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Gravelines, les remparts. Merde à Vauban !

À Gravelines, devant la gendarmerie, il y avait la ferme des Pecqueux, un agriculteur qu’on disait père de 22 enfants. Une ribambelle de gosses qu’on avait du mal à compter jusqu’au chiffre annoncé, mais il est vrai qu’on ne voyait pas ceux en bas âge.

Autour du terre-plein qui faisait face à la caserne, il y avait quelques commerces de bouche et quelques habitations disparates et, passés une petite rue en pente, on arrivait à une hypothèse de centre-ville où se tenait le marché hebdomadaire, à peu près le seul événement qui réunissait une population aussi peu nombreuse que casanière. J’ai longtemps gardé une photographie où un ours débonnaire nous tenait tous deux par les épaules.

On voyait souvent passer un vieux flamand à casquette. Le genre de petit vieux qui nous faisait rire, avec menton en galoche, nez comme une patate et épais sourcils grisâtres. Il était toujours à vélo avec des épingles fixées au bas de son pantalon et un grand sac à provisions au-dessus du cadre. Malgré son âge, il était rapide et sa machine antédiluvienne avalait les kilomètres avec une aisance rare. J’en gardais le souvenir imprécis d’un cycliste véloce et peu disposé à musarder, lâché du matin au soir dans les rues du village pour on ne savait trop quel but.

Tu m’avais fait croire que Van Steenbergen – nous l’appelions ainsi pour souligner ses origines flamandes et son patois parsemé de « gode voredom » et de « gode voredeck » – était un individu malfaisant, un ogre pour tout dire qui emportait des enfants dans les vastes sacoches de sa bicyclette, et je t’avais cru. Tout cela satisfaisait à la logique et justifiait ses nombreuses allées et venues. Oui, et tu précisais l’avoir déjà vu prendre par la main un enfant gracile et le découper au besoin avant de le fourrer dans l’une de ses sacoches. Tu étais certain qu’il les mangeait après les avoir fait rôtir. Tu m’avais même inventé une histoire au sujet d’indiscrétions recueillies dans les couloirs de la gendarmerie au sujet du vieil homme dont le nom réel se trouvait associé à des disparitions inquiétantes survenues dans le village et dans des communes environnantes. Des patelins vers la mer, Saint-George-sur-l’Aa, Grand-Fort-Philippe, Oye-Plage, mais aussi à l’intérieur des terres, à Bourbourg ou Saint-Omer Capelle. Tu affirmais que c’était une question de jour et qu’on ne manquerait pas d’arrêter le vieux drôle une fois réunies les preuves de ses odieux forfaits.

Je te demandais naïvement pourquoi notre père ne nous avait jamais parlé de cela, lui qui était parfois disert sur des faits relevant de ses missions, n’hésitant pas à citer des noms, des lieux et des dates précises. Tu me répondais que l’affaire était trop grave pour qu’on laissât filtrer le moindre commentaire et que les gendarmes avaient pour stricte consigne de ne divulguer aucun élément avant d’avoir pu neutraliser le criminel. Tu me faisais peur.

Un jour, on était passés devant chez lui et il avait placé son vélo le long de son mur. On l’avait surveillé du coin de l’œil et on savait qu’il ne rentrait sa bicyclette qu’une fois sa journée faite. Il allait donc repartir et nous n’avions pas beaucoup de temps. Tu m’avais dit que tu faisais le guet tandis que j’ouvrais ses sacoches juste assez pour m’apercevoir qu’elles étaient vides. Tu me disais qu’il avait déjà dû rentrer ses victimes hachées menu chez lui. Or, j’avais remarqué qu’il n’avait emporté que son grand sac à provision d’où dépassaient des blancs de poireaux et tout cela m’intriguait.

Tu m’avais ensuite reproché d’avoir mal regardé et que nos soupçons méritaient une seconde inspection que je n’eus pas le temps de mener à bien. Van Steenbergen sortit de chez lui visiblement chagriné et m’apostropha d’un « qu’est-ce te fabriques ? » qui me laissait interdit. Tu étais déjà parti en courant, me laissant seul face à l’adversité. Un monstre cannibale qui n’allait pas tarder à m’estourbir avant de m’occire et me placer dans son saloir, en attente d’être mangé. C’était un peu l’histoire de Saint-Nicolas qu’on se racontait sans trop y croire.

