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NOTES DE LECTURE (50)

ELMORE LEONARD – REBELLES EN FUITE ET AUTRES HISTOIRES – Rivages / Noir

Ce sont ici 7 nouvelles de jeunesse écrites par Elmore Leonard avant qu’il ne devienne un grand nom du polar américain, auteur notamment de La loi de la cité, Un drôle de pèlerin, Punch créole ou Cuba libre, entre beaucoup d’autres, chez le même éditeur.

Des nouvelles inspirées par Hemingway dont Leonard admire l’épure et la simplicité apparente. Bukowski disait un peu la même chose, même si le résultat est différent. Leonard semble fasciné par son pays, les États-Unis, par son histoire, sa géographie et ses habitants, les Américains qu’il regarde parfois comme un entomologiste observerait des fourmis.

Ça commence dans le Far-west avec Première siesta à Paloverde, où un shérif faisant l’objet de moqueries qui se révélera en héros après règlement de compte final au saloon. Un classique du Western. Puis c’est une femme qui reproche à son mari son manque de courage après l’intrusion de chasseurs dans leur propriété. L’homme, comme le shérif de la nouvelle précédente, prouvera son courage avec brio en fraternisant avec Les intrus.

Pour Les soirées loin de chez soi, il s’agit du portrait d’un photographe de magazine qui flirte avec toutes les jeunes femmes, des mannequins, dans son hôtel de luxe et c’est le narrateur qui subit les coups d’un mari jaloux. L’enclos du taureau est encore plus réussi, avec un jeune mexicain ex-torero qu’un couple d’Américains invite pour divertir ses invités. Mépris de classe, humiliation, racisme… Tout y est mais l’histoire tournera à la faveur du torero qui placera ses banderilles (des fourchettes) sur le dos du fiancé dont la promise s’enfuira. C’est souvent la même histoire d’hommes réputés faibles ou lâches qui, à la faveur des circonstances et souvent grâce à une femme, se révèlent tels qu’en eux-mêmes.

Rebelle en fuite se situe pendant la guerre de Sécession et c’est aussi l’histoire d’un blessé sudiste réfugié chez une femme qui a perdu ses parents, son frère et son mari dans la guerre. Celui qui la courtise la presse de dénoncer le réfugié aux Yankees proches de la victoire. Elle agira tout autrement, n’écoutant que ses sentiments et touchée par l’héroïsme du Sudiste.

Un peuple heureux et insouciant suit des Américains et des Anglais dans un grand hôtel des Baléares à travers le regard d’un serveur espagnol. Snobisme et préjugés de classe d’un côté, humanité et générosité de l’autre, expliquant aux touristes la guerre d’Espagne qu’ils prennent pour une guerre de Sécession espagnole.

Enfin, Le temps de la terreur se situe en Malaisie où les Anglais traquent un terroriste et interrogent celle qu’ils croient être sa complice. La fille est finalement recrutée dans la police coloniale et elle doit faire face à ses anciennes relations. Tout cela finit mal.

Voilà, des nouvelles qu’on lit sans déplaisir, même si certaines peuvent sembler un peu faibles. On a là un écrivain qui fait ses gammes, Leonard avant Leonard, mais on ne peut qu’adhérer à sa vision du monde et à son humanisme. En tout cas, un vrai talent de conteur qu’il va exploiter tout au long de sa carrière d’écrivain. Tout au long de sa longue vie, dans une cinquantaine de romans.

JOHN LE CARRÉ – SINGLE & SINGLE – Seuil.

Encore un Le Carré, notre espion préféré. Un roman de 1999 qui nous emmène dans la Russie d’après la chute du mur et en Turquie, en passant par la City et ses hommes d’affaire. Plus quelques mafieux. Le décor est campé.

On ne va pas chercher à résumer avec précision ce livre, au risque de se perdre dans les ramifications multiples d’un récit d’une richesse incroyable. Contentons-nous d’une vue rapide. Soit une multinationale basée dans la City de Londres, Single & Single. Le directeur, Tiger, son fils Oliver et un haut responsable des Douanes plus ou moins affilié aux services secrets, Brock.

