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AILLEURS ET HIER

C’était un pays qu’il ne connaissait pas. Personne ne semblait remarquer sa présence et il se demandait s’il n’était pas devenu une sorte de fantôme oublié du monde. Il entendait des éclats de voix, des rires bruyants, des bribes de conversation qui lui étaient inintelligibles et dont il ne parvenait pas à situer l’origine géographique. Pour lui, tout cela avait plus à voir avec des grognements, des éructations, des borborygmes. Pourtant, il y avait bien là des hommes, des femmes et des enfants, comme partout, vêtus de costumes folkloriques qui n’auraient pas déparé des tableaux de maîtres flamands datant du fond des âges. Les activités auxquels les gens se livraient semblaient d’ailleurs sans grands rapports avec notre époque et ne se distinguaient pas de ce qui devait occuper les journées de ces ancêtres oubliés, de ces lointaines figures des temps préindustriels. Ils échangeaient des marchandises, discutaient du prix des denrées, marchandaient probablement dans d’interminables palabres, ripaillaient dans des endroits obscurs. D’autres revenaient de la pêche avec des corbeilles remplies de poissons dorés encore frétillants. Des paysannes rentraient des champs, fourbues mais souriantes en se réjouissant peut-être entre elles de récoltes prometteuses.

Dans un de ces endroits sombres où s’entassaient maintenant les hommes, il prit place à une table de coin que lui désigna avec autorité l’aubergiste. Il lui apporta à boire dans une coupe de métal et il trempa ses lèvres dans un breuvage amer qui ressemblait à de la bière. Il s’inquiétait, juste après avoir vidé cette manière de calice à l’arrière-goût âcre, de son pécule et des quelques pièces qu’il avait en poche. Il était pris d’un vertige et de suées en fouillant scrupuleusement pantalon et veste pour n’y trouver qu’une trentaine de centimes, ce qui devait être largement insuffisant dans ce type d’endroit, même pour s’être vu offert une boisson infecte dont les vertus laxatives commençaient à agacer ses intestins.

A sa grande surprise, il ne lui fut rien demandé, et il conjecturait l’inattention du maître des lieux qu’il attribuait à un surcroît d’activité aux heures d’affluence. Ou encore à la liesse générale due aux libations absorbées massivement sans doute à l’occasion de quelque fête votive. Mais il n’en était rien, et une femme lui fit signe qu’elle l’avait dispensé des quelques sous dont il était redevable pour avoir bu cette purge.

Il lui fit un signe de remerciement avec des grâces d’ours qui firent s’esclaffer la tablée où elle prenait place, entourée de mâles enivrés et de dames âgées qui avaient à charge de surveiller des enfants ensommeillés. Elle était habillée d’une tunique turquoise qui la recouvrait entièrement et, quand elle se leva pour venir vers lui dans un élan de sympathie, il vit ses courtes bottes en daim évasées qui évoquaient de vagues souvenirs de brigands bien aimés et de jacqueries paysannes.

Il avait envie de lui parler, en s’efforçant de faire abstraction des regards obliques des mâles de la tablée, mais elle l’en dissuada par deux gestes rapides et simultanés qui signifiaient qu’elle devait être sourde et muette. Il ne l’aurait pas comprise de toute façon, à entendre les conversations alentour desquelles il ne percevait le moindre mot, mais il s’affligeait sincèrement de son infirmité et, à la vue de sa mine désolée, elle riait de plus belle et son visage lumineux finit par chasser de son esprit cet apitoiement qui n’était pas de mise.

Elle quitta gracieusement l’auberge et l’invita à la suivre par un regard furtif. Il aimait ses yeux rieurs et enfantins qui se confondaient avec le bleu du ciel. Il aimait par-dessus tout la couleur orangée de sa longue chevelure qui finissait en boucles au bas de son dos comme autant de spirales de feu. Il observait comme ces mèches rousses tombaient à ravir sur le turquoise d’un habit ample qui laissait juste entrevoir des bas de laine d’un vert héraldique.

Privé des ruses du langage, il tentait maladroitement d’exprimer par geste sa joie d’être avec elle et son désir de l’accompagner où qu’elle aille. Elle semblait l’avoir compris et le lui fit comprendre par des gestes gracieux et des sourires complices. Elle lui avait fait oublier cet étrange sentiment de solitude qu’il éprouvait avec douleur depuis son arrivée dans ces contrées. Il ne se souvenait plus d’ailleurs comment il y étais parvenu. Peut-être en fermant les yeux et en mettant le doigt sur un point du globe. Peut-être en se voyant contraint de choisir une intersection dans l’espace et dans le temps si par hasard il souhaitait continuer sa route. Mais cela n’avait plus tant d’importance depuis qu’il l’avait rencontrée. Depuis que tout ce qui lui était apparu comme inhospitalier, étrange et hostile en ce pays était maintenant devenu source d’enchantement et de félicité. Si ce pays pouvait enfanter des filles du feu comme elle, alors, il voulait habiter ce pays, il était de ce pays.

