Le site de Didier Delinotte se charge

LA PETITE ENTREPRISE DU CAMARADE LAMBERT

La couverture, avec l’aimable autorisation de l’éditeur. De gauche à droite : Lambert – Boussel / Mélenchon / Cambadelis / Jospin. Belle brochette !

C’est un livre passionnant, même si on peut en critiquer certains aspects. À commencer par son titre qui fait un peu document sensationnel dont la grande presse s’arracherait les bonnes feuilles : Trotskisme Histoires secrètes – De Lambert à Mélenchon. De quoi s’agit-il ? Dans une première partie, la meilleure, une histoire du trotskisme français en général et de l’OCI en particulier. Comment la pieuvre s’est étendue au syndicalisme étudiant, aux mutuelles, à F.O, au P.S, à la Franc-Maçonnerie… La seconde, un peu moins convaincante à mon avis, traite de l’héritage du Lambertisme et de l’OCI dans l’actuelle LFI à travers la personne de Jean-Luc Mélenchon. Mon tout est un livre qu’on dévore avec jubilation, bien écrit et remarquablement documenté. Un régal absolu pour qui s’intéresse si peu que ce soit à la politique.

Passons d’abord aux présentations. Deux anciens de l’OCI donc. Laurent Mauduit a été journaliste à Informations ouvrières, le canard de la maison, puis chef du service économie-social de Libération, rédacteur au Monde, qu’il quitte sur un article censuré, et cofondateur de Médiapart.

Denis Sieffert, que l’on connaît un peu pour avoir fait partie du Conseil d’administration de l’hebdomadaire Politis en tant que « lecteur – correspondant » a été président de l’Unef Unité syndicale (d’obédience trotskiste opposée à l’Unef Renouveau proche du PCF) puis journaliste sportif (France Football), reporter à l’ACP (Agence Centrale de Presse) où il suit les déplacements de François Mitterrand et rédacteur en chef puis directeur de la rédaction de Politis dont il est toujours éditorialiste.

De l’OCI, on ne connaissait pas grand-chose. Une autre secte trotskiste avec Lutte Ouvrière, et on se souvient de militants de F.O cartés à l’OCI qui venaient nous reprocher notre appartenance à la CFDT, dans les années 1970. Pour eux, la CFDT, c’était les curés et le Vatican quand la CGT c’était Moscou et Staline. Eux, c’était F.O, un syndicat pragmatique de négociateurs habiles qu’on n’était pas loin de qualifier de « jaunes » au chapitre de l’action. Mais les camarades de l’OCI avaient choisi F.O, et ce n’était même plus de l’entrisme tant la plupart s’étaient coulés dans le moule des compromis bureaucratiques de la maison Bergeron.

Le livre commence par une histoire du trotskisme français qui est aussi un pan non négligeable de l’histoire du mouvement ouvrier. Depuis la IV° Internationale du « vieux » (Trotski lui-même) en 1938 jusqu’à ses la succession d’organisations la représentant : POI d’abord puis PCI pour la section française après-guerre jusqu’au schisme de 1952 où le groupe Lambert fait scission. On parle de schisme comme on parlera aussi d’excommunications, de mises à l’index, de chapelles et de sectes tant ces histoires du communisme international ont à voir avec le catholicisme et ses circonvolutions.

La scission a pour origine un dénommé Michel Raptis, alias Pablo, qui fait le constat que, en ces temps de guerre froide, la guerre est imminente entre entre les deux pôles capitalistes et communistes (entendre staliniens). Plus de place pour le projet de Front de classe du trotskisme, il importe de choisir le camp communiste pour, en y faisant de l’entrisme, se rapprocher des masses et lui faire retrouver sa vocation révolutionnaire pour l’émancipation de la classe ouvrière. C’est ainsi que beaucoup de militants du PCI maintenu (moins le groupe Lambert donc) vont infiltrer la CGT et le PCF en essayant d’infléchir la ligne politique de ces organisations de masse. Le PCI maintenu et ses jeunes militants vont aussi s’investir dans les organisations de jeunesse du PCF (Jeunesses Communistes et Union des Étudiants Communistes), l’U.E.C dont ils seront exclus, l’occasion de fonder les Jeunesse Communistes Révolutionnaires (JCR) qui deviendront la Ligue Communiste en 1969.

