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MELVIN VAN PEEBLES : D’HARA KIRI À LA BLAXPLOITATION

T’as blessé ma mère, t’as blessé mon père, mais tu me blesseras pas, foi de Van Peebles

Romancier, déconneur, humoriste, cinéaste, producteur, musicien… Le grand Melvin Van Peebles, père de Mario, vient de nous quitter dans un grand éclat de rire. Une plume découverte dans le Hara Kiri des années 1960 où ce natif de Chicago avait atterri on ne sait trop comment. Puis des romans, des scenarii et des films. Ami de Topor, de Jacques Sternberg, de Copi ou de Siné, il était un personnage lumineux, généreux et solaire, opposant l’arme du rire à la bêtise à front de taureau et au racisme. On lui rend hommage ici, comme on l’a fait pour Bouteille et pour tous les compagnons de route du regretté Hara Kiri.

Il s’appelait Melvin Peebles, le « van » ayant été ajouté après, peut-être pour faire hollandais, allez savoir. Il était né à Chicago en 1932 et les dernières photographies de lui nous le montrent tel qu’il a toujours été, avec de grands yeux où se lisent la bonté, une barbe blanche sur la peau noire et l’inamovible casquette et les lunettes rondes. Toujours d’une rare élégance, le Melvin, et pas seulement vestimentaire. 

Juste après des études secondaires moyennes, il s’engage dans l’U.S Air Force où il restera trois ans et demi. On ne sait trop si c’est par patriotisme ou par distraction, mais c’est ainsi. Au milieu des années 1950, sitôt démobilisé, il part vivre à Mexico City où il gagne sa vie en faisant des portraits, puis il revient aux États-Unis, mais cette fois sur la côte ouest, à San Francisco où il est conducteur de tramway. Là aussi, on ne l’imagine pas trop aux commandes d’un street car dévalant les rues pentues de Frisco, mais Van Peebles n’est jamais où on l’attend.

En tout cas, c’est à San Francisco qu’il s’inspire de son expérience professionnelle pour écrire un premier texte, une longue nouvelle (The Big Heart), qu’il fait publier, l’accompagnant de photos de la ville prises par lui. Car notre homme est également à l’aise avec la photographie et le cinéma.

Il réalise un premier court métrage Pickup men for herrick, en 1957 et en fera deux autres dans la foulée.

Jusqu’ici, on peut le prendre pour un honnête travailleur noir américain qui nourrit des passions culturelles, sans trop se projeter dans un avenir qu’il sait limité dans un pays qui n’a pas encore accordé les Droits civiques aux noirs et où le racisme est encore prégnant dans les états du sud (et pas que là).

Fort de ses premiers courts métrages, il met le cap au sud et part pour Los Angeles où il compte bien tenter sa chance à Hollywood. Les acteurs noirs ne sont pas légions et les réalisateurs encore moins. On se garde de lui faire des propositions sérieuses et il quitte Hollywood la queue basse, choisissant New York pour s’établir au début des années 1960.

Pas pour longtemps, car la chance lui sourit et il rencontre un Français qui a vu ses premiers courts métrages, les a appréciés et lui propose de rentrer avec lui à Paris. 500 balles ne sort qu’en 1963 et, en attendant de pouvoir vivre de son art, Van Peebles traduit le magazine humoristique Mad en français et, surtout, écrit des nouvelles drôles et enlevées, toujours à la limite de l’absurde et du non-sens, dans le Hara Kiri de Choron et Cavanna. On se régalera de ses écrits entre 1963 et 1966, fin du premier Hara Kiri interdit par De Gaulle.

Un recueil de ces nouvelles paraîtra en 2014 chez Wombat, avec une belle préface de André Hardelet sous un titre (Le Chinois du XIV°) qui n’a pas grand-chose à voir avec cette douzaine de contes drolatiques et insolites où se déploient toutes les nuances de noir de l’humour de l’auteur. On pense notamment à ce Conte du ricain noir où des amis dans un bistrot se demandent quel est l’état le plus long des États-Unis. Le narrateur répond invariablement la Virginie Occidentale, au motif que, lorsqu’il y a pris un train pour rentrer chez lui à Chicago et s’est retrouvé par inadvertance dans un wagon « interdit aux noirs », il a dû se cacher le visage avec son manteau durant tout le voyage en priant pour qu’aucun blanc ne s’aperçoive de sa méprise. Un très long voyage tenaillé par la peur et dont chaque seconde aurait pu conduire au lynchage.

C’est aussi ça Van Peebles, un rire qui masque pudiquement la souffrance et sert d’onguent contre la haine et la bêtise.

