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MONSTRES

Ils étaient tous difformes et contrefaits. De gentils monstres qui se rappelaient à ma mémoire surgis nus des limbes de mes rêveries. Ils semblaient peiner à inscrire leurs corps disgracieux dans l’espace, comme autant d’insectes lourds engoncés dans leur carapace. Ils n’appelaient personne, ne parlaient pas, ne proféraient aucun son, comme autant de statues de glaise rivés au sol et bien plantés sur leurs membres massifs.

L’un d’eux me jetait des regards implorants que je faisais mine de ne pas percevoir. Tout rapport humain avec eux était proscrit et ils n’appelaient même pas ces assauts de tendresse que l’on pouvait parfois ressentir pour une bête ; n’importe quelle créature qui partageait le même espace et le même temps.

Ils se tenaient à bonne distance et je n’avais a priori rien à craindre d’eux, ces masses indistinctes de chair sombre arrachés à la nuit par quelque sortilège. Des êtres de pierre et d’argile, marmoréens, irréels et indifférents à tout. Je voulais partir et m’éloigner d’eux, mais mes membres ne répondaient pas aux souhaits de ma conscience et j’étais condamné à rester dans leur voisinage, comme si j’avais été l’un d’eux. Disgracié et prostré, comme ils l’étaient tous.

J’entendis l’un d’eux murmurer et, tourné vers moi, il me demandait de l’eau. Il voulait boire et mimait de façon grotesque le geste de s’abreuver, les deux mains réunies formant une manière de récipient qu’il portait à sa bouche lippue dans des gestes répétés de métronome. Je ne pouvais faire semblant une nouvelle fois de l’ignorer, tant son regard avait quelque chose d’implorant et formait contraste avec l’aspect bestial et dépourvu de toute humanité de son corps informe.

Il n’y avait là aucune rivière, aucun cours d’eau et j’étais démuni du moindre ustensile qui eût pu faire office de récipient. Je fis un geste d’impuissance dans sa direction et, alors qu’il s’était avancé de quelques pas, il revint en traînant au même niveau que ses congénères dans un alignement sommaire et imparfait que tous étaient loin de respecter.

Ce fut la seule fois où ils avaient semblé détecter ma présence. En tout cas, l’un d’eux l’avait fait et je me sentais soudain découvert, comme offert à leurs regards, enfin dévoilé et faisant partie intégrante de leur espace ; accessible à leur perception.

Qu’avaient-ils d’humain ? Je ne connaissais même pas leurs besoins et ne les imaginais pas chercher leur pitance pour se nourrir. Des mastodontes de glaise qui étaient dans cette vallée de toute éternité et qui se fondaient dans ce paysage désertique de roche et d’obscurité jonché des quelques traces d’une végétation étique. Je n’étais en rien concerné par ce qui paraissait maintenant émaner du plus profond de leur gosier : une plainte discordante comme un feulement assourdi par des siècles d’ennui qui ne les avaient pas affranchi de la souffrance.

Une bête, un chien de l’enfer au dos crénelé et à la gueule immense s’approcha d’eux dans des ondulations compliquées, comme partagée entre sa volonté d’agresser et sa peur d’une riposte collective. L’un d’eux abattit ce que je distinguais comme étant un gourdin sur l’animal qui n’était plus qu’une tache de sang marronnasse dans des débris d’os. J’en inférais que ces êtres en apparence inoffensifs et sans la moindre agressivité pouvaient être dangereux et, en tout cas, n’hésitaient pas à tuer dès lors qu’un danger approchait. Je me le tins pour dit.

Comme pour confirmer mes craintes, celui qui avait frappé l’horrible animal me lança un regard mauvais comme pour me mettre en garde, me prévenir que je subirai le même sort si d’aventure l’envie de m’approcher d’un peu trop près d’eux me serait venue ; chose déjà impensable mais contre laquelle cette démonstration de force me dissuadait tout à fait.

Ils semblaient habitués à ce genre d’agressions d’une faune qui devait avoir tout de monstrueuse dans ces contrées rocheuses, désertiques où de longues nuits chaudes se succédaient, juste entrecoupées quelques heures par des périodes diurnes où un soleil de plomb brûlait des vestiges de végétation et faisait fondre les pierres. Ils n’avaient pas bougé, restés agglutinés dans un petit espace entre l’endroit où j’étais et un précipice de ténèbres dont ils ne semblaient pas avoir conscience.