L’histoire commence par le meurtre rituel dans le Caucase d’un avocat d’affaires par la mafia russe – ou Georgienne plutôt – en cheville avec des affairistes turcs plus véreux les uns que les autres. Tiger apprend le meurtre qui est un message envoyé après l’assassinat par la police d’un mafieux russe à bord d’un paquebot embarquant une cargaison d’héroïne de Talinn à Liverpool.

Le fils de Tiger, Oliver, a dû changer d’identité, avec l’aide de Brock, pour échapper aux foudres de la mafia. Il est officiellement un magicien se donnant en spectacle dans des petites fêtes de village du Devon, avec son supposé fils, Paul et sa non moins supposée épouse qui n’est qu’une couverture.

Poussé par Brock, Oliver va se mettre à la recherche de son père, disparu. Son père qui serait passé voir son associé, Massingham et un avocat véreux polonais Minsky, ancien espion communiste, avant de sauver ce qui pouvait encore l’être de son entreprise dans le cabinet de son avocat suisse Conrad, lequel lui avoue que tout est perdu, y compris l’honneur. Entre temps, Oliver Single se voit créditer d’une somme colossale sur le compte de sa fille et son banquier lui demande des explications. Brock est averti et la quête du père prodigue peut commencer.

Le marché avait été négocié à la mi-temps d’un match au stade Inönü à Istanbul, entre mafieux russes, truands turcs et affairistes londoniens, plus quelques hommes de main et tueurs psychopathes dont un dénommé Hoban. Il s’agit de profiter de la chute du mur pour exploiter tous les biens de l’ex URSS, fer, pétrole et sang (le sang des Russes collecté pour le bien de l’Occident). Le coup d’état d’Eltsine change un peu la donne après la fusillade du Free Talinn, et la mafia russe se retourne contre Single & Single après la trahison de Hoban avec la complicité de Massingham et de Minsky. Les cigares ont changé de bouches et les perdants courent pour leur survie.

Voilà, c’est assez complexe pour qu’on se contente de cela. Espionnage, mondialisation, géopolitique… Tout y est, avec le symbole du sang marchandisé et d’une caste d’affairistes devenue folle dans un monde où, après l’effondrement du communisme, les capitalistes sont gagnés par l’hubris et la démesure, jusqu’à jouer entre eux à la roulette russe.

C’est du bon, de l’excellent Le Carré, avec son art du récit, la vérité des scènes et des personnages et, par-dessus tout, ce côté vieille Angleterre avec son humour, ses sous-entendus et son ironie. Le Carré magique du roman moderne anglais : lui, Anthony Burgess, Graham Greene et P.D James.

MARGUERITE YOURCENAR –L’OEUVRE AU NOIR – Gallimard.

Autant dire qu’on n’a jamais été un inconditionnel de cette grande dame de la littérature française, trop académique peut-être, manquant un peu de cette folie qui fait les grands romans. Pourtant, l’académicienne recluse au Mont-Noir a du style, un ton et une érudition sans pareille.

En alchimie, l’œuvre au noir désigne la dissolution du plomb, première des trois phases pour changer le plomb en or, ce qui est le but de tout alchimiste qui se respecte. L’œuvre au noir, c’est aussi par métaphore la mort qui rode comme une ombre, tout au long de la vie.

On suit ici les tribulations de deux amis – Henri-Maximilien Ligre et Zénon – dans l’Europe de Charles-Quint qui s’ouvre à la Renaissance. Les troupes du Prince-archevêque s’opposent à celles de l’empereur. À la fin de l’ouvrage, l’autrice nous donne les clés de son roman, en fait une longue nouvelle parue en volume dans un ouvrage de jeunesse, remaniée, améliorée et épaissie pour donner ce livre étonnant, paru en 1968, à rebours de tous les courants littéraires en vogue à l’époque.

