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DROITS TÉLÉ = DROIT DANS LE MUR

photo SUD OUEST

On avait déjà eu l’occasion de parler des enchères sur la distribution des droits télé pour le football et de l’éclatante victoire sans appel de Mediapro / Téléfoot. Victoire par K.O avec 800 millions d’Euros promis, sinon payés (c’est là qu’est le hic) et surtout victoire à la Pyrrhus. Récit d’un fiasco annoncé.

C’est l’histoire d’un groupe de média audiovisuel qui a eu les yeux plus gros que le ventre. Au nez de BeIN, de Canal + et de RMC Sports, on se souvient que Mediapro avait raflé les droits de diffusion de la Ligue 1 (et d’une bonne partie de la Ligue 2 et des coupes d’Europe) pour la modique somme citée plus haut et pour quatre longues années, soit jusqu’en 2024.

Mais l’histoire était un peu trop belle pour être vraie et Mediapro en est déjà à demander à baisser le montant des droits à la Ligue de Football Professionnel (LFP), laquelle risque de se retrouver gros-jean comme devant en l’absence de garanties bancaires données par le groupe sino-espagnol. La ligue voudrait bien se retourner vers les clubs et baisser les droits télé, mais pas question de ça pour des clubs endettés qui ont bâti leurs budgets sur ces mêmes droits exceptionnellement élevés.

Un début de championnat surtout marqué par la Covid et les places restreintes en tribune n’ont pas pu donner à la compétition le lustre, déjà bien terni, d’antan. Les amateurs de foot ne se sont pas rués aux guichets de Mediapro qui n’a pas vendu suffisamment d’abonnements pour rentrer dans ses frais, loin de là. Des abonnements à plus de 30 € par mois, on comprend la réserve du cochon de payant quand BeIN proposait, en plus, du foot à l’étranger (Espagne et Allemagne), du hand, du basket et toute une gamme d’autres sports.

Mediapro demande donc une renégociation que la Ligue ne peut accepter. D’où un blocage qui risque de paralyser tout le système. « Nous voulons rediscuter le contrat de cette saison. Elle est très affectée par le Covid 19, tout le monde le sait et tout le monde souffre », confie Jaume Roures, le catalan patron du groupe, à l’Équipe. Il poursuit : « On ne remet pas en cause le projet… / … la publicité s’est effondrée… / … Le contrat a été établi dans des conditions qui n’ont rien à voir avec la situation actuelle …». Bref, un bras de fer inévitable, comme l’écrit l’Humanité du 9 octobre.

Mediapro attendait 1,5 millions d’abonnés cette année et 3,5 millions à terme et on en est péniblement à 300.000 depuis le succès retentissant du groupe aux enchères. La ligue pourrait donc faire figure de dindon de la farce puisque les clubs, déjà en baisse de recettes la saison dernière avec un marché des transferts atone, ne veulent pas en démordre. Ils ne céderont pas. D’autant que les diffuseurs pourraient eux aussi entrer dans la danse et demander à revoir les droits à la baisse.

On s’oriente donc vers une situation de blocage avec des risques considérables. « Un contentieux qui mettrait des années à être réglé, car les actionnaires majoritaires de Mediapro sont extracommunautaires, et ce serait compliqué de réclamer les millions engagés. Dès le départ, les observateurs avaient jugé l’offre de Mediapro démesurée et les ressorts de rentabilité n’étaient pas assurés dans une situation normale. Alors, avec leCovid-19… ». C’est Maxence Franceschi, chargé d’études au CDES (Centre de Droit et d’Économie du Sport), qui s’exprime ainsi dans le même numéro de l’Humanité.

Et on peut imaginer le pire, qui serait la faillite commerciale de Mediapro (quand même adossé à la Orient Huntai Capital, un fond chinois) et l’absence de retransmissions télévisées pour cette saison. Et de la faillite morale de la LFP complètement déconsidérée par ce qui s’apparenterait à un scandale marqué par l’incurie et la négligence. Sans parler des clubs qui ont eux aussi gros à jouer dans l’histoire et qui peuvent voir leur modèle économique s’effondrer.

Bref, une affaire à suivre et on se dit qu’on aurait mieux fait de laisser les choses en l’état et d’éviter de bouleverser les grands équilibres. Ou on se dit plutôt qu’il était temps sur tout le système s’écroule et que l’univers du football revienne à de plus justes proportions, passée une nouvelle crise de croissance inévitable.

Ce serait une très mauvaise nouvelle pour les milliardaires du foot, les agents de joueurs, les dirigeants, les médias et tous les auxiliaires du foot business. Une excellente nouvelle, en revanche, pour les amateurs de football qui tiennent à ce que leur sport, si médiatisable soit-il, en reste à des niveaux décents et raisonnables, ne serait-ce que par rapport aux victimes de la crise sociale, souvent amateurs de foot.

Aussi « Parce que le foot, ce n’est pas que du foot » (slogan de Mediapro). Tu l’as dit, bouffon.

Épilogue ? (Le Canard Enchaîné du 14 octobre). Mediapro aurait donc saisi le tribunal de commerce pour contester la dette de 172000000 € réclamés par la LFP, laquelle envisagerait, en l’absence de solutions, de confier à Canal le lot remporté par Telefoot / Mediapro. Tout ça pour ça…

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