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ROCK’N’ROLL RADIO

The Ramones, transistors en main, dans « Rock’n’roll Radio » et le pochette du 45 tours éponyme. Discogs

« Rock’n’roll Radio », peut-être le titre d’un livre à écrire sur quelques disc-jockeys mythiques, anglo-saxons pour la plupart – américains surtout – mais aussi quelques français qu’on captait plus facilement au temps des transistors et des postes à galène, bien avant le walkman et le podcast. Du Salut les copains de notre enfance jusqu’aux radios libres, quelques évocations nostalgiques de ces voix souvent nocturnes qui nous ont fait rêver. En guise d’introduction…

La presse rock était encore inexistante et l’ORTF ne consacrait au genre que des émissions niaises et boy-scouts genre l’Âge tendre et tête de bois d’un Albert Raisner. On avait bien entendu parler de certaines émissions outre-Manche comme Ready Steady Go ! ou Thank you lucky star, mais il nous fallait les imaginer, nos petites antennes n’allant pas jusqu’à capter des chaînes étrangères au-delà du Royaume de Belgique aussi mal loti sous ce rapport que notre doulce France.

Restait la radio. Je devais avoir juste dépassé l’âge de raison quand j’écoutais mes idoles sur les ondes d’Europe n°1, comme on disait à l’époque, dans le Salut les copains de Daniel Filipacchi. En plus des yéyés, on avait droit à quelques titres anglo-saxons tout droit sortis des hit-parades de là-bas, du pays des 1000 danses – les États-Unis – et des garçons dans le vent – l’Angleterre. Ainsi pouvions-nous entendre les Beatles ou les Beach Boys, avant les Rolling Stones et un certain Bob Dylan, mais c’était un peu jeter de la confiture à un cochon, mois qui ne comprenait pas l’Anglais, l’idiome du rock’n’roll, et qui préférait encore les versions françaises véhiculées par des Ronnie Bird ou des Noël Deschamps.

Saison après saison, les animateurs se succédaient : Filipacchi, André Arnaud, Annick Beauchamp, Jacques Monty, Hubert… Le même Hubert qu’on retrouvait le soir, à 20h30, pour son émission  Dans le vent , créée par un certain Michel Cogoni, l’homme de la nuit de la station. La programmation de l’oncle Hubert (j’appris qu’il s’appelait Wayaffe en voyant son nom sur une adaptation du « Legal Matter » des Who reprise par Ronnie Bird) était un peu plus tournée vers la pop music, à l’heure où les yéyés se reconvertissaient dans la variété la plus médiocre.

On était à l’automne 1965, et un certain José Artur accueillait ses invités au bar du Ranelagh de la maison de la radio. Avant les causeries, Pierre Lattès, qu’on verrait bientôt en chair en os dans son Bouton rouge à la télé, nous diffusait quelques hits fracassants, pas toujours les plus connus car l’homme faisait déjà des choix rigoureux. Mais sa présence justifiait le « pop » du club culturel d’Artur.

Je savais un peu d’anglais, juste de quoi me brancher sur la BBC ou sur des radios qu’on baptisait pirates, celles qui émettaient depuis des bateaux cabotant en mer d’Irlande ou du Nord. Elles s’appelaient Radio Caroline, Radio London ou Radio City et il fallait d’abord capter la fréquence pour les entendre clairement. Un soir de l’automne 1966, j’avais droit successivement au « Have You Seen Your Mother » des Stones, au « We Ain’t Got Nothing Yet » des Blues Magoos et au « Dead End Street » des Kinks sur Caroline. Un électro-choc, de quoi y revenir souvent, et j’y revenais les nuits d’insomnie avec l’écouteur à l’oreille.

Les radios pirates baissèrent pavillon, sur ordre du gouvernement Wilson en accord avec sa Majesté, en septembre 1967 et les Who, dont on entendait déjà le riff de « Happy Jack » pour les flashs d’information de RTL, allaient sortir un album en hommage à ces radios toujours un peu mythiques de ce côté-ci de la Manche, avec jingles et publicités. Ce sera The Who sell out, fin 1967. L’un des animateurs vedette de Radio Caroline, le président (ex empereur sur Caroline) Rosko avait senti le vent tourner et était venu émarger à la nouvelle grille de RTL en octobre 1966 pour animer Minimax (minimum de bla-bla, maximum de musique). Rosko l’Américain aura aussi bousculé les antennes d’Europe 1 et de RMC avant de retrouver l’Angleterre et BBC 1, puis les États-Unis d’où il livrera des émissions clés en main depuis son bateau-studio de Los Angeles. Pour l’anecdote, Sam Bernet devra le relever au pied levé lorsque le président lâchera l’antenne par peur des communistes, en mai 68.

Les autres stations font ce qu’elles peuvent après Europe et RTL qui ont ciblé la clientèle des teen-agers, comme on dit là-bas. France Inter avec le Tilt de Claude Chebel et RMC avec Frank Lipsick. Mais la jeunesse préfère se tourner vers les stations étrangères, la real thing.