Mais il ne connaissait même pas son nom, et, faute de le lui dire, elle pouvait bien lui ‘écrire. Elle comprit ce qu’il voulait d’elle et elle inscrivit quelques mots sur l’écorce d’un arbre, avec un petit couteau qu’elle sortit de nulle part.

Enfant de la lune, il lit en déchiffrant lentement les entailles sur l’écorce. Et il se remémorait une chanson, comme une comptine, sur un enfant de la lune en essayant, juste pour lui, d’en reconstituer les motifs qui comprenaient les sourdes et feutrées sonorités d’une flûte à bec et d’un hautbois. Puis il regarda le ciel et y vit le soleil décliner. Elle lui donna sa main et ils s’enfoncèrent dans le bois. Elle souriait en le guidant parmi les sentiers et les fourrés, et ses pas gracieux paraissaient survoler un terrain ingrat fait de pierres, de ronces et d’épines. Il avait, lui aussi et grâce à elle, l’impression de flotter au-dessus de ce sol caillouteux, en apesanteur.

La nuit était tombée et la lune était pleine, qui se reflétait dans sur le tapis de mousse dans des traces rougeâtres. Puis il la vit cueillir des herbes et des racines et observa qu’elle en portait à sa bouche avec des expressions extatiques. Gagné par la fatigue et flottant dans une atmosphère de douceur lénifiante, il finit par s’endormir et ne put que constater à son réveil qu’elle n’était plus à ses côtés. Il se résolut à la chercher dans la nuit, sachant d’instinct que sa quête serait vaine.

Guidé par une agitation qui formait contraste avec la tranquillité des lieux, il la vit enfin au milieu d’un groupe de femmes occupées à proférer des menaces et à lancer des incantations vers un ciel de ténèbres. Quelque chose l’empêchait d’avancer vers elles et de se mêler à un rituel qu’il ne comprenait pas. Elle finit par l’apercevoir et, les yeux mi-clos, lui fit signe d’approcher, mais tout effort était vain et il se heurtait à une barrière aussi invisible qu’infranchissable. Il était maintenant partagé entre le désir d’aller vers elle et la crainte instinctive que lui inspirait cette cérémonie païenne où les corps maintenant dénudés de ces femmes effrayantes semblaient vouloir s’offrir à il ne savait quels démons. Il l’implorait de renoncer à ce culte inquiétant et de revenir vers lui, tout en mesurant l’inanité de ses efforts pour se rappeler à elle, qui semblait l’avoir définitivement oublié.

L’enfant de la lune avait choisi la nuit et ses forces obscures qu’elle essayait d’apprivoiser. L’amour, son amour, n’avait rien à opposer contre cette quête frénétique de pouvoirs mystérieux dévolus à celles qui se livraient à ce commerce coupable avec l »au-delà. Il n’avait plus qu’à faire le chemin en sens inverse et à regagner cette auberge qui lui paraissait être le seul endroit sécurisant d’un pays qu’il jugeait maudit.

Mais il ne retrouva jamais son chemin, et au bout d’une heure de marche à l’aveugle, il se vit trôner au centre du sabbat, la fille de la lune se frottant lascivement contre son corps velu et couvert d’écailles au milieu des clameurs assourdissantes de créatures insanes.

Leur union charnelle semblait constituer l’apogée d’un cérémonial qui se termina au petit matin dans une dernière prière à la lune scandée parmi d’ultimes accouplements obscènes dont il était le pivot.

On s’empressa ensuite d’allumer un bûcher où tout put disparaître sans laisser aucune trace de ces ébats nocturnes.

Il périt avec l’enfant de la lune, tous deux semblant s’offrir au feu dans une sérénité parfaite.