Pour Lambert et les siens, les Pablistes sont devenus, avec le PCF, l’ennemi principal. L’OCI naît en 1965 et l’entrisme de ce qu’on appelle les Lambertistes s’est fait surtout dans la centrale Force Ouvrière où beaucoup de militants Lambertistes ont leur rond de serviette. Les jeunes Lambertistes seront actifs dans les milieux étudiants, notamment avec le F.E.R (Fédération des Étudiants Révolutionnaires) en 1968 puis l’A.J.S (Alliance des Jeunes pour le Socialisme). Mais la PME Lambert ira beaucoup plus loin en noyautant le syndicalisme (Unef) et les mutuelles étudiantes (Mnef), F.O (dont quatre secrétaires généraux venaient de l’OCI), le P.S (avec Cambadelis qui va devenir secrétaire général sous Hollande) et jusqu’à la Franc-maçonnerie. Pas mal pour un petit parti qui, au plus fort de son ascension, n’atteindra jamais les 10000 adhérents. Une pieuvre qui phagocyte des secteurs entiers du syndicalisme et de la politique et on s’interroge sur le personnage de Lambert que les auteurs ont tendance à sous-estimer. Le « pépé-mégot » décrit dans le livre a certainement à voir avec un Louis XI, « l’araigne universelle », tissant sa toile et laissant ses affidés attirer les proies. On nous dit que Lambert est un individu inculte et sans charisme, en plus d’être un autoritaire et un manipulateur, ce qu’on savait déjà. Certes, mais il doit bien y avoir quelque chose en plus, autre chose que le triste candidat de la présidentielle de 1988 où il se présente comme un modeste salarié de la sécurité sociale (0,38%). L’énigme Lambert n’est pas résolue. Mais, après tout, Staline était aussi un rustre inculte.

Les auteurs font le portrait de quelques camarades truculents et retracent l’histoire méandreuse de l’OCI, du soutien au MNA de Messali Hadj (le FLN est considéré comme « nationaliste, de même que le Viet Minh) au POI Mélenchoniste d’aujourd’hui en passant par la « soupe de sigles » qui faisait grimacer Mélenchon : PCI, MPPT, P.T, POI qui subira la scission donnant lieu au POID redevenu le P.T (il faut suivre). Les auteurs mettent au crédit de l’OCI la libération de prisonniers politiques russes comme Pliouchtch ou Boukovski mais ne le gratifient de pas grand-chose d’autre. Une secte sclérosée dirigée par un chef qui ne souffre aucune contradiction et un aveuglement à tous les mouvements sociaux nés dans les années 1970: écologie, autogestion, féminisme… Un anti impérialisme revendiqué mais plutôt incantatoire pour la galerie (avec ce qu’il faut d’anticléricalisme et de laïcité) et, en sous-main, la conquête de positions stratégiques dans les grosses écuries politiques et syndicales. L’OCI soutiendra Mitterrand en 1981 et ce sera son chant du cygne, les révolutionnaires purs et durs se transformant en sociaux-libéraux Strauss-kahniens après que leur groupe Convergences socialistes (avec Cambadelis en tête) rejoindra le P.S au milieu des années 1980. Cambadelis et Mélenchon, sans oublier un certain Lionel Jospin, le camarade Michel, trotskiste honteux formé par Boris Fraenkel, trotskard atypique qui finira par se suicider. Car cette histoire a aussi la noirceur de la tragédie. Des Trotskistes au comportement souvent Stalinien, ou disons Léniniste.

