?) à visage anguleux et lunettes noires. Parker sera l’un des plus beaux fleurons de cette scène pub – rhythm’n’blues, alignant des albums sans concession à haute teneur soul : Heat treatment (1976) ou Stick to me (1977) pour ne citer qu’eux. Les Rumours compteront un autre ex Ducks et Brinsley Schwartz, le claviériste Bob Andrews. Belmont rejoindra ensuite Carlene Carter puis Nick Lowe avant de participer aux sessions de Elvis Costello, Billy Bragg et jusqu’à Johnny Cash.

Voilà pour la rubrique « que sont-ils devenus ? », rien d’exceptionnels, on en conviendra, mais aucun n’aura trahi. Il y aura des reformations à partir de 1978 mais qu’importe.

Les noms des Ducks Deluxe, de Nick Lowe, de Bram Tchaikovsky, de Brinsley Schwartz, du Tyla Gang, de Graham Parker, de Eddie And The Hot Rods ou même des Motors sont bien oubliés aujourd’hui, mais ils n’en ont pas moins incarné à une époque de vaches maigres la renaissance d’une certaine esthétique rock’n’roll, musique de bruit et de fureur alors engluée dans la pompe, la grandiloquence et l’emphase.

Ils ont été les précurseurs du punk-rock, le mouvement qui aura tout balayé à l’automne 1976 mais, plus que cela, ils auront renoué avec l’esprit de rébellion et d’innocence d’un rock séminal que l’on n’a pas fini de chérir. Long live rock’n’roll ! Et longue vie aussi aux canards boiteux. 

12 février 2023

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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