C’est en fait l’histoire de Zénon, rebaptisé Theus pour échapper aux soupçons de la justice. Zénon est à la fois chirurgien, philosophe et alchimiste. Un mélange, c’est Yourcenar qui le dit à la fin de l’ouvrage, de Jean Servet, de Nicolas Flamel, de Vinci, de Érasme, de Galilée, de Copernic ou d’Ambroise Paret. Bref, les plus grands esprits de ces temps et aussi les connaissances que pouvaient réunir les grands clercs de l’époque. Zénon est plus qu’un clerc, c’est un génie cultivant toutes les faces de l’humanisme dans des temps barbares où les lumières de la Renaissance n’ont pas encore éclairé les ténèbres.

Ainsi va Zénon l’alchimiste, de la Suède du roi Erik au Constantinople des musulmans, en passant par Alger, la Pologne, l’Allemagne, l’Autriche et retour à Bruges. On se délecte de trouver des noms de lieux qu’on connaît comme Dranouter (elle écrit Dranoutre) ou Dickebush, près d’Ypres. Les Flandres sont à l’honneur pour un personnage principal – un héros – qui, né à Bruges, y mourra après avoir échappé au bûcher en se suicidant avec une précision chirurgicale, c’est bien le moins.

Le chapitre des révoltes paysannes de Münster est passionnant, avec un Luther qui condamne tous ces gueux et les veut massacrés. Calvin, en Suisse, parle de Dieu présent dans chaque homme et de transmutation des âmes, établissant des correspondances avec la métempsychose hindoue. C’est aussi le tout début de l’esclavage et du commerce triangulaire et on voit une révolte de tisserands qui brisent les premiers métiers qui vont les remplacer, comme les Luddites anglais deux siècles plus tard. Un roman-monde. On est sidérés devant autant de connaissances théologiques, historiques et philosophiques et c’est un récit à la fois picaresque et érudit qui nous est donné à lire.

On sait que Coluche l’appelait Marguerite Ourse noire et qu’une plaisanterie du Canard Enchaîné imaginait les toilettes de l’Académie française avec une entrée Hommes et une autre entrée Marguerité Yourcenar. Que de moqueries pour une femme exceptionnelle, qui devait être bien au-dessus de ça. Catholique, elle a toujours été une pacifiste convaincue et une humaniste sincère. Gloire à l’ourse noire ! Dommage que ce soit D’Ormesson (« un con primé » comme titrait Le Canard) qui chantait le plus fort ses louanges.

BRET EASTON ELLIS – AMERICAN PSYCHO – Points Seuil.

Bret Easton Ellis jeune (quoique déjà un peu déplumé). Photo Wikipedia.

Ellis, comme un Salinger en son temps, incarne la nouvelle génération des écrivains américains. Le nez dans la schnouf et des dollars plein les poches. C’est en tout cas l’image qu’il donne de son héros. Un loup de Wall Street. Pas sûr que ça nous plaise a priori. C’est le New York des années 1980, des années fric et des années sexe. Des années Reagan, pour tout dire.

Michel Braudeau, dans son introduction, souligne l’originalité du roman que des éditeurs se sont refusés à sortir avant scandale public et montée au créneau d’écrivains comme Norman Mailer ou Umberto Eco. On avait lu, il y a longtemps, Less than zero, son premier roman, dont on n’a pas gardé un souvenir impérissable. De quoi s’agit-il ici ?