Le camarade Mélenchon dont on n’a pas encore parlé, étudiant membre de l’Unef à Besançon qui monte à Paris grossir les rangs de l’OCI. Il en sortira pour rejoindre lui aussi le P.S en y fondant le courant « Gauche Socialiste » avec Dray et Lieneman. La suite est connue : non au TCE, P.G, Front de Gauche et La France Insoumise. Mélenchon n’a jamais fait d’entrisme pour l’OCI, mais il en a gardé les travers : autoritarisme, rapports tendus avec les médias, goût des coups tordus et des manœuvres et insensibilité aux questions et aux thèmes les plus actuels.

C’est la partie la moins convaincante du livre. Si l’autoritarisme et le sectarisme d’un Mélenchon ne font plus de doute, il est pour le moins contestable de n’en faire qu’un politicien retors et narcissique tournant le dos aux enjeux majeurs de ces temps. L’écosocialisme, concept qu’il a construit avec Corinne Morel-Darleux et Martine Billard, est un engagement sincère (avec son intérêt pour la mer, même s’il omet de dire que la façade maritime est surtout d’outre-mer), plus qu’une posture, de même que son combat démocratique pour une VI° République et un féminisme (au moins avant l’affaire Quatennens) qu’il a démontré en plaçant souvent des femmes aux postes clés, dernièrement Aurélie Trouvé à la tête de l’Union Populaire, sans parler de Manon Aubry aux Européennes. Reste la question de ses prises de position sur l’étranger (Russie, Syrie…) qui ne plaident pas en sa faveur, quoi qu’il n’ait pas que des torts sur l’Amérique latine, loin de là.

Qu’il soit autoritaire, pas de doute et, aux nombreux exemples cités d’évictions ou de mises à l’écart, on pourrait ajouter Marc Dolez, cofondateur du P.G et tant d’autres. En cela, les auteurs n’ont pas tort, mais à trop vouloir prouver… Pour ce qui est du jeu pervers entretenu avec les médias, on peut parfois comprendre son exaspération, même si son attitude avec les journaux plutôt amis est déconcertante, mais on mettra cela sur le compte des petites différences narcissiques chères à Freud. Et puis, question sur laquelle on finit par chuter : qui, à gauche, sinon lui ? Il faut qu’il parte, nous disent les auteurs, car rien ne sera possible tant qu’il sera là. Après « qu’ils s’en aillent tous », c’est « qu’il parte, lui! ».

Voilà en tout cas un livre dont l’intérêt ne se dément pas au fil de la lecture, un document précieux et bien informé. Et on se dit malheureusement, au final, que tant qu’il y aura des Cambadelis, des Le Guen et des Lambert (et des Mélenchon?) au plus haut des appareils politiques, rien ne sera possible. C’est peut-être la leçon principale de ce livre, qu’il faudra d’abord s’affranchir des opportunistes, des aventuriers, des César, des tribuns et des sauveurs suprêmes. Gauche, encore un effort !

/

Laurent Mauduit et Denis Sieffert / Trotskisme – Histoires secrètes – De Lambert à Mélenchon / Les petits matins -2024.

4 février 2024

Comments:

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Catégories

Tags

Share it on your social network:

Or you can just copy and share this url
Posts en lien

GROOVY!

21 janvier 2026

MAROC CAN

21 janvier 2026

MÉDIATONIQUES 14

21 janvier 2026

L’ONCLE SAM ET SA BASSE-COUR

21 janvier 2026

VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

21 janvier 2026

NOTES DE LECTURE 77

21 janvier 2026

JIMMY CLIFF : DE KINGSTON À LONDON (ET RETOUR)

20 décembre 2025

RETOUR À REIMS 7

20 décembre 2025

ASSOCIATIONS : LES SOLIDARITÉS EN PÉRIL

20 décembre 2025

MÉDIATONIQUES 13

20 décembre 2025