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WILLEM : LE HOLLANDAIS POILANT

Le style Willem. Sans commentaire.

Willem Bernard Holtrop vient d’avoir 80 ans et on ne verra plus ses dessinss dans Libération. Il continuera néanmoins à nous faire profiter de son érotomanie macabre dans les pages de Siné Mensuel. Retour sur la déjà longue histoire de l’un des dessinateurs les plus originaux et les plus iconoclastes de l’époque, avec une seule morale : faire rire et choquer les bien-pensants.

Né  plus tôt, Willem aurait pu faire partie des mouvements dadaïstes et surréalistes tant l’homme a toujours été doué pour le scandale, la provocation et le mauvais goût. Il se consolera en étant l’une des figures artistiques des mouvements provo et kabooter, ces jeunes révoltés néerlandais anti-fascistes et anarchistes qui tenteront de faire naître une commune libre à Amsterdam. Les provos sont un peu les beatniks de là-bas quand les kabooters sont ceux qui ont tout lâché pour vivre dans des péniches dérivant le long des canaux de la ville. L’un des grands succès de cette jeunesse sera, outre le fait de faire d’Amsterdam la capitale des marginaux de toute l’Europe, d’avoir incité la ville à mettre en œuvre le services des bicyclettes blanches, qu’on peut prendre et laisser au gré de ses déplacements dans la ville, une sorte de Vélib libertaire, gratuit.

Mais revenons à Willem, qui place ses premiers dessins dans la presse contestataire de l’époque. D’abord un journal satirique : God, Nederland & Oranje, qui sera frappé d’interdiction après un dessin représentant la reine Juliana en tapineuse de luxe. Topor et Picha dessinaient aussi dans cet hebdomadaire qui fait déjà très fort en matière d’outrage et d’obscénité. Willem continue à dessiner pour l’hebdomadaire Aloha et place ses premières bandes dessinées dans Tante Leny Presenteert, mensuel humoristique fondé par ses amis Joost Swarte, Willem Derudder, Ever Meulen et Tatjana Gerhard. Tante Lény est bien sûr l’épouse du capitaine et sœur de l’astronome dans la bande dessinée créée par Rudolph Dirks The captain and the kids, soit Die Katzenjammer kids en néerlandais et Pim Pam Poum en français. Le journal fait son miel de parodies des classiques de la bande dessinée (notamment la partouze à Moulinsart) et le dessin de Willem jure avec la ligne claire très B.D belge (Dupuis et Casterman) de ses collègues.

Recommandé par Topor, Willem place ses premiers dessins dans le Hara Kiri renaissant du printemps 1967, après une longue interruption à cause d’une deuxième interdiction pour un photomontage qui a indigné Yvonne De Gaulle. Les dessins de Willem sont volontairement laids, de mauvais goût. On croirait qu’il sait à peine dessiner, tant la perspective, les reliefs et les personnages sont mal fichus, crayonnés à la diable et sans la moindre concession aux canons esthétiques alors en cours dans la bande dessinée. En tout cas, Willem Holtrop a un style et il peut dignement succéder à sa compatriote, la dessinatrice néerlandaise Hopf, dans les pages du mensuel bête et méchant.

Car bête et méchant, au sens où l’entendent Cavanna et Choron, Willem l’est assurément avec des dessins mal cadrés où les personnages multiplient les fautes de français, laissées telles quelles par la rédaction. Willem s’inspire des comics américains en les subvertissant et en leur donnant un côté résolument adulte, avec du sexe, des horreurs et des sévices. Il n’a pas fait pour rien une école des beaux-arts à Arnhem puis à Bois-le-duc (ou Den Bosch), la ville de Jérôme Bosch, peintre halluciné du paradis et de l’enfer.

Au printemps 68, il se fait connaître d’un public plus large en émargeant aux deux publications révolutionnaires les plus fameuses : Action, le journal des comités d’action étudiants et ouvriers et, surtout, L’Enragé, lancé par ses amis Wolinski et Siné auxquels il confie ses dessins féroces et toujours aussi atypiques.

Quand paraîtHara Kiri Hebdo à l’automne 1969, Willem fait partie des quelques dessinateurs embarqués dans l’aventure, avec Gébé, Cabu, Wolinski et Reiser. Au fil du temps, son trait se fait plus politique il s’exprime sur la politique internationale en particulier dont il semble féru. Willem connaît le monde comme sa poche, et il dénonce avec autant de brio l’apartheid en Afrique du Sud que la Françafrique, la diplomatie Kissinger et ses répercussions en Asie et en Amérique latine ou les pétromonarchies du Moyen-Orient. Il fait feu de tout bois avec une férocité rarement vue dans le petit monde de la bande dessinée. Il fera aussi profiter de ses dessins des associations de solidarité internationales comme Amnesty International ou Human Rights Watch.

Il ne se contente d’ailleurs pas de croquer les travers du monde et il crée toute une série de personnages auxquels il donne toute leur dimension loufoque dans des albums publié aux éditions du Square : Dick Talon et son cousin con Gaston Talon, l’anarchiste Bernstein, Tom Blanc et le prince Bernhard sur lequel il s’acharne en tant que monarque fantoche ex collabo, trafiquant d’armes et prévaricateur. Car, on croit l’avoir dit, Willem a la dent dure et le trait assassin. Ce qui frappe chez lui, c’est la violence de la satire politique et sociale, la haine du conformisme bourgeois et, aussi, un certain goût pour la dépravation, le scandale et toutes les perversions imaginables.