De Patrick Bateman. Un nom qui évoque le Batman de Gotham City, sauf que le super-héros traquait le mal alors que Bateman semble s’y complaire. Le roman débute au Harry’s Bar et s’y termine, là où on échange des propos badins entre collègues des grandes banques de Wall Street. Des pseudo-dandys assez conventionnels et conformistes. On drague les filles qui, d’après l’auteur, ne demandent que ça (l’ouvrage n’est pas féministe et a valu à son auteur pas mal d’ennuis), et on passe aux toilettes se faire un rail de cocaïne avec sa carte American Express. Bateman travaille chez Pier & Pier. Il est bien né et a fait Harvard. Enfin travaille… Lorsqu’il est au bureau, il passe ses journées au téléphone à commander dans des restaurants chics où l’on mange des mets arrivés des quatre coins du monde, l’essentiel est que ce soit très cher. Certains de ces établissements n’acceptent que des célébrités. Des célébrités telles Donald Trump, symbole de réussite, dont on guette les apparitions dans tout Manhattan.

Un monde vide où tout est apparence. On saute les paragraphes où l’auteur nous décrit les habits des protagonistes, griffés par de grands couturiers. Il y en a beaucoup. On tend l’oreille lorsqu’il décrit les comportements de Bateman : cynique avec ses maîtresses, dur avec les clochards qu’il nargue ou moleste, toujours à l’affût de ses émissions favorites : le Late show de David Litterman ou lePatty Winters Show. Cette émission est d’ailleurs évoquée en boucle, avec la comédie musicale tirée des Misérables de Victor Hugo. Un hasard ? Le spectacle, et la marchandise : Bateman est obsédé par les objets et la technologie qu’il décrit avec une précision maniaque. On pense parfois au Pérec des Choses. Bref, on a là un Yuppie cocaïnomane et obsédé sexuel (pléonasme?) représentatif des années Reagan.

Sauf que le Yuppie est aussi un tueur. Ça commence l’air de rien quand il trucide un clochard et son chien. Ça continue lorsqu’il découpe en morceau l’un de ses amis. Puis ce sont des femmes, des call-girls, qu’il massacre après des orgies. La normalité apparente est ébranlée et Bateman n’est plus qu’un pantin morbide guidé par ses pulsions. Les scènes de sexe sont torrides et celles de meurtre sont insoutenables. Eros et Thanatos mêlés une nouvelle fois dans un maelstrom de folie sadique.

On l’aura compris, American Psycho se veut une métaphore sanglante de l’ère Reagan et on se dit que, si le capitalisme absolu mène aux systèmes mafieux, l’individualisme et l’absence totale d’empathie mènent au crime.

Le style est volontairement plat, minimal. Mais c’est le journal d’un tueur et on peut se dire que c’est volontaire. Le récit est glaçant et on ne sait plus trop qui du criminel psychopathe ou de l’auteur parle, tant tout finit par se mêler dans l’abjection la plus complète. Pourtant, on tourne les pages de ce livre maudit avec compulsion et on arrive vite à la fin. Un roman qui restera la bible noire des Yuppies et le livre d’heures des années 1980. Ce n’est pas par hasard que le livre se termine sur la passation de pouvoir entre Reagan et Bush père, en novembre 1988. Les années Reagan sont terminées, mais les Bateman vont pouvoir changer de braquet et tuer à coups de kalachnikov dans des collèges ou des universités. La perversité individuelle tournera au meurtre de masse, symptôme d’une société malade qui aurait besoin de psychanalystes ou d’exorcistes pour se soigner. Ou tout simplement d’un peu de justice et d’égalité, si on veut bien laisser de côté le mal ontologique.

Ou d’un nouveau Batman, sur les toits de Gotham / New York city pour combattre Trump / Joker et son monde.

26 juin 2023

Comments:

Merci, Didier, pour ces introductions a des ouvrages que je ne connaissais. Ceci me donne envie de les trouver et de les lire, mais il me faudrait beaocoup plus d’heures par jour que je n’ai pas, et je vais donc me contenter de ce que je lis ici. Ce qui est un + dans ma vie d’aujourd’hui.

Merci pour ces chroniques littéraires. Il y a bien longtemps que j’ai lu et adoré « American psycho » qui a été adapté (imparfaitement) au cinéma. Manque total de scrupules et d’empathie, soif dévorante de pouvoir et de fric, le portrait du parfait sociopathe…

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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