Je pleurais, me croyant perdu, et le vieux me prit par la main. J’étais terrorisé mais il se contenta de me tapoter le crâne en me conseillant, dans son patois incompréhensible, de rejoindre mon frère et de retourner chez nous, à la gendarmerie, puisqu’il savait que nous y habitions.

Le soir, notre père nous parla de monsieur Vanseveren, celui qu’on appelait Van Steenbergen (on n’était pas très loin) qui lui avait signalé que nous en voulions à son vélo, sans doute pour le voler. Tu lui répondis que nous voulions juste savoir ce qu’il transportait dans ses sacoches et l’affaire en resta là.

Tu riais comme un bossu en m’avouant qu’il n’y avait jamais eu d’enquête, encore moins d’enfants disparus, et que Van Steenbergen n’était qu’un honnête retraité qui connaissait papa. Tu t’étais moqué de moi, de ma bêtise et de ma candeur. J’étais satisfait de pouvoir échapper à l’ogre et à son industrie mais, d’un autre côté, je déplorais la fin d’une histoire qui, pour m’avoir terrorisée, n’en avait pas moins emballé mon imagination. Ainsi, il n’y avait pas d’ogre, et sûrement pas de fée, pas de lutins, d’enchanteurs ou de magiciens. Tout cela avait quelque chose de décevant et tu t’étais mis à parler de choses possibles et impossibles, de faits matériels et de réalité qu’il fallait opposer à l’invention et à l’imaginaire. J’avais retenu à demi la leçon mais toi, tu devais t’en affranchir assez vite car tes premiers délires n’étaient pas si lointains.

La mer était d’un gris sale et le ciel d’un blanc laiteux. C’était à Grand (ou Petit je ne sais plus) Fort-Philippe, un village côtier surtout connu pour ses chasseurs de volatiles divers qui se réunissaient dans un bric-à-brac de cabanes à l’intérieur des dunes qu’on appelait Les Huttes. Tu avais surnommé les habitants de ces lieux les Huttins, à partir d’un vague souvenir scolaire de notre frère aîné qui avait appris l’existence de Louis X dit Le Hutin, soit l’entêté, mort empoisonné à ce qu’il croyait savoir.

Tu aimais sentir ma peur dans ces traversées de la grande digue, de la jetée, avec la mer des deux côtés et ce passage délicat fait de planches de bois surmontées de cordages épais pour nous retenir. Je devais avoir 3 ou 4 ans et toi 6 tout au plus, mais tu gambadais sans trembler dans ce qui m’apparaissait comme un parcours d’obstacles tous plus scabreux les uns que les autres.

Souvent, les parents me prenaient par la main et il n’était pas rare que, à bout de patience, notre père finisse par me prendre sur ses épaules, ce qui ne faisait qu’accroître ma peur des vagues, de l’écume et des embruns. La peur du vide aussi, car il n’y avait en-dessous de nous que l’onde menaçante et rien d’autre, et personne ne savait nager, même si le père se targuait d’avoir appris la natation dans une école militaire, à Maisons-Alfort.

Non content d’être à l’aise dans cet environnement que je percevais comme hostile, tu t’amusais à te rapprocher de moi et à me pousser, à essayer de me déstabiliser. Les parents avaient remarqué ton petit jeu et tu avais essuyé une sérieuse engueulade, laquelle survenait avant des gifles qui te laissaient meurtri. Mais tu persistais néanmoins à t’amuser de mes frayeurs, comme pour me tester ou m’inciter à m’enhardir. Tu avais toujours aimé l’eau, ce qui te distinguait du reste de la fratrie qui préférait la terre ferme ; une terre qu’il me tardait de retrouver passées ces traversées pénibles où on ne pouvait faire que l’aller et le retour après avoir contourné un vieux phare désaffecté qui trônait comme le seul élément tangible et fixe au milieu des éléments souvent déchaînés.