Son premier long métrage sort en 1968, La permission, avec, entre autres, Christian Marin, Nicole Berger et Pierre Doris. Il tient le rôle principal de Turner, un militaire noir américain qui décide de passer 3 jours de permission à Paris avec sa copine. Le couple décide de partir pour la Normandie, mais les locaux ne voient pas d’un bon œil ce couple mixte et leur séjour est gâché par les préjugés raciaux exprimés à bas bruit. À son retour, le G.I est consigné et sa permission se voit suspendue. L’actrice Nicole Berger mourra accidentellement peu de temps après la sortie du film.

En plus de l’écriture et du cinéma, notre touche à tout écrit aussi des pièces de théâtre et des chansons avec un premier disque, Brer soul, qui sort chez A&M en 1969. Du « parlé chanté » qui le rapproche des Black Poets de Gil Scott Heron avant les rappers et les slammers du 21° siècle. À sa manière, un précurseur.

Retour à Hollywood à la fin des années 1960. C’est l’époque où James Brown chante « Say It Loud, I’m Black And I’m Proud », où Sun Ra et son orchestre intergalactique sidèrent l’univers du jazz, où les chanteurs de Soul music (Curtis Mayfield, Stevie Wonder, Al Green ou Marvin Gaye) quittent les hauteurs des hit-parades pour des textes politiques et des musiques moins suaves.

C’est aussi le temps venu, au début des années 1970, de la Blaxploitation, soit un cinéma aux mains des noirs avec acteurs, scénaristes, réalisateurs et producteurs noirs, pour contrebalancer le racisme toujours latent – et souvent implicite – de Hollywood.

On sait que Mario Van Peebles, le fils de Melvin, brillera dans cet Hollywood noir par ses films très politiques, et il en sera, avec son ami Spike Lee, l’un des piliers. Les premiers films de la Blaxploitation seront l’œuvre de Melvin Van Peebles ou de John Singleton, et on pourra y entendre des bandes sonores de nouveaux artistes noirs parmi lesquels Isaac Hayes ou David Porter.

Van Peebles joue dans Watermelon man, en 1970, un film de Herman Raucher. L’histoire d’un raciste blanc ordinaire qui se réveille dans la peau d’un noir. Il passe ensuite à la réalisation pour Sweet, Sweetback’s Badass Song (1971) – soit littéralement la chanson du sale trou du cul de beau derrière – l’histoire, très autobiographique, d’un jeune noir (Sweetback) élevé dans un bordel et déniaisé par des prostituées accusé d’un meurtre qu’il n’a pas commis. Sweetback est la vedette d’un show pornographique et c’est son patron – proxénète qui l’a livré à la police pour offrir un suspect à la communauté noire. Sweetback est menotté à un militant black panther, Mu-mu, et tous deux parviennent à échapper à la police. La suite du film raconte la cavale des deux jeunes noirs, du quartier noir de South Central (Los Angeles), jusqu’à la frontière mexicaine.

C’est précisément ce film qui donnera naissance à la Blaxploitation et permettra aux noirs américains de se libérer des canons de Hollywood.

Van Peebles fera encore 7 films comme réalisateur, des films dont il composera également les bandes sonores. Il fera l’acteur dans une bonne trentaine de films, dont plusieurs de son fils Mario. Mais c’est comme scénariste qu’il va vraiment s’imposer avec une dizaine de scenarii qui en feront LE scénariste de la Blaxploitation. Il sera aussi monteur et producteur de plusieurs films, souvent primés dans des festivals internationaux.

Entre polar, film militant, film érotique et film d’action, Melvin Van Peebles aura abordé tous les genres, sauf le western ou la science-fiction (et encore). Il est arrivé à Paris un peu par hasard et c’est surtout ses années parisiennes qui nous intéressent, ses nouvelles et son premier long métrage. Il est peu d’artistes ayant un champ d’activité aussi large, un vrai talent multi-media comme on dirait aujourd’hui.

Mais Van Peebles est surtout attachant pour l’esprit de liberté qu’il a insufflé à toute son œuvre, à sa malice et à sa fantaisie. Un grand noir rigolard, amical et fraternel. Un artiste qui a transcendé les souffrances de son peuple pour donner à voir un monde où l’absurde, l’humour et la cocasserie colorent de teintes vives une réalité grise, entre noir et blanc.

Il aura été aussi important qu’un Chester Himes, immortel auteur des polars jubilatoires mettant en scène les policiers de Harlem Fossoyeur Jones et Ed Cercueil. On ne peut faire beaucoup mieux comme hommage.

Melvin Peebles nous a quittés le 21 septembre, il avait 89 ans. Il doit se trouver au paradis des brothers, quelque part entre Mohammed Ali et Little Richard. RIP it up !

23 septembre 2021

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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