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STAND UP POUR ZIDANI

L’affiche du spectacle, avec l’aimable autorisation… Toute en noir, comme la môme Piaf (en un peu plus drôle).

Il faut d’abord que vous sachiez que j’ai toujours détesté le stand-up, cette forme d’humour (si ça en est) où un ou une humoriste lâche des blagues potaches sur des sujets rebattus devant un public hilare et conquis d’avance. Ça marche, et il y a des émissions de télévision qui en font leurs choux gras (Djamel comedy club et tout ce genre de choses). Je fais toutefois une exception pour la grande Zidani, encore vue au Spotlight de Lille en février dernier. C’est la troisième fois que je vois ce petit bout de femme toute habillée de noir s’évertuer à nous faire rire. Et souvent à y réussir. Portrait de la dame au chapeau.

Elle s’appelle Sandra Zidani, née à Bruxelles (une seule fois!) et on taira son âge, par pure galanterie. La dame est atypique dans ce petit monde des humoristes où on croise plus souvent des jean-foutres et des péronnelles. Elle est universitaire, titulaire d’un diplôme d’histoire de l’art acquis à l’université de Bruxelles. Elle a enseigné aussi la théologie, protestante d’origine convertie au catholicisme.Pour être complet, elle a fait un devoir de fin d’études sur les dessins d’Antonin Artautd. Bref, on en conviendra, pas exactement le profil type du stand-uper (comme on dit dans le métier). Il est vrai qu’on est facilement baptisé humoriste dans ce pays, après avoir sorti deux ou trois blagues à un réveillon.

On a pu voir Zidani chez Laurent Ruquier, à l’’époque où celui-ci animait l’émission On ne demande qu’à en rire (programmée sur France 2 entre 2012 et 2014), avec des petits talents qui ont presque tous trouvé à s’accomplir par la suite, à la télévision ou à la radio. Nicole Ferroni, Florent Peyre, Jérémie Ferrari, Constance, Olivier De Benoist, Arnaud T’Samère, Garnier et Santou… Ce genre. La pire caricature dans le genre étant incarnée par une Anne Roumanoff ou un Gad Elmaleh, ces comiques lamentables qui n’en finissent pas de ressourcer leurs vieilles blagounettes sur les hommes, sur les femmes, sur l’argent, sur la santé, sur l’amour ; tous ces thèmes d’horoscope que leur humour au ras des pâquerettes tirent vers le néant, l’encéphalogramme plat

Heureusement, il y avait Zidani, toujours follement originale avec des sketchs faits de petits riens où elle pouvait montrer sa veine comique, souvent en rapport avec des questions de société ou des sujets d’actualité. Ce n’est pas indispensable, mais elle le fait avec tant d’à propos que cela mérite dans son cas d’être souligné.

Car on sent bien que la dame a du fond, de la culture et de l’humanité, réduisant souvent ses concurrents à de petits histrions narcissiques et chahuteurs.

À partir de 1999, la théologienne enchaîne spectacles et one woman show. Pour mémoire, Et ta sœur en 1999, Va t’en savoir en 2002, Journal intime d’un sex sans bol en 2004, Fabuleuse étoile en 2007, Zida Diva en 2008, Retour en Algérie en 2010, La rentrée d’Arlette en 2011, Zidani fait son cirque en 2013, Quiche Toujours en 2014, Arlette l’Ultime Combat en 2017 et enfin Mamie Georgette, le spectacle qu’elle présente cette année et qu’il m’a été donné de voir.

Au demeurant, il lui arrive de faire aussi des numéros de cirque ou des comédies musicales un rien foutraques, à son image. Elle a aussi animé des talk-shows sur Arte Belgique, est marraine de Amnesty International et préside une fondation pour l’alphabétisation. Bref, quelqu’un de bien et qui a le bon goût de ne pas s’ériger en conscience. Une sorte de Fellag au féminin.

Quid de son spectacle ? Il faut d’abord situer l’humour de Zidani. C’est du Coluche mâtiné Fellag avec un côté Robert Castel et Lucette Sahuquet (pour ceux qui connaissent) grâce à l’accent arabe et belge. Zidani s’inspire aussi des grandes humoristes des années 1970, les Sylvie Joly ou Zouc la Suissesse dans son dépouillement et sa simplicité mais aussi et surtout dans son univers loufoque et un peu barré, perché, comme on dit aujourd’hui. Zouc était entrée au conservatoire et avait fait un long séjour en hôpital psychiatrique, Sylvie Joly était avocate et avait jeté la robe pour une carrière d’humoriste, Zidani était historienne des religions et s’est lancée dans le Stand-up. Des itinéraires bizarres qui correspondent bien à ces artistes écorchées vives. Autre chose en tout cas que des freluquets et des midinettes spécialisées dans la blague à deux balles avec rires enregistrés. Triste métier, même si on est censés rire à gorge déployée durant tout leurs spectacles.