Tu n’étais jamais en retard d’un bon tour ou d’une farce, facétieux et goguenard. Il y avait après les garages et passés quelques jardins potagers une vaste pépinière qui nous donnait une vague idée du paradis terrestre évoqué dans la bible. Des arbres à perte de vue contenus dans des petits ravins que nous descendions sur le dos, comme sur un toboggan.

Au-delà, paissaient des moutons, un troupeau d’une cinquantaine de bêtes. Tu m’incitais à ramper sous les fils de fer barbelés – non électrifiés s’il fallait t’en croire – et on allait à leur rencontre, imitant leurs bêlements comme pour leur signifier que nous étions des leurs. Les bêtes reculaient au fur à mesure que nous avancions et les agneaux se rapprochaient de leur mère. Tu prenais plaisir à les effrayer, faisant semblant de courir ou tapant des mains pour te régaler du spectacle de leur panique. J’étais moins franc que toi, fasciné par leurs yeux obliques fendus d’un trait noir qui leur donnaient des airs diaboliques.

Puis on les regardait à distance respectueuse, mais tu m’avais un jour poussé vers eux, alors que le troupeau revenait vers nous, toute crainte dissipée. Je m’étais retrouvé à quatre pattes au milieu des moutons effrayés qui cherchaient à m’éviter et j’avais les mains dans leurs crottes tout en sentant leur souffle et en étant assourdi par leurs cris de plus en plus irritants.

Toi tu riais aux éclats, fier de ce que tu nommais des taquineries mais que j’assimilerai avec le temps à des humiliations. C’est en tout cas le mot qu’avait employé notre père après avoir eu vent de notre aventure telle que relatée par notre frère aîné souvent dans les parages.

Passe encore pour des moutons, avait conclu le père, mais il te mettait en garde de ne pas renouveler ces « tours de con » face à des chevaux, des vaches ou des cochons. Lui avait été poursuivi par un troupeau de buffles en Indochine, jusqu’à sentir leur mufle sur lui, autant dire qu’il savait de quoi il parlait. Tu en convenais sans difficultés et je souriais de me voir projeté devant une meute de pourceaux dont l’avant-garde m’aurait reniflé de leurs groins. Mais on n’en voyait pas beaucoup à l’air libre, dans notre contrée, contrairement aux chevaux de labour de race boulonnaise ou aux troupeaux de vaches alentour qu’on voyait passer dans les sentiers entourés de chiens agressifs.

Notre mère se plaignait souvent de devoir nous élever seule, avec toutes les tâches ménagères qui lui incombaient. Elle avait demandé ce qu’on appelait une « aide aux mères », soit une personne dont l’emploi consistait à prêter main forte à des épouses surmenées ou débordées. Notre père n’était pas opposé sur le principe, arguant de ce que son métier ne lui permettait pas de participer d’avantage, mais il n’avait jamais formulé la moindre demande en ce sens, cette démarche ayant trop à voir, selon lui, avec celles entamées par des cas sociaux et autres familles en difficulté. Pour un gendarme, et vis-à-vis d’une hiérarchie qu’il craignait, cela aurait révélé un malaise intra-familial que la fonction et sa représentation n’autorisaient pas.

Un matin, notre mère excédée nous prit tous les trois avec elle pour nous amener à la mairie. Le père ne l’apprit que plus tard, une fois le scandale rendu public. Le vieux maire SFIO refusa dans un premier temps de recevoir cette furie difficilement contenue par du personnel municipal. Voyant qu’elle ne rendrait pas si facilement les armes et que l’affaire pouvait facilement tourner au Fort-Chabrol où la marâtre aurait pris ses enfants en otage, il accepta finalement de parlementer, justifiant d’un trou dans son emploi du temps pour lui signifier qu’il n’agissait pas sous la pression.

Elle lui décrivit ses journées passées en l’absence de son mari à s’occuper de son ménage, de sa cuisine et à torcher les gosses, le tour avec de graves problèmes de santé. Le maire l’écouta d’une oreille attentive avant de faire droit à sa requête, intimant l’ordre à ses subordonnés de saisir les services sociaux de ce cas qui semblait relever de l’urgence. Nous étions libérés du rôle qu’elle nous avait fait jouer et toi tu avais compris qu’il s’agissait d’une aide aux maires et tu t’étais demandé pourquoi maman y tenait tant.