Vers la fin des années 1960, ce sont les émissions de John Peel sur BBC 1 qui nous captent,ou plus exactement nous captivent, celles où on peut entendre des groupes anglais invités dans les studios de Radio 1. Peel, ancien manager des Misenderstood et ancien de Radio London, sera fidèle au poste, sous différentes formes, jusqu’à sa mort en 2004.

Sans trop de démagogie et de jeunisme, France Inter reste dans la course à l’audience avec Patrice Blanc-Francard comme « music man » de José Artur au Pop Club puis le retour de Pierre Lattès pour Boogie, avant des émissions sur France Musique où il laissera l’antenne à des critiques rock comme Jean-Pierre Lentin, Alain Dister, Paul Alessandrini ou Jacques Vassal.

Sur Europe 1, on a Campus, de Michel Lancelot à la même époque. Plus contre-culturelle que rock, Lancelot, plutôt musique classique, s’entoure de spécialistes comme Jacques Barsamian, pionnier du journalisme rock en France avec Disco-Revue. Campus privilégie les chanteurs à texte, mais propose aussi des groupes pop en phase avec l’émission, politiques et originaux.

Venu d’Europe 1 (La nuit tous les chats sont gris et Musicorama), Jean-Bernard Hébey va vite devenir le « monsieur pop » de RTL. Il est d’abord recruté pour des reportages sur les festivals pop de l’été 1969 avant d’animer des émissions le week-end (où il passe souvent un album entier) avant son Poste restante, un temps avec le journaliste de Rock & Folk Jacques Chabiron.

Toujours sur RTL, difficile de ne pas parler des Nocturnes, en direct du Luxembourg. Un programme qui, de minuit à 5 heures du matin, passe pas mal de galettes rock. Bernard Schu plus porté sur le Progressive rock et le rock décadent ; Georges Lang plutôt sur le Folk-rock et la Country. Le duo est parfois remplacé par Jean-François Johann et d’autres voix dans la nuit.

C’est l’époque où sort le film de George Lucas American Graffiti et l’occasion de découvrir Wolfman Jack, l’une des légendes de la radio aux États-Unis. Robert Winston Smith, dit aussi Roger Gordon au micro, qui donnera à l’exercice une coloration particulière avec sa voix rocailleuse, ses dialogues hilarants avec ses auditeurs, ses commentaires égrillards et son rire dionysiaque. L’homme-loup était représenté dans le film animant en plein désert depuis un studio bricolé dans une baraque en adobe.

Wolfman’Jack nous conduira vers d’autres légendes de la radio rock. À commencer par Alan Freed, l’inventeur du mot, sinon du concept, rock’n’roll. Freed, parfois sous le pseudonyme de Moondog, est le premier à organiser des spectacles radiodiffusés en direct du Paramount Theatre de Brooklyn. Il est aussi le premier à inviter des artistes noirs, ce qui lui vaudra des tracasseries du côté de l’Amérique réactionnaire et raciste. Il finira sa carrière en Californie, poursuivi par le fisc.

De New York également ,Murray The K qui reprendra le concept de show radiodiffusé, souvent en studio. Murray Kaufman de son vrai nom sera l’importateur majeur du British Beat aux États-Unis, ne ratant pas un groupe anglais en tournée passant par la grosse pomme. C’est à l’origine un fantaisiste qui a déjà passé la quarantaine lorsqu’il anime ses émissions sur la station new-yorkaise Wins, mais cela ne l’empêchera pas d’être surnommé « le cinquième Beatle » pour son zèle à les promouvoir durant leur première tournée américaine de 1964. On dit même qu’il aurait incité Dylan à délaisser la guitare acoustique pour l’électricité. Voire. Dans le même genre, on aura The Big Daddy qui mourra d’une crise cardiaque à l’antenne.

On ne peut faire le tour des disc-jockeys de légende sans évoquer la figure de Rodney Bingenheimer, l’ami de Kim Fowley fan absolu des Beach Boys. Bingenheimer qui animera, de 1972 à 2016 (44 ans, un record) son émission nocturne sur la station de Los Angeles KROQ sous le titre assez attendu de Rodney on the Kroq. Comme Peel à Londres, Bingenheimer invitera tous les artistes de passage à Los Angeles, et il sera aussi propriétaire d’une boîte de nuit anglophile, l’English Disco.

Un panorama écrit à gros traits – et ce sera l’objet du livre d’entrer dans le détail – qui ne saurait être complet sans mentionner des animateurs plus récents comme Bernard Lenoir ou Michka Assayas sur Inter, Alain Maneval sur Europe ou encore Francis Zegut sur RTL.

Sans oublier nos radios libres, associatives ou commerciales, comme Nova, RFM ou Skyrock qui ont aussi mis le rock à l’antenne.

Rock et radio, ou rock’n’roll radio (Do you remember rock’n’roll radio ?, comme chantaient les Ramones). Deux univers fascinants qui se sont souvent percutés, surtout à la faveur de la nuit.

« Then one fine morning she puts on a New York station

You know she don’t believe what she heard at all

She started shakin’ to that fine, fine music
You know her life was saved by rock ‘n’ roll »

« Rock’n’roll » – The Velvet Underground

17 août 2025

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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