Chaque spectacle d’elle a ses fils rouges. Pour La rentrée d’Arlette, c’était une vieille institutrice complètement dépassée par ses élèves et par les événements. Pour Arlette l’ultime combat, elle reprenait le fil de sa biographie en femme consciente des dominations subies de par sa condition de femme et son âge. De femme de son âge.

Ici, elle fait le tour des chanteuses réalistes qu’elle classifie en trois catégories : les Pénélopes (celles qui attendent le retour de l’homme en filant la quenouille), les antilopes (celles qui pleurent leur amour perdu alors qu’il était évident qu’elles se faisaient posséder) et les salopes. Ben oui. Les salopes sont celles qui se consolent des déceptions amoureuses en retentant leurs chances aussi souvent que possible. Elles prennent la direction du jeu et ce sont elles qui mènent le bal. Enfin, il y a les myopes, celles qui ne voient rien et se mentent à elles-mêmes.

Mamie Georgette, c’est Georgette Plana, une chanteuse qui avait été numéro 1 en mai 1968 avec « Riquita ». Eh oui ! Pour un peu, Zidani aurait bien monté un fan club de Georgette Plana, immortelle autrice (on ne disait pas ça à l’époque) de « Viva Espana » qui fera aussi un hit en pleine ère psychédélique.

Défilent ainsi les grandes voix de la chanson réaliste : Frehel, Damia, Marianne Oswald, Édith Piaf et Berthe Silva. Car la dame sait aussi chanter, et son interprétation mi-drôle mi-tragique des « Roses blanches » pourrait tirer des larmes. Elle chante aussi du Brel, notamment « Le plat pays » (qui est le sien) et qui génère aussi beaucoup d’émotion.

Évidemment, Zidani ne peut pas négliger les règles et les codes du Stand-up et il lui arrive de jouer avec le public, de le chahuter, de le provoquer ou de le solliciter, laissant des questions en suspens, interpellant la salle en demandant s’il y a des vieux, des femmes, des enfants… Les réponses fusent et tout le monde accepte de participer tant il ne s’agit pas de mettre mal à l’aise ou de désarçonner mais de créer une ambiance conviviale et sympathique.

C’est un spectacle très politique aussi, quand Zidani se livre à une sévère critique (très drôle) sur une ministre de la santé belge dans les années Covid, une certaine Maggy Deblock, ou contre son remplaçant à visage de carême et aussi maigre qu’elle était grosse. Mine de rien, elle raconte la Belgique souvent à la lumière des événements politiques en France. Elle dit notamment que la Belgique a passé un an et demi sans gouvernement et que personne ne s’en est plaint. Les problèmes sont revenus après la composition d’un nouveau gouvernement à l’arrache, sous le regard sévère des institutions européennes.

On peut y voir de la démagogie, mais Zidani prend le parti d’en rire et elle réussit à nous associer à son apolitisme critique et gouailleur. À un gamin à qui elle a demandé son âge, et celui-ci semblant réfléchir avant de répondre, elle répond : « déjà Alzeimer ! ». C’est tout Zidani, mélange de cruauté et de tendresse, vraie humaniste attentive à chaque douleur, à chaque détresse.

Et puis il y a les changements de costume et sa petite valise dont elle tire des bonbons Haribo pour les gosses. Elle se déguise, se grime et se travestit, tour à tour grand-mère attachante et un peu sénile, ou femme énergique quêtant des fonds pour des œuvres humanitaires.

Tout cela peut paraître un peu décousu, mais Zidani réussit, et c’est là son talent, à unifier tout cela grâce à sa fantaisie et à sa faconde. Et à sa ruse, car, mine de rien, elle connaît l’humanité et ne s’en laisse pas compter, domptant un public avec gentillesse mais fermeté.

Zidani revient saluer. En première partie, on avait eu droit à une certaine Delphine Zidani, soi-disant sa nièce, justement du stand-up banal et sans intérêt. On voit bien le contraste avec Zidani la vraie, qui n’a pas besoin de dire toutes les cinq minutes : « eh Lille, ça va ? » ou « eh le Spotflight, on vous entend pas ! », et toutes les ruses éculées des start-upers du monde entier.

On sort de là plutôt de bonne humeur et on aurait aimé prolonger la soirée avec Zidani, boire un verre avec elle au comptoir. Mais on préfère la voir de loin et s’être régalé de ses bons mots et des ses interprétations toujours inspirées. Il ne faut jamais s’approcher des étoiles.

Entre Zidane, footballeur taiseux et archétype du footballeur moderne, efficace et réaliste, aussi peu démonstratif que généreux dans le jeu et l’humoriste Zidani, petite dame qu’on aimerait connaître, ne serait-ce que pour bien cerner sa vision du monde, je choisis Zidani sans hésiter. J’irai la revoir dès qu’elle repassera dans nos contrées, car c’est quelqu’un qui porte le rire à une dimension quasi métaphysique. We love you Zidani (oh yes we do!), petite reine de Belgique, petite dame hilarante. Merci à toi. Bedankt meevrouw !

Entendez-vous le Néerlandais ?

17 février 2023

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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