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VINGINCES 8DAGONNETJ’avais écrit ça en à peine trois mois, en écrivain du dimanche. J’avais commencé un lundi, après un week-end avec des amis où on avait passé notre temps à picoler et à se raconter entre deux fous rires des anecdotes et des souvenirs communs sur nos années passées à Paris, dans les années 70. J’allais avoir 30 ans et je m’étais réveillé la bouche pâteuse et la gueule de bois avec un sentiment de vide et de mélancolie qui exigeait, nécessité intérieure, que je me mesure à la page blanche, sous la tutelle supposée bienveillante de tous les auteurs que j’admirais. Ça s’appelait Réverbérations (d’après le titre d’un morceau du 13th Floor Elevators, groupe psychédélique texan), sous-titré Passés simples, et se voulait être une chronique des années 60 et 70 à travers l’itinéraire de quelques personnages dont les histoires finissaient par se rejoindre. Un manuscrit de 230 pages qu’il me fallait proposer aux professionnels de la profession, à savoir aux grandes maisons d’édition parisiennes, puisque les quelques éditeurs indépendants dont on m’avait parlé avaient déjà leurs parutions ficelées pour des années. C’est en tout cas ce qu’ils m’avaient tous dit. Mon ami Luc avait été l’un des premiers enthousiasmés par ce roman et il l’avait recommandé, en tant qu’auteur publié de quelques romans sur le Vietnam, à Simone Gallimard, directrice du Mercure de France, du Mercure François, comme disait le Cyrano de Rostand. La dame lui avait fait part de ses réticences, arguant que, si le roman avait des qualités indéniables, son langage jeune et un tantinet démagogique ne permettait pas une publication chez elle. À moins de revoir le manuscrit, sans donner la moindre indication pour ce faire. « Un bon brouillon », m’avait dit Luc, qui semblait d’accord avec elle, mais un brouillon quand même qu’il s’agissait de retravailler pour lui donner une forme publiable correspondant aux critères exigeants de l’édition. Je ne voyais pas trop par quoi commencer et les bras m’en tombaient lorsque je me mettais à retravailler, comme ils disaient, sans savoir exactement ce qu’il y avait à modifier. J’envoyais donc mon manuscrit tel quel chez les principaux éditeurs. Une dizaine de copies étaient tapies dans un grand sac de sport et j’arpentais le quartier de l’Odéon en frappant aux portes des doges de la république des lettres, de ceux qui décidaient si vous étiez un auteur digne d’être publié ou un écrivaillon condamné à n’écrire que pour ses tiroirs. Humble mortel, j’avais l’audace de m’en remettre au jugement des dieux et je ne fus pas déçu, recevant les unes après les autres des lettres de refus stéréotypées avec toujours les mêmes formules hypocrites. Un bon livre assurément, mais qui ne correspondait à aucune de leurs collections, ou qui n’avait pas reçu la majorité des avis positifs du comité de lecture avec des « malheureusement » à longueur de bras et des encouragements pour la suite. J’en étais venu à les collectionner. Ne voulant pas rester sur un échec, j’en avais commencé un autre, Les journées de plomb (en référence aux années de plomb italiennes), dans un genre différent. Un retraité que j’avais baptisé Adrien Ménard et qui passait son temps à aller aux putes et à supporter un club de football. L’intrigue, assez mince, tournait autour de son fils, gibier de psychiatrie mêlé à une tentative d’enlèvement d’un patron de choc. Quelque chose en phase avec la montée du Front National et les exploits d’Action Directe. Même punition, avec des lettres de refus en pagaille, pile trois mois après mes envois. On ne s’embarrassait même plus de formules de politesse et de petits mots de consolation. Le roman n’était tout simplement pas convaincant, faute d’une intrigue solide qui seule aurait pu lui donner de la consistance. J’avais fait appel à un haut placé de la CFDT qui connaissait du monde dans la maison d’édition proche du syndicat et il n’avait même pas daigné recommander mon manuscrit, pas convaincu lui non plus. Sauf que lui, je ne le savais pas critique littéraire. Déçu dans mes ambitions du même nom, je décidais d’en rester là quand mon ami Luc m’adressa une publicité émanant de la société Icare, qui se faisait fort de relire et de corriger les manuscrits qu’elle estimait publiables et, par ses relations avec les éditeurs, de les faire éditer moyennant quelques retouches sur la base de leurs précieux conseils. Tout cela évidemment moyennant aussi finance, car leurs services n’étaient pas gratuits, va sans dire. J’avais pris rendez-vous avec Yves Dagonnet, le directeur de ladite société. Dans les bureaux d’Icare, deux pièces obscures dans un immeuble de rapport du quartier latin. Dagonnet était un grand barbu débonnaire et volubile, avec un gros nez et un regard franc. Il verrait ce qu’il pouvait faire pour mon manuscrit, mon enfant de papier qui l’appelait au secours. Sa secrétaire, une jeune femme accorte au décolleté provoquant, nous servit le champagne et nous trinquâmes à ma réussite. Quinze jours plus tard, Dagonnet me renvoyait mon manuscrit avec ses propositions de réécriture, ses recommandations. Une dizaine de feuillets tapés à la machine où, chapitre par chapitre, paragraphe par paragraphe et ligne par ligne, il me proposait ses reformulations et ses corrections. Il me demandait également un chèque de 6000 francs pour ce travail avec l’assurance que, à condition de me conformer à ses prescriptions, le manuscrit serait publié dès la rentrée. Je profitais de quelques jours de vacances début juin pour revoir le manuscrit, en respectant les consignes. Avec les coupes, les conseils de réécriture pour certains passages, les innombrables notes en bas de page et les explications sur tout ce qui concernait les faits et les personnages de l’époque ; mon roman me paraissait formaté, banalisé, appauvri. Les 230 pages étaient passées à 300 mais j’avais la douloureuse impression d’avoir affadi une histoire qui perdait beaucoup de son intérêt, avec un approfondissement psychologique des personnages et des tas de précisions redondantes.

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