Tu chantais toujours l’air du « Venus » des Compagnons de la Chanson en fermant les yeux comme pour mieux te laisser aller à la mélodie qui semblait t’enchanter. Notre mère, elle, écoutait de vieilles chansons de Berthe Sylva et notre père se régalait des émissions d’accordéon du dimanche matin sur Radio Luxembourg. Il mettait André Verchuren au pinacle, nous informant que son accordéoniste préféré avait été un prisonnier de guerre, un déporté et un résistant. Autant de mots que nous avions du mal à comprendre.

La radio fonctionnait en continu, avec les émissions préférées de notre mère, Vous êtes formidable, L’homme des vœux Bartissol ou Quitte ou double. Pour mes 5 ans, elle avait fait un gâteau, une génoise sur laquelle elle avait planté deux bougies bleues lavandes et trois roses pâles.

Toi, en cadeau, tu m’avais acheté un petit disque, qu’on appelait pas encore 45 tours. C’était la version originale de « Venus », chantée par un bélître cranté qui répondait au patronyme de Frankie Avalon. Tu avais dépensé la quasi-totalité des étrennes de fin d’année allouées par notre tante Alice. Tu avais toujours été généreux.

On était en février 1959, et il allait falloir partir, notre père ayant reçu une nouvelle affectation le rapprochant, à sa demande, des parents de son épouse basés à Lille. Ce serait Tourcoing et son doux soleil, comme le chanterait un peu plus tard un fantaisiste.

Une ville qui ne nous disait rien qui vaille. À Roubaix, il y avait encore le CORT, une bonne équipe de football, mais à Tourcoing… Notre frère aîné parlait d’abondance de l’industrie textile et des cotonnières. Pour lui, ce serait la ville et les distractions seraient plus nombreuses. Et puis, c’était à côté de Lille, à 12 kilomètres, et c’était surtout la porte ouverte vers la Belgique, juste à côté.

Pour achever de nous convaincre, il nous parlait de la Bataille de Tourcoing d’après ce qu’on lui avait raconté à l’école des Frères. Le frère Félix, un prélat que l’on surnommait Le hérisson à cause de sa coupe en brosse et de ses petits yeux noirs et qui avait table ouverte chez les parents, lui avait décrit cette bataille par le menu. On était en 1794 et la ville comptait 12000 habitants. Les armées de la République, dont il se montrait fort critique, avaient battu une coalition d’Anglais et d’Autrichiens ligués contre un peuple qui avait décapité son roi. Aussi important que Fleurus ou Jemappes. Et de citer le général Souham et Lazare Carnot pour l’une des rares victoires françaises de cette guerre sans fin entre les monarchies européennes, en l’occurrence les Saxe-Cobourg et les York contre la République, une république dont le frère Félix dénonçait les excès et les ravages exercés contre les édifices religieux et le clergé. Notre père lui donnait raison, même s’il n’avait rien d’un cagot, contrairement à notre mère toute confite en dévotions.

On nous mettrait à l’école libre et l’adjudant avait dit à notre père que l’activité d’une brigade de campagne était toute différente du service de ville. Surtout à Roubaix ou à Tourcoing, où des règlements de compte opposaient encore le MNA et le FLN.

Pas plus que moi, tu n’entendais rien à tout cela, et tu traduirais plus tard les trois lettres de O.A.S par « On a soif », une trouvaille qui t’amusait beaucoup mais que tu n’avais pas inventé. En tout cas, les habitants s’appelaient les Tourquennois et la caserne était située dans le quartier de la Croix Rouge, entre la gare et la frontière belge. C’étaient là les maigres informations qu’il avait réussi à glaner auprès de ses futurs collègues qu’il avait hâte de connaître.

Tu n’étais pas si pressé que lui et c’est comme si on t’arrachait de ce vert paradis de l’enfance où s’érigerait bientôt une centrale nucléaire. Nous étions comme Abel et Caïn à leur tour chassés du paradis terrestre. En route vers le monde réel.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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