Combien étaient-ils ? Comment distinguer des individus dans ce qui paraissait être une masse indistincte, protoplasmique, d’une écoeurante similitude et d’une densité oppressante. Ils étaient peut-être cent en un, ou plutôt un corps immense partagé entre des dizaines de formes autonomes en apparence qui revendiquaient une singularité, une individualité contestables.

Je finis par m’endormir et fus réveillé par les lueurs aveuglantes d’un jour nouveau. Je crus un instant qu’ils avaient disparu, mais il n’en était rien et, à peine sorti des approximations de conscience imputables à un réveil pénible, je les vis à nouveau, là, devant moi. Toujours aussi statiques, toujours aussi massifs dans une désespérante uniformité qui me fit éprouver comme un vertige, un sentiment de « déjà vu », d’éternel retour du même.

Comme enhardis par le jour, ils s’approchaient de moi maintenant et j’avais l’impression qu’ils m’invitaient à les suivre. A me joindre à eux plutôt, tant leur immobilité excluait toute possibilité de les suivre. Je fis quelques signes qui étaient censés traduire, sinon mon aversion pour eux, du moins mon peu d’empressement à les rejoindre. Ils ne semblaient pas m’en vouloir et je crus en voir un hausser les épaules dans un geste de dépit. Le Moloch traduisait sa déception de me voir refuser l’occasion qui s’offrait à moi d’entrer dans ce cortège hideux de géants végétatifs condamnés à la mort lente par leur passivité létale.

Mais peut-être étaient-ils déjà morts ? Peut-être que ces masses informes n’étaient que des états solides intermédiaires entre le vivant et le minéral ? Des chairs argileuses et adipeuses qui allaient bientôt disparaître et se fondre dans la roche, comme pour alimenter ces montagnes majestueuses que je percevais maintenant comme des dieux de pierre alanguis régnant sur des contrées inhabitables.

Je passai encore des heures – ou ce que je percevais comme des heures, mais quelle signification cela avait-il pour eux ? – à leur faire face, sentant confusément un besoin, sinon de m’attirer, de pouvoir me compter parmi eux. Je percevais même un besoin d’attention, de sympathie, voire une certaine tendresse. Mon aversion à leur endroit avait d’ailleurs décliné, et j’étais maintenant presque bienveillant envers ces êtres malheureux et emmurés, prisonniers de leur masse intransportable, cloués au sol.

A la nuit tombée, j’étais maintenant tout près d’eux, à quelques mètres, et je crus percevoir comme un encouragement à m’approcher dans le regard presque humain de l’un d’eux qui allait même jusqu’à esquisser des gestes m’invitant à rejoindre le troupeau indistinct de leurs corps flasques et étales.

Je me fis violence et m’approchai, presque heureux de mettre un terme à ce face à face absurde où il n’y avait même pas d’enjeu de territoire. Peut-être, après tout, connaissaient-ils la bonté ou, à tout le moins, la bienveillance. Peut-être aussi qu’il seraient des alliés dans la lutte quotidienne que j’engageais pour ma survie dans ces terres inhospitalières.

J’allais vers eux et ils m’accueillirent avec des grognements et des témoignages maladroits d’une satisfaction manifeste. Ce n’étaient pas à proprement parler des effusions, mais il y avait dans leur attitude quelque chose qui ressortissait de la joie et de la fraternité. Quelque chose de terriblement humain qui me fit presque pleurer.

On eût dit qu’ils m’avaient adopté, intégré dans leur petit espace, assimilé comme un des leurs.

Petit à petit, je me sentis grossir, doubler puis tripler de volume. Ma peau se durcit et mes membres prirent une épaisseur telle qu’ils ne se distinguaient plus du reste de mon corps. Une humidité visqueuse me recouvrit et ma tête enfla pour ne plus devenir qu’une boîte crânienne informe. Je ne voyais plus rien et n’entendais plus rien. J’étais devenu une masse adipeuse comme reliée aux organismes de mes congénères dans un tout gigantesque qui s’étendait à l’infini.

J’étais passé de l’autre côté. J’étais devenu l’un d’eux, une unité de chair visqueuse dans un océan de graisse. Je ne me sentais même pas dépossédé ou orphelin de mon ancienne identité. Non, j’étais l’un d’eux et c’était bon.

Difforme et contrefait.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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