Michel Poniatowski, ministre de l’intérieur de Giscard, fera interdire le mensuel Surprise, lancé par Willem en 1976, dès le premier numéro. Il est devenu collector mais le journal ne reparaîtra pas et Willem pourra continuer à exercer des talents peu conventionnels à Charlie Hebdo, Hara Kiri et Charlie Mensuel, dont il sera rédacteur en chef après Wolinski et Delfeil de Ton, dans les dernières années. Il multiplie les rubriques : sa revue de presse dans Charlie Hebdo (images) est toujours un résumé saisissant en images de tout ce qui se fait en matière d’art moderne et n’a d’équivalent que Chez les esthètes, là aussi une chronique dessinée qu’il tient pour Charlie Mensuel. Dans les espaces qui lui sont concédés, Willem use de prouesses graphiques pour nous faire découvrir les trésors de l’art contemporain dans leur version underground et marginale. Il sera ainsi l’un des premiers à parler de Bazooka, du Street art, du graffiti et de toute cette culture artistique populaire. C’est aussi une sorte d’historien de l’art, féru de peinture, qui aurait résolument conchié l’académisme.

Fin 1981, la fin de Charlie Hebdo – ou disons la fin de la première époque – le trouve fort dépourvu, lui qui semble incapable de se recycler dans la presse grand public. Hara Kiri bat de l’aile lui aussi et disparaîtra quelques années plus tard. Charlie Mensuel n’existe déjà plus. Pourtant, Willem va réussir à placer ses dessins d’actualité dans Libération où il émargera fidèlement pendant 40 ans. Il y aura aussi dans les années 80 l’hebdomadaire Zéro dont il sera l’un des piliers et, dans les années 90 et 2000, des tas d’expositions à travers toute l’Europe qui lui rendront des hommages mérités.

Entre temps, Willem a repris du service dans le Charlie Hebdo nouveau de Philippe Val et de Cabu, en 1992. Son trait s’est affiné et ses caricatures pour Libération sont presque reconnaissables. Il suivra aussi son vieux pote Siné dans Siné Hebdo d’abord, puis dans Siné Mensuel où son dessin dans les dernières pages est un vrai catalogue des perversions imaginables ou fantasmées. Willem joue avec toutes les parties du corps humain en faisant reculer les limites de la décence, comme un gamin pervers qui s’amuserait à choquer les grandes personnes.

Mais il ne fait pas que les choquer, et les grands lui décernent des récompenses, comme au salon de la B.D d’Angoulême en 2013, à 71 ans où il reçoit le grand prix de la ville. Une sorte de consécration pour un talent si singulier, si hors norme, si difficile. Et on peut parier que sans le flair et le goût de la provocation des Cavanna, Choron et Gébé, Willem aurait peut-être dû changer de métier. C’est tout à leur honneur d’avoir fait une place au Hollandais poilant et à son cortège enfantin de monstres, de pervers, de sadiques, de dictateurs, de prostituées, de flics et de clochards. Le tout plein de morve, de sperme et d’urine. Un bestiaire qu’il met en scène sous l’inspiration des comics américains et de la romance hollywoodienne, car Willem a trempé dès son plus jeune âge dans les mythologies américaines, relevées avec l’humour ravageur des éditions du Square et la touche de fantastique et d’épouvante d’un Jérôme Bosch.

Willem vit en Bretagne depuis de nombreuses années. Il envoyait ses dessins au jour le jour à Libération et c’est maintenant la dessinatrice Coco qui va prendre la relève. Pas sûr qu’on y gagne au change mais qu’importe. Cela fait longtemps qu’il vit retiré, et il n’assistait jamais aux conférences de rédaction de Charlie Hebdo, ce qui lui a évité de figurer parmi les victimes du massacre de janvier 2015. Avec son ami Delfeil de Ton, il est le dernier survivant de l’historique bande à Charlie, et on ne peut que se réjouir de pouvoir continuer à admirer leurs productions respectives, dans Siné Mensuel, et nulle part ailleurs maintenant. Deux tonitruants octogénaires, des pépés flingueurs à qui on souhaite encore longue vie.

En tout cas, Willem aura réussi à créer, depuis les années 60 et 70, un imaginaire immédiatement reconnaissable, aussi original qu’iconoclaste et fascinant. Plus qu’un simple dessinateur de presse, il restera comme l’un des plus grands artistes de ces temps, à mettre au même niveau qu’un Roland Topor ou qu’un Guy Peellaert. Autant dire un immense bonhomme qui en a encore sous le pied et ne va pas rester inactif. Né pour dessiner, jusqu’à 100 ans et plus !

18 avril 2021

Comments:

Ma meilleure amie d’université de 1967 à 1971 était Maud SINET, la fille de SINÉ, et j’étais chez eux plus que chez moi. Je donnais même des cours de guitare à sa mère. Le pied était le soir, dans la grande cuisine, où nous étions assis à parler des sujets brûlants du jour – conversations très animées. Nous avons vu le Living Theater à la fac de Nanterre où nous étions étudiants, et où nous avons vécu Mai ’68, et j’ai vu la naissance de L’Enragé dans le salon de SINÉ où j’ai donc aussi rencontré Wolinski. Je ne me rappelle pas de Willem, mais je l’y ai probablement rencontré également. Merci de me rappeler tous ces merveilleux souvenirs au travers de cet article.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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